Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 19 de mars-avril 1997
Max Rouquette : la
garrigue pour cosmos
À travers le monde
de la garrigue, Max Rouquette exalte la dimension métaphysique
des combats humains et redonne ainsi naissance à la tragédie.
Max
Rouquette, né en 1908 à Argelliers, entre Montpellier
et le Causse du Larzac est un des écrivains les plus importants
de la littérature occitane contemporaine. Maîtrisant
arts poétiques, dramatiques et prose, cet ancien médecin
a su donner à son écriture un souffle universel.
Le Grand Théâtre de Dieu constitue la deuxième
partie de son oeuvre générique : Vert Paradis.
Jamais publiées en français, traduites de l'occitan
par l'auteur, ces treize nouvelles présentent la garrigue
comme un vaste amphithéâtre dans lequel les êtres
s'ébrouent, rayonnant de toute l'intensité tragique
de leur âme. Antithèse de l'univers de Pagnol ou
de Delteil, plus proche de celui de Giono, la garrigue surprend
par son extrême dureté et sa sauvagerie, enfer plutôt
que paradis où les hommes vivent isolés, hors du
monde, dans des îlots : mas, villages recroquevillés
autour d'un clocher. Malgré la grande diversité
de plantes, d'arbres, d'animaux qu'elle abrite, que l'auteur connaît
bien et décrit admirablement, c'est une sorte de désert
que l'homme traverse.
Cet extrême isolement est renforcé par l'idée
d'exil intérieur de l'être que l'on retrouve dans
Le Feu grégeois. "D'une guerre entre Grecs
et Turcs, à la fin de la Grande, du carnage qui s'y fit,
et de ses destructions sans fin, une longue vague était
venue jusqu'ici avec cette troupe d'une cinquantaine d'exilés,
échappés à la violence et aux couteaux des
égorgeurs, et placés par le pouvoir de la sacro-sainte
administration, fort embarrassée de ce présent dont
elle se serait bien passée, en résidence au Mas
Vieux de Gardies." Grecs, porteurs des feux de la tragédie,
qui de bacchanales en orgies, d'orgies en rixes vont développer
un nouveau drame. L'attente, la nostalgie, les excès les
feront entrer en fission avec la fournaise, ils bouteront le feu
au mas, lieu anachronique de civilisation au milieu de l'enfer
vert qui débarrassé de toute présence humaine
se réenchantera, "rendu au silence, au grand passage
du soleil et des constellations, sans fin, rendu aux oiseaux,
aux serpents, à la sauvagine, aux caprices du vent, au
pouvoir patient et inépuisable de la sève, à
la loi obscure du poids des choses".
Les hommes vibrionnants dérangent, par leur propre chaos,
l'ordre de la nature, structuré suivant le principe de
renaissance : renouvellement saisonnier d'énergies,
éternel recommencement. À l'instar du soleil,
Dieu et la religion semblent ici tout écraser, tout régir,
catalysant peurs et angoisses, mais les dorures-certitudes du
catholicisme s'écaillent et laissent percevoir les antiques
croyances. Dans Le Saint des Murailles, des villageois
adorent une sculpture en bois venant du fond des âges, vierge
grossièrement maquillée en saint. "Ce saint,
son nom le dit, n'est pas très catholique. Adornin, c'est
Saturnin, et Saturnin, c'est Saturne, et Saturne, c'est le temps,
et le temps ... c'est l'éternité." Une
éternité dont Dieu n'a évidemment pas le
monopole. Max Rouquette donne de la religion, une représentation
fantastique, souvent lugubre comme dans Le Pénitent
Noir ou il réécrit l'histoire religieuse dans
Le Temps des Dieux, une étrange Nativité
dans laquelle il détourne l'adoration des mages pour l'Enfant-Roi,
en focalisant sur deux d'entre eux troquant vieillesse contre
jeunesse, sagesse contre éclat et pétulance. "En
toute nuit, il cherchait la lumière : la nuit des
temps, la nuit étoilée, la nuit des songes, la nuit
des autres, la nuit de la chair." L'auteur est fasciné
par la force de désir de l'homme, force bestiale, tellurique
qui explose toujours en drame.
Désir de l'émigré pour la femme blanche et
vengeance-ratonnade en pleine garrigue dans Le Kroumir.
Désir de l'enfant, symbolisé par un chien qui fonce
éperdu dans les ténèbres, coursant un blaireau
et finit emmuré dans L'Étoile du Matin ou
de cet autre enfant qui trépigne de découvrir le
cinématographe, accompagné de son grand-père
traverse la garrigue jusqu'à la place du village où
son "coeur mal fait" lâchera. La communauté
se détournera de la lanterne magique, entourera l'enfant
mort dont les yeux restés ouverts "miroirs endormis
pour l'espace vide" refléteront l'immensité
du ciel, extraordinaire écran.
La seule délivrance pour Max Rouquette se trouve dans l'écriture : ce dire, cette exaltation de la pensée, palpitation de l'infini qui transforme l'homme, lui donne des ailes. L'Aïeul que j'eus en songe célèbre cette délivrance. Un vieux paysan dans un grenier, hors du monde, devient le chroniqueur de sa propre vie. "Une vie purgée des heures insipides de ce qui traîne et qui est totalement et à jamais perdu."
Seule petite ombre au tableau, les textes, regroupés sous le titre Le Monde des jardins sortent du cadre narratif de la nouvelle, évoquent des promenades onirico-fantastiques dans les jardins de Montpellier, ne sont pas toujours à la hauteur du talent de l'écrivain.
D'une écriture de facture classique, grave et sensuelle, Max Rouquette exhalte l'infinie solitude de l'homme. Dans l'amphithéâtre de la garrigue, il réinvente un monde régi par des forces dépassant l'entendement ou le commerce divin et souffle sur les braises qui ont donné naissance à la tragédie, dans une autre garrigue, là, à deux pas de l'Occitanie. À noter que le premier numéro de la revue Auteurs en scène est consacré au Rouquette-dramaturge qui depuis 1940, n'a jamais cessé d'écrire pour le théâtre. Il y a presque 90 ans naissait Max Rouquette, écrivain universel qu'il n'est que temps de découvrir.
Dominique Aussenac
Le Grand Théâtre de Dieu
Max Rouquette
Éditions de Paris
250 pages, 120 FF
Auteurs en scène N°1
Max Rouquette
Presses du Languedoc
144 pages, 120 FF
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