Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 19 de mars-avril 1997
Pierre Bettencourt :
l'homme ébloui
Il doit bien exister une photographie
de Pierre Bettencourt entre Henri Michaux et Jean Paulhan, deux
de ses meilleurs amis disparus. Peut-être occupera-t-il
la même place dans les futures anthologies littéraires.
Tentative d'orientation.
Sur
les bas-côtés de la route qui mène d'Auxerre
à Tonnerre, de vastes surfaces gelées témoignent
des récentes rudesses du climat. Mais en ce dimanche matin
de janvier, l'actualité est moins météorologique
que nécrologique. La radio vient d'annoncer le décès
de Jean-Edern Hallier, à la suite d'une chute de vélo.
Tour à tour zélé courtisan, jusqu'au ridicule,
et adversaire acharné, jusqu'à la bassesse, de François
Mitterrand, il disparaît un an presque jour pour jour après
celui qui était devenu son meilleur ennemi.
À l'occasion de son ultime voyage privé à
l'étranger, l'ancien président de la République
s'était rendu en Egypte : aurait-il obtenu d'un
pharaon momifié quelque secret de vengeance posthume? Cette
matinée hivernale s'avère décidément
féconde en ironies du sort. Le hasard veut en effet que
la disparition du bouffon des lettres françaises, si désireux
d'attirer sur lui l'attention des médias qu'il organisa
entre autres facéties son propre enlèvement, coïncide
avec une visite du Matricule des Anges à Pierre
Bettencourt, écrivain parmi les plus discrets, pour ne
pas dire les plus secrets, dont la notoriété ne
finit par excéder un petit cercle d'initiés qu'à
l'âge respectable de 70 ans.
D'une irréprochable courtoisie, il n'en réfutera
d'ailleurs pas moins avec beaucoup de fermeté le mot carrière,
prononcé au détour d'une question. À l'appui
de cette fin de non-recevoir, il donnera lecture d'un très
singulier texte de son ami Jean Dubuffet où celui-ci, encore
relativement jeune, annonce avec exactitude ce que seront les
grandes étapes à venir de son oeuvre
et de
sa renommée.
Coïncidences encore et toujours, il sera beaucoup question de la mort lors de cet entretien. À tel point que l'épouse de Pierre Bettencourt, la poétesse Monique Apple (En deçà, au-delà chez Denoël), interviendra pour dissiper toute possible gêne en précisant que sa propre mort est l'un des thèmes préférés de son mari! Au cours de l'entretien ou à l'occasion d'apartés (notamment durant la traditionnelle séance de photographie), l'auteur de Non, vous ne m'aurez pas vivant détournera la conversation pour se lancer dans trois récits funèbres : la mort de Voltaire, "l'une des plus horribles qui fut jamais", séquestré et affamé par un gang de viragos et "contraint de boire sa propre urine pour survivre", celle de Rimbaud "dont la jambe n'avait pas supporté le poids de la ceinture en or qu'il portait constamment à la taille et qui, même unijambiste, n'aspirait qu'à repartir en Afrique" et, enfin, celle de son ami et modèle Henri Michaux : "Quelques heures avant de mourir, il a prié l'infirmière à son chevet de lui procurer quelques livres de sciences naturelles."
La sagesse populaire voudrait qu'au moment de rendre l'âme, les mourants voient défiler tous les événements de leur existence. Si cette croyance correspond à la réalité, la dernière séance de Pierre Bettencourt, grand amateur de cinéma et plus particulièrement de Eric Von Stroheim, sera un film singulier, fertile en rebondissements et dont on jurerait que les bobines ont été mélangées au moment de la projection.
Si l'on considéra longtemps Pierre Bettencourt
comme une manière de farfelu occupé à imprimer
sur sa presse personnelle des élucubrations aux titres
aussi insolites que Treize Têtes de Français précédées
de trois notes sur le bonheur, Fragments d'or pour un squelette
ou Non seulement, mais encore, la véritable raison
de ce malentendu saute littéralement aux yeux du visiteur,
à peine franchi le seuil de la belle maison où il
vit depuis 1963, vieilles pierres miraculeusement dorées
par un rayon de soleil après des semaines de grisaille.
Des tableaux extraordinaires se trouvent accrochés sur
tous les murs, saisissantes compositions, en relief pour la plupart,
de matériaux composites : ailes de papillon, pierre,
café, coquilles d'oeufs, pommes de pin...
