Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 19 de mars-avril 1997

De singuliers ouvrages

Loin de toute standardisation, certains éditeurs jouent la carte de la singularité en proposant des livres d'artistes à prix modeste.Échantillons.

Nous avons déjà évoqué le travail exceptionnel réalisé par des éditeurs comme Encre Marine, l'Éolienne (et ses livres personnalisés) ou Derrière la Salle de bains (son érotisme léger et drôle).Leurs livres n'obéissent guère aux règles commerciales et industrielles qui préconisent une baisse des coûts de fabrication et une augmentation de la diffusion.C'est que la relation recherchée par l'éditeur vis-à-vis de son rapport à l'objet d'une part, et par rapport au lecteur ensuite, constitue l'essentiel de sa quête.Il ne s'agit plus de s'adresser à tous, mais à chacun. Disons-le aussi, la singularité peut parfois fournir un élément commercial et contribuer à l'image de qualité d'un éditeur.

L'image de William Blake &Co Édit.s'affirme imposante dans le catalogue que Jean-Paul Michel, le fondateur de cette maison bordelaise, publie pour les vingt ans de la maison.Majestueux et lourd volume de près de 400 pages de grand format, "Nous avons voué notre vie à des signes" (c'est son titre) s'impose comme une galerie d'art et de littérature mise en volume de papier (380 pages, 250 FF). Le soin apporté ici aux reprographies n'a d'égal que la liste des noms prestigieux qui constituent ce catalogue, de Hervé Guibert à Jacques Derrida, en passant par Denis Roche, Pierre Bergounioux, Jude Stéfan mais aussi Spinoza, Mallarmé ou Hölderlin. C'est, à notre connaissance, le catalogue le plus luxueux jamais publié par un éditeur littéraire.Il est vrai que Jean-Paul Michel, par ailleurs auteur, possède un caractère à la hauteur de cette mégalomanie créatrice.

William Blake & Co. Édit.

B.P.4 - 33 037 Bordeaux Cedex

À l'inverse, les éditions Les Carnets du Dessert de Lune se laissent déflorer sans trompettes ni tambours.De petit format, leurs ouvrages s'ouvrent comme des carnets à dessin, réceptacles de croquis pris sur le vif, carnet de notes du quotidien. Pas d'auteurs déjà consacrés au catalogue de cette maison de Bruxelles, mais de jeunes poètes ou prosateurs de très grande qualité.Évoquons ainsi François Garnier dont le Carnet du retour à la terre s'orne de quatre encres de l'auteur (35 pages, 35 FF). Dans une prose tendue qui recherche la simplicité et la sincérité, l'auteur égrène les petits pas que le quotidien trace dans nos vies. On est là au plus près d'une sensibilité aiguisée. Le retour à la terre dont il est question dans le titre évoque la mort : "Alors il ne me restera plus qu'à rassembler mes souvenirs les meilleurs comme un baluchon flegmatique et de baiser les lèvres de l'absente qui ne l'aura jamais autant été."

Les Carnets du Dessert de Lune

30, rue Longue-Vie B-1050 Bruxelles

Un des champions du livre singulier, c'est Pierre Courtaud, poète et éditeur qui dirige La Main Courante (59, rue Auguste-Coulon 23 300 La Souterraine) où viennent de paraître un "roman" de Georges Mérillon, L'Éventail de Corinne (20 pages, 70 FF), Dear Laurie de Claude Pélieu (42 pages, 70 FF) et Alors à qui appartient la mort télévisée du trio de choc Claude Pélieu, Carl Weissner et William S.Burroughs.Ces livres sont bien plus singuliers pour leurs textes que pour leur forme.En revanche, Pierre Courtaud auteur, poursuit une belle relation de création avec le plasticien Jean-Marc Scanreigh dont le travail, parfois, fait penser à Vodaine. Tirés à quelques dizaines d'exemplaires, ces ouvrages cousus révèlent soit une poésie elliptique soit une prose dont la plasticité importe.Ouvrages à contempler plus encore qu'à lire, signalons, entre autres La Creuse est parmi nous (140 FF), Petits Modèles pour un livre de lecture (140 FF) et le magnifique Onze preuves d'amour (120 FF).

J.-M. Scanreigh

249, cours Lafayette 69 006 Lyon

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