Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 21 de novembre-décembre 1997

"En littérature, la morale n'existe pas"

Funambule de l'écriture, Christine Angot construit une oeuvre à la limite de la fiction et de la réalité.À cette frontière, le lecteur doit se débarrasser de ses certitudes.Le voyage qu'on lui propose peut mettre ses nerfs à mal ou, au contraire, lui insuffler l'enthousiasme d'être vivant. Comme chez Les Autres.

Au calme d'un vaste appartement, où la pierre appose sa marque d'authenticité, Christine Angot préfère le bruissement des terrasses de café pour répondre à nos questions.La foule, aux couleurs vives d'un été qui ne s'achève pas, offre, dans ses mouvements et ses bruits, une tension dont l'écrivain a besoin.Quelques feuilles de papier et un stylo posés devant elle serviront à canaliser les idées que ses digressions incessantes pourraient finir par égarer. De temps en temps, elle salue d'un mouvement de tête quelqu'un qui passe.L'écrivain est connue en sa ville; d'autant plus qu'elle vient de collaborer avec la chorégraphe Mathilde Monnier qui dirige ici le centre chorégraphique.L'écriture pour la danse vient après la publication de cinq romans et de deux pièces de théâtre.

Christine Angot, votre premier roman, Vu du ciel donne la parole à l'ange gardien du personnage Christine Angot. Par ce procédé, cherchiez-vous à échapper au je de l'autobiographie?

Tous les écrivains ne font que ça, que "Madame Bovary, c'est moi". Même ceux qui prétendent avoir tout inventé, tout imaginé. C'est vrai que dansVu du ciel et dans Not to be, je n'avais pas encore pris la liberté ou plutôt je ne savais pas que je pouvais, tout en restant de l'autre côté du mur, du côté fictionnel, que je pouvais dire "je".

Je ne savais d'ailleurs pas que je voulais faire ça. Je tiens à dire que je suis “de l'autre côté du mur“. Plutôt que de l'autre côté du miroir. Un miroir ça se casse et ce qui y apparaît, c'est un reflet. Alors qu'un mur peut être infranchissable et tu ne te reflètes pas dedans. Tout ce que tu peux faire, c'est être adossé et le personnage qui te représente peut aussi être adossé. Le mur, c'est l'écriture. C'est le seul point d'attache réel entre moi et ma narratrice. Ce mur permet de conserver la loi, empêcher la transgression.Il faut que la littérature soit différenciée de la réalité. Il faut qu'il y ait un mur, et solide.

Ce mur, entre réalité et fiction, il semble qu'il soit de plus en plus mince au fur et à mesure de l'évolution de votre oeuvre…

Le mur devient de plus en plus fin, alors il faut qu'il soit de plus en plus solide, et qu'il aille de plus en plus haut. Les lecteurs doivent le voir de mieux en mieux.

Votre oeuvre évoque souvent l'inceste, le viol, la sexualité.Vous utilisez parfois un langage cru. Cherchez-vous à provoquer?

D'une part, je m'appuie sur le passage de la réalité à la fiction. Le mal dans la réalité quand il passe dans la fiction est dégagé de ce commentaire, de ce jugement qu'il lui est porté. En littérature, la morale n'existe pas. La notion de bien, de mal n'existe pas. La littérature n'est ni morale, ni thérapeutique. Ce n'est ni on peut faire du mal, ni on peut faire du bien.

Quand tu es dans la réalité et que tu réfléchis, rarement tu pousses tes pensées très très loin. Sinon ce serait invivable. C'est une sorte de censure automatique. Quand tu es dans le temps de l'écriture et que tu jongles avec les idées, les mots, les émotions, tu peux aller jusqu'au bout. Tu ne feras de mal ni à toi ni à personne.

Enfin quand même, la littérature ce n'est pas inoffensif…

La vie est soluble dans la littérature. La littérature n'est pas soluble dans la vie. Ceci dit, les livres, eux, ils font partie de la vie. Et les gens les lisent. Après, s'ils ne font pas cet effort de mesurer la solidité du mur, ils peuvent mal prendre les choses. Mais bon, à eux de faire leur travail de lecteurs.

Si je n'écrivais que pour faire de la provocation, je tomberais dans un genre mineur. Cela dit, si au bout du compte il y a des choses qui sont de l'ordre de la provocation, tant mieux. La littérature, c'est un jeu aussi.

Un jeu qui ne serait pas thérapeutique?

Non, justement. Ça ne peut pas être thérapeutique. Il y a une phrase de Duras que je cite de tête et qui dit à peu près ceci : "Écrire, ça ne sauve de rien, ça apprend à écrire, c'est tout."

