Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 20 de juillet-août 1997

Avec la parution de Mythologies d'hiver et de Trois Auteurs, Pierre Michon avoue à nouveau sa fascination devant le livre et la littérature.

Michon, du réel à l'imaginaire

Depuis son premier livre, Vies minuscules (1984), on sait le rapport douloureux qu'entretient Pierre Michon avec l'écriture : des récits brefs, inachevés qu'il lui faut abandonner dans une sorte de répulsion, en espérant que cette progéniture saura grandir hors de l'atelier de l'écrivain et affirmer son indépendance.

Mythologies d'hiver et Trois Auteurs ne sont pas des inédits et ont été publiés en revues. Leur publication en volume n'a pourtant rien d'opportun ni de secondaire. Pierre Michon poursuit une oeuvre avec la même application stylistique, témoin d'un combat de l'auteur contre le démon de la formule facile.

Fasciné par les vieux maîtres de la littérature, dévoré par le désir de leur répondre, Michon a toujours désiré écrire des fictions capables de se "frotter" aux romans de ces "monstres". Mythologies d'hiver, récits imprégnés des rapports entre le sacré et le profane, Trois auteurs, textes consacrés à Balzac, Cingria et Faulkner, en témoignent, chacun à sa manière

Mythologies d'hiver plante un double décor avec des personnages similaires : le Gévaudan et l'Irlande. Neuf Passages du Causse met en scène la vie de Sainte Enimie, de son existence réelle à l'écriture de sa légende, et constitue, par ce goût de la mise en abîme, une manière idéale pour saisir l'univers de Michon. Comme souvent dans les récits de l'écrivain, le plaisir d'une scène intense l'emporte sur une longue narration. C'est le cas également des Trois Prodiges consacrés à l'Irlande.

Ainsi, dans Tristesse de Columbkill, le guerrier du même nom s'empare d'un manuscrit et mesure toute la différence entre un livre découvert dans l'intimité d'un lieu et sa réelle possession : "Columbkill relève la tête, il entend le râle des blessés et la joie des corneilles. Il sort de sa tente, il ne pleut plus : et même là-haut de grands morceaux de bleu voyagent par dessus l'étable de la mort. Le livre n'est pas dans le livre. Le ciel est un vieil endroit bleu sous lequel on se tient nu, sous lequel ce qu'on possède fait défaut."

Pierre Michon fait preuve dans ce livre d'allégeance au style, gagnant plus que jamais en fluidité et en concision. L'écrivain possède de plus un sens remarquable de la chute.

Céline a écrit : "Au commencement était l'émotion". Michon nous montre dans Trois Auteurs que celle-ci naît d'abord d'un plaisir de lecteur. L'écrivain rend ainsi hommage au "Saint Balzac. Au-delà de la farce, il y a l'inqualifiable jouissance d'écrire", à Cingria, en reprenant une image de cet auteur présente dans nombre de ses écrits : "C'est la joie rythmée. C'est l'apparition de ce qui s'écrit et se chante", ange de la danse qui ne laisse pas indifférent un Pierre Michon fasciné par la foi et la ferveur.

Enfin, un texte-dette de reconnaissance à Faulkner, le maître avoué, conclut l'ensemble : "Il me semble que pour un écrivain rien n'est plus intime, rien ne le constitue davantage, rien n'est plus lui-même, que cette volonté énonciative dont j'ai parlé, ce désir violent qui préside à sa phrase, cet infime et décisif pusch dans son parlement intérieur, qui fait soudain la voix despotique de ce qu'on appelle, et qui est, la littérature, se met à parler à sa place. C'est cela que j'appelle Faulkner". A la lecture de ces livres, on est tenté d'appliquer également cette formule à Pierre Michon.

Marc Blanchet