Notre hôte fut longtemps perçu avant tout comme un
peintre et accessoirement comme un écrivain au dilettantisme
volontiers auto-parodique, ainsi qu'en témoignent les noms
inventés pour ses différentes maisons d'édition
(à peu près aussi nombreuses que les livres imprimés
par ses soins) : Éditions de la Main droite, Bibliothèque
des Chemins de fer, Institut National de Recherche irrationnelle,
voire même Gallimard ou Imprimerie de la Bibliothèque
nationale... Ajoutons à ceci une bougeotte aiguë -d'où
un fâcheux tremblé des clichés littéraires
attachés à tout auteur- que trahirent maintes expéditions
lointaines depuis l'Inde jusqu'à Zanzibar en passant par
le Mexique et Angkor, et l'on obtient un itinéraire susceptible
de dérouter les plus fins limiers critiques.
Le crime était presque parfait, mais le choix des ouvrages
que Pierre Bettencourt composa et imprima à ses différentes
enseignes dès 1941, en plus de ses propres oeuvres, s'avère
l'équivalent d'une traîtresse empreinte digitale
pour un étrangleur nocturne : Je vous écris
d'un pays lointain de Henri Michaux, Miroirs de Marcel
Béalu, Le Galet de Francis Ponge, Le Théâtre
de Séraphin d'Antonin Artaud, Penser par étapes
de Malcolm de Chazal, Plu Kifekler Mouinkon Nivoua de Jean
Dubuffet, L'Arbitraire d'André Gide, Histoire
d'Eurydice de Marcel Jouhandeau, Lettre au médecin
de Jean Paulhan, L'Homme dont le coeur était resté
dans les montagnes de William Saroyan... pas grand-chose à
jeter, l'on en conviendra, d'autant que la date des achevés
d'imprimer fait foi que l'homme possédait un goût
sûr mais aussi un jugement précoce. À force
de lire des textes de pareille valeur, l'on finit par en commettre
soi-même, en quelque sorte, si l'on nous passe cet irrévérencieux
détournement d'une réplique de Michel Simon dans
Drôle de drame.
Ce fut cependant bien plus tard que survinrent,
dans le rôle d'un commissaire Bourrel bibliophile, la direction
bicéphale des éditions Lettres vives, à savoir
Michel Camus et Claire Tiévant. Après L'Intouchable
(1981), Le Bal des Ardents (1983), Séjour chez
les Cortinaires et Écrit dans le vide (1984)
qui rompent un quasi-mutisme littéraire de plusieurs dizaines
d'années (seuls quelques ouvrages à tirage limité
ont paru après La Folie gagne [Gallimard, 1950]
et Les Plaisirs du Roi [Losfeld, 1963]), une cinquième
parution -Fables fraîches pour lire à jeun
(1986)- jette définitivement bas le masque du peintre des
Hauts Reliefs, qui a quitté sa Normandie natale
pour la clandestinité du maquis bourguignon, sans doute
afin de mieux brouiller les pistes.
La vérité éclate au grand jour et une rumeur
court sur toutes les lèvres en guise de Mais-Bon-Dieu-mais-c'est-bien-sûr :
Pierre Bettencourt, né en 1917, est un grand écrivain.
La pièce à conviction consiste
en un choix effectué parmi dix recueils originalement publiés
entre 1942 et 1960. Plus de cent cinquante textes d'une concision
plus ou moins radicale, sous influence revendiquée de Michaux,
mettent en évidence a posteriori la cohérence d'une
prose impeccable où l'humour grinçant le dispute
à l'extrême fantaisie, pour ce qui demeure bien entendu
non seulement l'idéale introduction à une oeuvre
jusqu'alors éparpillée entre tirages confidentiels
et diverses revues (NRF, Réalités secrètes,
Bizarre, Les Cahiers du Schibboleth...), mais également
l'un des plus vifs bonheurs de lecture de ces dernières
années. Le ton pince-sans-rire de ces historiettes ("Ici
les yeux sont tellement courants qu'on boutonne ses vêtements
avec.") et leur manière inimitable de prendre
le langage au pied de la lettre ("Ma femme adore me faire
avaler des couleuvres. Elle m'en donne une à midi et deux
le soir, quand je demande où elle les trouve, elle me dit :
chez le marchand de poisson.") révèlent
par la même occasion des tournures d'esprit aisément
repérables tout au long de soixante années d'écriture :
une critique empreinte de pessimisme du monde moderne et une dévotion
frottée d'émerveillement pour les grands aînés,
de Bossuet à Michaux ("Au fond, j'ai passé
toute ma vie en admiration, en éblouissement même.").
Nul hasard, donc, si Discours aux frénétiques
et Le Littrorama , les deux dernières publications
en date de Pierre Bettencourt -dont peu s'en faut qu'il ne les
présente comme une manière de testament double-
se rattachent respectivement à ces deux sources d'inspiration.
Éric Naulleau
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