Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 19 de mars-avril 1997
Modernité archaïque
Inconnu en France, le poète
américain Philip Lamantia a construit une oeuvre où
l'image surréaliste domine entre magie et ésotérisme.
Il faut faire preuve de certaine témérité pour publier Philip Lamantia en France.Cela implique déjà que l'édition soit bilingue.En effet, ce poète radical ne se soucie guère du sens donné aux phrases et joue plus sur leur sonorité et les images qui résultent du choc d'un montage surréaliste : "Tes mains dont les cristaux rayonnent dans la nuit/traversent mon sang/ et tranchent les mains de mes yeux". Jean-Jacques Celly s'est attelé à suivre littéralement le poète.On perd en musique ce que l'on gagne en thèmes, en visions. Le texte original, sur la page en vis-à-vis, permet de retrouver les sonorités de l'américain.
Écrits entre 1943 et 1966, les poèmes
de cet Américain né en 1927 se nourrissent directement
des images surréalistes d'un Breton ou plus encore des
peintures d'un Max Ernst. L'écriture automatique y déploie
ses incohérences poétiques où des images
un brin dépassées et réellement mièvres
associent l'amour au miroir, les étoiles aux fleurs ("des
papillons sont venus se poser sur tes lèvres/ dont les
paroles habillent les étoiles dansantes"), etc.
Heureusement, remonte à la surface l'expression d'une rébellion
violente et visionnaire : "Ils sont venus pour violer
la ville/ infestée d'employés au sang de fer/ et
pour envoyer les prêtres chauves/ à la marre des
ancres fatales".
L'héraldique, cher à Jarry, donne à Lamantia
la voie à un autre monde, peuplé de "serpents
lisses et rouges/ entrelacés dans les têtes des sorciers".On
peut penser (l'éditeur ne le précise pas) que les
poèmes nous sont donnés selon leur chronologie d'écriture.Si
tel est le cas, Philip Lamantia se détache de plus en plus
de la simple surface des images et pénètre plus
profondément dans un monde fantomatique, presque liturgique,
dont il demeure le seul démiurge.Il manie les foules de
femmes ou d'amants, les minéraux et les éléments
comme une matière picturale. Tout se passe comme si, naïvement
subjugué par le pouvoir de l'écriture surréaliste,
le poète s'était radicalement enfoncé dans
cette voie malgré le déclin de ce courant.Luttant
seul contre une poésie redevenue plus classique après
la guerre aux États-Unis, il radicalise son propos et tourne
le dos à l'immédiate beauté des images.Son
univers, alors, semble jeter une passerelle entre les surréalistes
et la Beat Generation dont on entend ici des échos précurseurs
lorsque Lamantia s'attache à dépeindre les paysages
urbains.
Psychédéliques, les poèmes ressemblent alors aux cut-up chers à Burroughs, dévalent tous les sentiers où pousse la drogue (L.S.D. ou peyotl), alignent leurs mots en capitales, balaient la page de leurs griffures. Il y a là plus d'énergie, plus de réussites que dans les premiers textes.Grâce Bleue écrit en 1963 constitue la jonction entre la foi en une autre vie et la désillusion face à l'impossibilité de l'inventer : "Grâce Bleue dissimulée sous des lunettes noires/ sortant d'une centaine de voitures blanches à la fois!/Des voitures de modèles étain ectoplasmique/ se rendent au point de jonction où Grâce Bleue est violée/ à la Cour des Miracles, Mexico City, 1959". La prise en main d'un nouveau langage (le surréalisme) n'aura finalement pas ouvert les portes du monde au poète. Impuissant à créer l'univers rêvé, il s'enferme dès lors dans une relation conflictuelle avec le monde qui s'oppose à lui et qui transforme les espoirs en illusions.
T.G.
Révélations d'un
jeune surréaliste
Philip Lamantia
Traduit de l'américain par
Jean-Jacques Celly
Jacques Brémond
140 pages, 120 FF
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
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