Les gens sont embêtés par ça. L'organisation sociale, c'est la tâche de l'homme, des êtres humains, c'est le lieu de la société. Alors quand tu leur dis que la littérature, ça ne sert à rien, ils sont emmerdés.

La littérature n'a rien à faire de l'organisation sociale. Personne ne pense exactement comme quelqu'un d'autre. Il n'y a pas une respiration qui ressemble à une autre. Si elle parle sa langue, il n'y a pas une personne qui place ses virgules comme une autre.

Trouver sa voix, échapper au social, et à la morale. Ne seriez-vous pas en train de défendre l'individualité, l'unicité?

Oui. Enfin, ce n'est pas défendre. “Défendre“ est un terme militant que je n'emploierais pas. En tout cas, ce qui m'intéresse, c'est trouver ma chanson d'individu indivisible. Ne parler que du monde extérieur, ne parler que d'un individu ne m'intéresse pas. Ce qui est dans ma chanson à moi, c'est ce que personne ne peut changer. Ce qui m'intéresse, c'est ça au milieu du reste. C'est : qu'est-ce-que tu fais avec ton petit noyau indivisible et comment tu te confrontes, comment tu continues à chanter tes trois notes au milieu de cette cacophonie. C'est une provocation d'être soi-même. Tout le travail de la société, de l'éducation, vise à arrondir les angles, à limer les arêtes. La littérature cultive l'autre extrême. Et pour ça on a besoin de lecteurs. On pourrait admettre que la littérature reste dans le domaine privé. Mais alors il lui manquerait quelque chose d'essentiel : le lecteur. La littérature se fait à deux.

À vous entendre elle se fait aussi contre quelque chose. Contre la société, contre l'uniformisation?

Ce n'est pas moi qui écrit contre. C'est toute littérature qui écrit contre la société. Toute écriture qui exprime ce qui est indivisible, ingérable par la société est littérature.

Mon ambition, c'est d'être ingérable : que les gens m'avalent et qu'en même temps ils ne puissent pas me digérer.

Vous parlez en termes organiques, corporels de la lecture. Un peu comme Jean-Pierre Verheggen qui compare la littérature à un acte charnel d'amour. D'un côté l'écrivain qui va chercher ce qu'il a d'intime au fond de lui et il le donne à lire, de l'autre le lecteur qui prend ça, les mots, et l'ingurgite, l'absorbe et le place dans son intime à lui.

Oui, oui. Il y a un rapport d'amour et de séduction. J'ai cru pendant des années que je n'étais pas une séductrice. Mais bien sûr que si! Même si je le suis avec des moyens comme la provocation. Mais il faut séduire en faisant semblant de ne pas le vouloir.

Mais pourquoi ne pas raconter des belles histoires pleines de bonheur, si vous cherchez à séduire?

Ah non. Ça supposerait que je m'occupe du lecteur et de ce qu'il a envie de lire. Je pense à lui, mais pas en ces termes. Le lecteur est aussi singulier et particulier que moi et que n'importe quel autre lecteur. Pour écrire, je pars souvent de ce que dans la vie, je n'arrive pas à supporter. J'écris pour rendre ces moments vivables.

Mais le bonheur est là aussi. Les gens ont l'impression que je ne parle que de choses négatives alors que moi j'ai l'impression de n'écrire que des choses positives. Pourquoi y a-t-il du bonheur dans mes livres? Parce que le livre utilise la vie, la réalité. La réalité est faite de bonheur aussi.

C'est pour être dans l'intime, que vos romans parlent souvent de sexe?

Oui, je pense. La sexualité est la chose effectivement la plus intime. Là, tu ne peux pas mentir; on ne peut pas te faire mentir. C'est le truc le plus central mais c'est aussi, dans la féminité, ce qui est ouvert. C'est très intime et en même temps ouvert : c'est une frontière.

Si on ressort de vos livres avec le sentiment d'avoir été confronté à quelque chose de dur, violent, tendu, n'est-ce pas dû à votre style où les phrases courtes hachent le rythme?

Déjà, ces termes de négatif et positif, ça veut dire quoi? La seule chose qui compte, c'est la vitalité. Ce qui pour l'un est négatif est positif pour l'autre. Tout ça n'est qu'une question de regard. Il y a des gens qui se marrent en me lisant. Avec tout ça, chacun vit, le livre vit. C'est ça qui compte.

Qu'est-ce qui est préférable : être heureux ou être en vie? Etre en vie bien sûr.

Quant au rythme de mon écriture, c'est mon style. C'est mon rythme au plus intime. Parce que je suis rapide.

Mais vous pratiquez un réel travail sur les phrases. Par exemple dans Interview p.46 : "Giuseppe s'occupait de Léonore, surtout la violence du chien." Comment se construisent de telles phrases?

