Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 19 de mars-avril 1997
Cris et chuchotements
Chanteuse de Rock, Patti
Smith a toujours fait figure
de poétesse amoureuse des lettres françaises en
général de Rimbaud en particulier.
Patti Smith, héritière des expériences d'Arthur Rimbaud, des surréalistes ou de William Burroughs, créa au sein du rock'nroll, une alchimie de sons, de verbe et de sens. En quatre albums de Horses (1975) à Wave(1979), elle entra dans le fameux mythe électrique, fit figure de prêtresse de l'urgence et des mots. Née en 1947 à Woodbury entre Philadelphie et Atlantic City, elle débarque à New York en 1967, vit un temps avec le photographe Robert Mappelthorpe. Elle écrit des poèmes qu'elle lit en public accompagnée de Lenny Kaye qui deviendra la pièce maîtresse du Patti Smith Group fondé en 1974. À partir de 1980, se "sentant devenir cynique", elle s'isole, se consacre à son mariage, ses bébés, l'écriture. En 1989, Mappelthorpe meurt du sida. La résurrection de Patti Smith passe par un album somptueux Gone Again, une tournée en France et la publication de deux recueils de poèmes en prose, Babel, écrit de 74 à 81 et La Mer de Corail, hommage à son ami photographe.
Babel offre une ode destroy au dérèglement des sens, carambolages d'expériences sous l'égide d'un Arthur Rimbaud, ange précurseur, dope fondamentale. Dérèglements permettant par l'intermédiaire d'une sorte de transe chamanique, de repousser les limites, d'atteindre la beauté convulsive, chère à Breton. Patti Smith assure par ses références culturelles la jonction de l'Europe et ses États-Unis.
Le corps dans Babel est soumis à toutes les expériences, à toutes les pénétrations (seringues, sexes, armes blanches....) "j'avais besoin d'un rasoir pour trancher dans l'atmosphère." Notre androgyne met en boucle les images d'un film comprenant une galerie de personnages féminins (amantes, artistes, amies) et les oeuvres de Bresson, Franju, Godard, Pollock... La fin du recueil offre les images d'un film plus apaisé, une chute contrôlée et son analyse-bilan : "j'ai voulu traverser la lumière en marchant/ les cheveux emmêlés pas encore préparée à la vallée des combats.". Patti Smith alterne écriture automatique où éclate une myriade d'images oniriques crues et poèmes en prose, fabulettes, comptines rock. Au fil des textes, les cris laissent place à une formulation plus mûre, plus souple qui pose la question des mystères de l'art, de la création.
La Mer de Corail est un tombeau de papier construit à la mémoire de Mappelthorpe, l'un des plus grands photographes contemporains, dont l'oeuvre hantée par l'inanimé, le corps, les représentations sadomasochistes, fit scandale. Patti Smith mêle ses poèmes aux photos de son ami. Images et mots dialoguent, s'enlacent. Treize textes pour treize photos; statues presque vivantes, corps nus d'hommes lascifs entre la palpitation de la vie et l'emprisonnement marmoréen, détails de natures mortes, fleurs s'invaginant à la manière des univers dans lesquels Patti Smith met en scène le Passager M "être donné à la mer" qui glisse, ballotté de lit d'amour en lit d'hôpital, de lit d'hôpital en mer de Corail, mer qui lignifie... Le corps du Passager s'écorche à de petits riens vénéneux : pétales de roses métalliques, épines marines, souvenirs. Son âme est en quête d'ailes. Ailes de papillon de nuit herculéen. Quant à la force de vie permettant l'envol, le Passager M, jamais assez nu, assez pur, peine à l'attirer. Liane calcifiante, l'écriture de Patti Smith s'enroule, pudique, ardente, feutrée, maniérée, à la limite de la préciosité, de l'accident kitsch. Elle exprime dignement la maladie, la déchéance, atténue le lamento, referme le tombeau. "Il tendit la main dans la nuit, attachant une aile, une antenne et une autre aile en guise d'offrande, murmurant : Mon aîmé, mon mythe précieux, mon dieu..." De l'agitation frénétique à l'apaisement, ces deux recueils résument un cheminement poétique singulier où le corps, lieu trop étroit, lieu du martyre, libère enfin l'âme vers des contrées paisibles.
Dominique Aussenac
Patti Smith
Babel
Traduit de l'américain par
Pierre Alien
Christian Bourgois
213 pages, 95 FF
Patti Smith
La Mer de Corail
Traduit de l'américain par
Jean-Paul Mourlon
Tristram
69 pages, 130 FF
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