Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 19 de mars-avril 1997
Paysage barbare
Ce
qui frappe d'abord à la lecture d'Élévation
enclume c'est la disposition des mots de Paul Louis Rossi
sur la page. Chaque vers, réduit à peu de lettre
(parfois même une seule) semble construire la trace d'un
puits. Écrits de 1965 à 1989, ces poèmes
creusent le paysage de l'île d'Yeu, souvent arpenté
par l'auteur et Gaston Planet qui signe ici les dessins. Paysage
de pierres et d'écume, ce qui s'offre au regard des deux
hommes fait résonances au monde des Dogons tel qu'ils le
découvrent dans des lectures. "Il était
dans notre projet d'introduire dans les formes, du hasard, de
l'aléatoire, des catastrophes, des structures dissipatives,
de la sympathie pour le chaos, de l'énergie et des répétitions.
De nous pencher sur ce qui est nommé Le vomissement
du monde dans la cosmogonie des Dogons."
Le puits creusé dans un paysage plus enclin à convoquer
les images d'Épinal cherche donc à mettre en relation
deux mondes primitifs, barbares. À retrouver, au coeur
des pierres modelées par quels hommes, l'empreinte des
origines : "la pierre/ des Amporelles/ couchée
dans une/ couleur grise/ dévorée de mousses/ et
de lécanores/ avec sa fente". Dans ces vers serrés
au plus juste, la matière brute qui se dégage des
poèmes relie le lecteur à un monde enfoui, organique
et mystique, comme si, tel un sculpteur, le poète avait
su nous révéler les formes cachées au sein
des minéraux.
Une forme qui rejaillit, métaphoriquement, en un ultime
calligramme en forme de marteau. Il s'agit bien de casser le poème
et la pierre pour en révéler le secret. On s'étonne
alors des sonnets rajoutés qui suivent ce forage de mots.
Écrits plus tardivement, ils s'opposent dans leur horizontalité
au projet initial, en tendant au lecteur un chromo de l'île
plus apaisé, plus proche de ce qu'on pourrait lire ailleurs.
Thierry Guichard
À noter du même auteur :
Vocabulaire de la modernité littéraire (Minerve
208 pages, 108 FF)
Élévation enclume
Paul Louis Rossi
Dessins de Gaston Planet
Le Temps qu'il fait
118 pages, 97 FF
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