Ces phrases viennent comme ça. Elles nécessitent que le lecteur travaille. Il faut reconstituer les parties manquantes. Parce qu'écouter quelqu'un, si on veut entendre quelque chose à ce qui se dit, nécessite un vrai travail : l'écoute.

Ces raccourcis syntaxiques, sont d'autant plus visibles dans Les Autres que l'on assiste à un théâtre de voix, sans véritable action, et sans que soient toujours nommés ceux qui parlent. Vous croyez que votre lecteur va vous suivre longtemps dans cette voie?

Suivre l'action n'est pas ce à quoi je tiens. Sinon je tomberais dans le “je vais vous raconter une histoire“! Si le lecteur laisse tomber parce qu'il n'y comprend rien… (un temps) Déjà, je n'y crois pas. Je suis sûre que le lecteur comprend tout.

Il faut qu'il écoute et ça oblige à savoir. par exemple : qu'est-ce que l'auteur a enlevé volontairement pour que je le voie. Et que je le voie tout seul, et donc que je le voie mieux et ça restera dans le secret. L'intérêt de la littérature est là : ça permet d'entrer par effraction dans la tête d'une personne. Une fausse personne, attention, il s'agit du narrateur, mais quand même! Moi, je sais à peu près ce qu'il y a entre deux phrases, ou deux parties de phrases. Le lecteur aussi voit ce que c'est; mais ça peut être autre chose.

Une manière de donner au lecteur une grande part de création. Mais, vous-même, vous devez quand même bien les retravailler ces phrases?

Je ne fais pas de réécriture de phrases. Ce n'est pas du tout un travail d'orfèvre. Je ne vais pas faire un diamant bien taillé. Ce que je cherche, c'est produire une musique qui sonne juste. Ce n'est pas de tailler un beau diamant qu'on aurait trouvé. C'est de trouver le diamant. Creuser la terre, aller dans un souterrain plus ou moins confortable et y découvrir un diamant brut qui serait beau. Et surtout ne pas le tailler. Ne pas le saccager.

Vous utilisez souvent des sortes d'apartés pour vous adresser au lecteur, frontalement. Notamment en incipit.

J'en ai besoin pour démarrer, mais j'ai besoin aussi tout au long du livre de parler au lecteur.

Ce qui compte et ce qui suffit au théâtre ou dans un livre, c'est de t'avancer et d'aller devant une assemblée de gens différents mais réunis et dire : voilà, moi, c'est ça. Le “moi“ est tordu, évidemment.

Vous privilégiez, comme dans Not to be ou Les Autres la notion de voix à celle de personnage?

La voix contient tout. Elle contient plus ou moins le personnage.

Il y a deux lecteurs en chaque lecteur; de la même façon que dans chaque écrivain, il y a le narrateur et la personne qui écrit.

Dans le lecteur, il y a l'être qui appartient à la civilisation et un lecteur plus abstrait qui appartient au monde du livre et qui, lui, n'est pas civilisé. C'est à lui que ma narratrice s'adresse.

Pour beaucoup, vous faites de l'autobiographie intime. Pourtant, dans vos livres, votre narratrice ment parfois. Ces mensonges vous servent-ils de signes pour bien marquer le territoire de la fiction?

Le mensonge dévoilé est le mensonge des enfants qui avouent la seconde d'après. Il y a mensonge parce qu'il y a jeu. Les enfants émettent une hypothèse de départ : “on dirait qu'on est ceci“ et puis quand la situation devient ennuyeuse, le postulat change : “on dirait qu'on n'est plus ceci, mais cela.“

Le mensonge rend tout possible. Il débloque l'écriture. D'autre part, il faut que le lecteur soit dans le doute.

Dans la littérature, on part avec l'idée que tout est mensonge et une fois plongé dans le livre, on prend tout pour acquis. Moi je fais le contraire : je dis, tout est vrai mais ne prenez rien pour acquis.

Si la narratrice de Léonore, toujours avoue son emprunt à Tsvetaïeva, il n'en va pas toujours ainsi. On croise chez vous des phrases lues chez d'autres. C'est du plagiat ou de l'hommage?

C'est jouer, là encore. J'aime bien que tout le monde ne puisse pas faire la même lecture. L'utilisation de citations renforce cela. Certains repèrent les phrases prises chez d'autres auteurs. Ça peut aider ou ça peut gêner. Ceux qui ne (re)connaissent pas se laissent aller. Comme je change presque toujours la ponctuation, ça devient une phrase de moi. Ça devient chez moi.

C'est aussi, pour moi, une manière de lire. Par exemple, La Divine Comédie, je l'ai utilisée pour Interview. Je peux dire que je ne l'ai vraiment lue que lorsque je l'ai utilisée. Quand tu lis comme ça, tu fais une sacrée bonne lecture. Le lecteur d'un de mes livres, j'aimerais qu'il soit placé dans une situation semblable.

