Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 21 de novembre-décembre 1997

Chaque livre de poèmes de Pierre Alferi chantourne la forme particulière d'un dire. Sentimentale Journée, lui, mélange les pistes et les ornières, perdant les faits sans effets…

Elégies des surfaces molles

L'inversion tout anglo-saxonne qui compose le titre du nouveau livre de Pierre Alferi fait d'abord penser à un film, à un road-movie dans l'Amérique des années 70, néons, flashs et L.S.D..
En enlevant, toutefois, les effets repérables d'une sorte d'Easy rider, la construction de Sentimentale journée, par ses vers longs, qui s'enchâssent les uns à la suite des autres par des rejets arbitraires, des coupes qui court-circuitent le sens, peut bien faire penser au montage d'un film. De plus, si l'on se rappelle que Pierre Alferi, trentenaire, est également l'auteur d'un roman (Fmn, P. O. L, 1994), et que celui-ci s'ouvre par une prose qui appelle au film de S. F, on ne s'étonnera pas de retrouver dans Sentimentale journée des images qui ressortissent "à l'histoire du présent, à l'archéologie intime", sorte de cadres qui se fondent dans le tout venant du monde.

Aussi, pour commencer, il faudrait rappeler que Pierre Alferi considère, dans ces pages, les choses et les événements du monde en les faisant passer par le prisme ramollissant d'un regard froid. Son parti-pris revient à noyauter le réel d'imbécillités volatiles, de pensées floues, de remarques incongrues. L'ensemble conduit à miner la réalité en la comparant avec le bruit râpeux d'un fax en pleine émission. Sentimentale journée, par une poésie en vers et en majuscule totalement narrative (et narrative comme l'est une pensée qui passe du coq à l'âne) tourne sur lui-même comme une charade incompréhensible.

Effusive, vaporeuse, toute en déliquescence, cette journée cherche à dessiner, par un constat simple et désenchanté, une vérité toute simple : que le réel est fuyant et que rien ne sert de courir après, il arrivera toujours à temps.
En 108 pages de poèmes de 2 à 4 pages, chacun estampillé d'un concentré de vers (en haut, à droite) le résumant presque et lui offrant comme une clé d'accès simplifié, Pierre Alferi, au gré de titres ironiques (Le Démon de la subtilité, Le Sport favori de l'homme, Fay Wray rencontre Buster Brown, Médiatiquement nul, etc.) trace avec la ruse de l'Indien l'impossibilité d'être incarné par le stock d'une réalité qui passe : "Le stock d'incarnations/Déborde. Les reflets ruissellent/Sur la ligne du dessous".
Il reste, alors, sa façon à lui de nommer un débordement qui, parfois, saute aux yeux : "Tu tombes souvent sur l'objet/Petit tas. Et il faut recommencer tout de suite/Quand on tombe, disait la monitrice. Elle ajoutait :/Et en plus j'ai raison". Sa façon de court-circuiter l'événement, en le faisant s'entrechoquer avec des blocs de langage et de pensée totalement déplacés, conduit ainsi moins à créer une langue essoufflée et rapide, qu'à un laissé-filer de la parole, planante et sans accroche, en rase motte sur les choses : "Il y a quelque chose/De si tranquillisant dans cette mise/Á plat et à distance". Alors que Les Allures naturelles (P. O. L, 1991) glissaient sur les tremblements syncopés d'un réel à la dérive, et que Kub Or, lui, renvoyait davantage ses carrés de prose-prétexte aux contraintes savamment employée par les amis de l'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle), Sentimentale journée renâcle une allure de dilettante : celle de ne plus repérer quoi que ce soit de renversant autour de soi, sinon en le coinçant entre son sens figuré et son abstraction signifiée.

C'est tout l'intérêt de ce livre, et c'est aussi ce qui, bon gré mal gré, renvoie le lecteur à la lenteur du texte, comme au sentiment étrange d'une journée, malgré tout, parfois trop molle, et longue à passer.

Emmanuel Laugier.

Sentimentale journée
Pierre Alferi

P. O. L
108 pages, 105 FF

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