Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 19 de mars-avril 1997

Les mots et les choses
Dans sa typographie et ses fragments biographiques, Jérôme Peignot expose les mystères de l'écriture et le principe de sa fantaisie, la typoésie.

Jérôme Peignot a l'oeil vif et bien entraîné. Pour cause, spécialiste de l'histoire de l'écriture, il subit la rare hérédité d'une famille de fondeur de caractères -l'entreprise Deberny-Peignot à laquelle collabora Balzac-, d'un père qui a introduit la photocomposition en France et dirigé les éditions des Arts et Métiers graphiques ainsi que celle d'une tante fameuse, Colette Peignot, sa "mère diagonale" que Georges Bataille et Michel Leiris prénommèrent Laure.

Ecrivain né en 1926, il est inscrit dans une double filiation. Celle des Papiers collés de Georges Perros auxquels renvoie son Puzzle, mais aussi celle, déterminante, de Langage tangage de Michel Leiris. La publication du Petit Peignot, un fascinant dictionnaire de “mots-images” et de Toutes les pommes se croquent, un divertissement typographique et romanesque donnent l'occasion de s'en convaincre. Jérôme Peignot y développe le genre poétique qu'il a révélé en 1993 dans l'anthologie Typoésie (Imprimerie nationale). Et voilà que ce que l'on croyait un jeu devient une nouvelle forme d'expression littéraire, une façon de traquer le sens du monde en observant la forme des mots.

Qu'est-ce que la typoésie?

J'ai forgé ce mot à la manière des mots-valises de James Joyce. Il associe typographie à poésie et tourne autour de cette idée très simple qui me vient d'un ami marocain, le poète Abdelkebir Khatibi. Il me disait que dans le monde arabe l'écriture fait partie de ce qu'elle véhicule, ce dont témoignent les calligrammes. Je dirais moi signe-signifiant-signifié. Au fond, la typoésie est l'avatar moderne du calligramme.

L'équivalent existe-t-il dans le monde chrétien?

On trouve les calligrammes de Raban Maur au IXe siècle. C'est une écriture à l'intérieur d'une autre. C'est le cas d'une série de calligrammes bâtis autour de la croix chrétienne où un texte est inscrit dans le texte principal et dessine, par exemple, l'auréole du christ. À la Renaissance, il y a Venence Fortunat, Alde Manuce qui a illustré Le Songe de Poliphile de Colonna d'admirables calligrammes.

Peut-on considérer les futuristes comme vos prédécesseurs?

Surtout les constructivistes russes qui, comme El Lissitzky, ont voulu en 1917 élaborer une écriture qui soit à la fois révolutionnaire et adaptée aux évolutions technologiques de l'époque. Il leur fallait trouver une forme qui fut aussi révolutionnaire dans son aspect visuel. On cassait la ligne bourgeoise comme Tzara l'avait déjà fait. Il y a aussi bien sûr les calligrammes d'Apollinaire et Les Mots en liberté futuriste de Marinetti.

Dans Puzzle, vous écrivez "les images sont sous les mots". Sous les pavés la plage?

L'inventeur du socialisme, Pierre Leroux, était typographe et se trouve à l'origine des premiers syndicats. Plus récemment, en 1968, des jeunes gens allemands et brésiliens ont également voulu créer leur langage et ont inventé un mouvement poétique auquel je dois beaucoup. C'est la poésie visuelle, la Konkret poesie que j'ai mis en bonne place dans Typoésie.

Peut-on dire que le typoème est une écriture d'images?

Pour paraphraser le poète Dotremont je dirais que "dans toute poésie l'écriture a son mot à dire". L'écriture est née d'une obsession : véhiculer le concret. On a commencé par dessiner des images avec les pictogrammes ou les hiéroglyphes puis, peu à peu on y a associé des sons qui ont pris le pas sur l'image, faisant passer le tout du concret à l'abstrait.

Le typoème est un retour au concret?

Oui, le retour au concret, fort, de six mille ans d'abstraction. J'ai écrit un petit essai qui s'appelle Moïse ou la preuve par l'alphabet de l'existence de Yavhé où je démontre que l'alphabet a été inventé par le peuple hébreux sous forme hiéroglyphique. Les tables de la loi et l'alphabet sont une et même chose.

La typoésie n'est pas seulement un jeu visuel?

C'est à la fois la poursuite d'une recherche esthétique et, je l'espère, littéraire. Après Typoésie j'ai eu envie d'exploiter cette veine en constatant que la mise en image du langage fascine. J'appelle mon dictionnaire Le Petit Peignot en référence au Petit Larousse lequel est agrémenté d'images. J'ai essayé de faire basculer le plus possible la langue du côté des images et d'utiliser le résultat dans un "divertissement typoétique".

Les pommes du titre de votre roman typographique est un hommage à la firme Macintosh (dont le logo est une pomme croquée). Quels sont les effets de l'introduction de l'informatique dans le monde typographique?

Ce n'est pas moi qui vous dirai que je ne regrette pas le plomb. J'ai rédigé ces deux petits livres à la main mais je me suis aperçu que la PAO est l'outil idéal pour les poèmes en rond, en carré, les formes biscornues de la typoésie. Cependant, paradoxalement cet outil sophistiqué conduit souvent à une déperdition typographique. En quelques heures, n'importe qui tape un texte sans aucune notion typographique. De ce point de vue, on lit de vrais torchons. Au XIXe siècle, la typographie était un métier noble auquel formait l'école Estienne. Ce n'est pas rien la typographie. C'est le vêtement de la pensée avec lequel on est en contact à chaque instant.

Votre démarche rejoint-elle celle de l'Oulipo?

Je suis en train d'écrire un Traité typoétique qui devrait amuser mes amis oulipiens, Jouet, Roubaud et les autres.

Propos recueillis par Éric Dussert

Le Petit Peignot et toutes les pommes se croquent
Jérôme Peignot

Éditions des Cendres (8, rue des Cendriers 75020 Paris)
150 pages, 120 FF

Toutes les pommes se croquent
Jérôme Peignot

Éditions des Cendres (8, rue des Cendriers 75020 Paris)
221 pages, 120 FF

Puzzle (II)
Jérôme Peignot

Talus d'approche (47, rue de la Station 7 070 Le Roeulx-Haunaut -Belgique)
221 pages, 124 FF

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