Vous parlez beaucoup du lecteur. Et vous vous adressez souvent à lui, pour l'embarquer dans vos livres. Quand savez-vous que c'est gagné?

À partir du moment où moi je suis embarquée. À partir du moment où j'ai trouvé les trois premières lignes. Si moi je suis embarquée, le lecteur non civilisé l'est aussi.

Mais certains peuvent grincer des dents non? Ceux notamment qui se reconnaîtraient dans un de vos personnages?

C'est qu'ils restent dans la civilisation. La littérature n'est pas dans la civilisation. Si le lecteur n'est pas embarqué, c'est son affaire. Je ne vais pas aller le chercher. Il vient si il veut.

Parlons de votre nouveau roman, Les Autres. Voilà encore une sorte de provocation. Dans Interview, vous évoquiez un entretien donné par Christine Angot écrivain à une journaliste qui ne semblait intéressée que par l'inceste subie par son invitée. Or, avec Les Autres, vous semblez inverser les rôles. La narratrice pose des questions à des hommes et des femmes et ne semble s'intéresser qu'à leurs pratiques sexuelles... Après l'anti Mireille Dumas, place au néo-Mireille Dumas?

La narratrice de Les Autres posent de petites questions. Elle écoute surtout. Mais elle ne fait pas d'interview. C'est vrai que si on regarde de loin, ça pourrait avoir un rapport avec le journalisme, la psychanalyse. Mais ça n'a rien à voir. L'idée de la confession, de la confidence faite à autrui, existe dans la réalité. Donc, on peut l'utiliser.

Ce n'est pas vraiment une inversion de la position de la narratrice qui s'est effectuée. Ce qu'elle note, c'est la taille au-dessus de ce que faisait la journaliste d'Interview. Ce n'est pas dans un but de communication. Ce n'est pas pour faire une enquête sur la sexualité des Français. C'est : “jouez-moi votre petite musique, s'il vous plaît.“

À la télévision, les gens viennent parler avec des sanglots dans la voix. Ils le font sans qu'il y ait un peu de leur petite musique. Ça arrive parfois. D'ailleurs je note ce qui se dit, ce qui se passe, quand, au détour d'une émission, je tombe dessus.

Mais pourquoi, sous prétexte que la télévision, les médias font ça d'une manière vulgaire, pourquoi devrais-je m'interdire de le faire d'une manière noble? Pourquoi je me priverais de ça qui est bon?

Quelle est la place de la narratrice dans Les Autres?

C'est une question que l'on doit se poser. Est-ce que la narratrice n'est qu'une oreille, est-elle comme ceux dont elle parle; est-elle différente?

Elle est à la fois comme eux et différente. Elle aussi, elle a une folie qui l'emporte et sa folie c'est ce qu'elle est en train de faire, c'est écouter les autres parler de sexualité. C'est de se mettre dans cette situation. Là où elle est différente, c'est qu'elle en fait un livre. C'est une histoire de transsubstantiation. La transsubstantiation c'est lorsqu'on croit qu'un morceau de pain n'est qu'un morceau de pain, et c'est le corps du Christ. Avec Mireille Dumas, c'est un morceau de pain et ça reste un morceau de pain.

Ce qui est troublant, c'est qu'elle connaît parfaitement la sexualité des hommes. Cette connaissance, intime, voire intérieure, n'est-elle pas le fruit de l'écriture. Comme si écrire était, pour vous, l'appropriation de l'intime des autres?

C'est certain, la narratrice possède cette connaissance des hommes. Mais moi, non. Moi, je ne l'ai pas. Quand on écoute, on est dans un moment d'écriture, pas d'information. Ce qui a été dit, je ne le sais pas.

C'est comme avec une langue étrangère. L'écrivain parle une langue étrangère, pas une langue commune. C'est une langue propre, dans les deux sens du terme. À soi et non corrompue.

Mais cette langue, on peut la comprendre. Comme lorsqu'on va à l'étranger : si l'on parle avec quelqu'un avec qui on a un rapport d'amitié, on se comprend.

Si dans Les Autres chaque personnage parle sa langue, comment expliquer l'unicité du style?

La langue des autres est devenue la langue de l'écrivain.

Il y a là quelque chose de vampirique. Comme dans Not to be où le personnage principal a besoin qu'on vienne lui parler pour rester en vie, votre narratrice n'est-elle pas en quelque sorte sous perfusion?

La première phrase du roman c'est : "Je n'avais plus d'idée." Pour quelqu'un qui écrit, c'est mortel. C'est donc vital pour elle de recueillir les paroles des autres. C'est un besoin assez terrible.

Propos recueillis par Thierry Guichard

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