Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 18 de décembre 1996-janvier 1997
Les éditions Unes existent depuis seize ans. Avec Jean-Pierre Sintive, fondateur et directeur, récit d'une promesse tenue, d'un parcours élégant parmi la création poétique, le tout agrémenté d'une distinction entre livres et " lavres ". Entre livres et produits industriels?

Une maison comme Unes

Jean-Pierre Sintive habite Draguignan, dans le Var; il dit aimer le soleil, la quiétude de son jardin; mais aussi les paysages irlandais, les heures obscures des comptoirs. Un voile de fumée qu'il renouvelle fréquemment couvre des sourires discrets. Il a l'élégance de ceux qui n'attendent rien ou trop; il avoue sereinement avoir un ou deux comptes à régler. On lui devine quelques fiertés : la fidélité de ses auteurs, un goût affûté pour le whisky. Il aime se souvenir des moments où les livres se sont faits : Rémy Hourcade venu traduire Pessoa chez lui; Serge Plagnol illustrant les livres, des journées entières à même le sol. Il reconnaît ne pas avoir le sens de l'orientation.

Pour le reste, il commence à écrire en 1978. Il est instituteur. En 1981, le Centre National des Lettres (C.N.L.) lui accorde une bourse d'aide à la création. Il publie quelques livres de poésie chez Ubacs, À Passage, Spectres Familiers, puis renonce durant un peu plus de dix ans avant de faire paraître un nouveau recueil, aux éditions Une Maison..., sous le pseudonyme de Ton Nom. Celui qui édite des livres acquiert le plaisir de la dérobée. Il appose sur la couverture des ouvrages le nom des autres : Ton Nom. La signature fait miroir.

C'est donc dans le retrait de son écriture que Jean-Pierre Sintive a créé les éditions Unes. Le mot “retrait” désigne ici une période, ne porte peut-être pas l'idée de manque ou de frustration, pas forcément en tout cas.

Ses premiers choix sont le fait d'un enthousiasme de lecteur. C'est après avoir lu Garder le mort de Jean-Louis Giovannoni et Du chien les bonbonnes de Bernard Lamarche-Vadel qu'il décide de faire des livres. “Faire” est le verbe adéquat : il porte en lui la multitude floue des mouvements, l'acte physique, l'imprécision à laquelle le temps donnera de l'élégance, les impressions mal centrées, le tâtonnement. “Faire” plutôt que “fabriquer” des livres, plus routinier, presque industriel : 59 exemplaires. Sintive est tout de suite imprimeur-éditeur.

La genèse, il la raconte "avec le ton de l'époque", dans le numéro 6 de la revue Banana Split que dirigeaient Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton. À propos des premiers livres, il écrivait alors : "ces livres correspondent maintenant à mes choix d'éditeur-imprimeur par l'amitié qui recouvre lectures, rencontres et travail, par le plaisir complet des mains (format, maquette, caractères...) et par leur présence (30 pages, 100 à 300 exemplaires)". Superbe acte de naissance dont nous pouvons aujourd'hui valider chaque terme. Il parle aussi de l'acquisition d'une presse Freinet, de six polices de caractères new york offertes par Emmanuel Hocquard, de beaucoup de lectures, (Quignard, du Bouchet, Celan, Roubaud...). Nous y apprenons que les éditions Unes auraient pu s'appeler Formes blanches, L'Ombre, La Bruine ou Chalands. Elles emprunteront leur nom à un livre d'Emmanuel Hocquard, encore lui. L'histoire de Unes est tissée de fidélités. D'ailleurs, au jour de l'entretien, le premier et le dernier livre publiés sont l'oeuvre du même auteur. L'aventure se passe entre Le Visage volé et Chambre intérieure de Jean-Louis Giovannoni. Elle couvre 170 parutions environ.

L'éditeur peut se targuer d'un catalogue prestigieux : seize années ont passé depuis le premier livre, le petit ouvrage "composé et imprimé à la main... tiré à 59 exemplaires sur Chine". Jean-Pierre Sintive l'imprime chez lui, le diffuse lui-même, comme il diffusera ses publications postérieures et ce, pendant dix ans. "La librairie Le Divan m'en a pris deux, La Hune peut-être un et demi..."; ni colère contre les lois du marché, ni nostalgie, tout du moins dans l'apparence mais un brin d'amusement sans doute à se revoir, une valise à la main bourrée de livres, arpentant la capitale. Il est vrai que les livres sont là, qu'ils occupent merveilleusement le présent. Tout au long de l'entretien, il ne cesse de se lever, puisant dans sa bibliothèque, un ouvrage entièrement peint par Serge Plagnol, le premier édité, le dernier, le plus rare,... il vérifie des dates dont il n'est pas sûr. Il est vrai qu'il y a énormément à montrer. Il reconnaît être bibliophile ou tout du moins, l'avoir été passionnément. Le catalogue des éditions Unes (disponible sur simple demande) inclut les ouvrages sur Vélin d'Arches avec ou sans oeuvres d'artistes, les tirages courants numérotés ou hors commerce, avec une lithographie, avec une lithographie rehaussée d'une aquarelle, sur Centaure Ivoire, sur Japon. 170 titres environ, -qui citer d'abord?- Fernando Pessoa, Wallace Stevens, George Oppen, William Carlos Williams, Jean Frémon, Henri Michaux, Antonio Porchia, André du Bouchet, Roberto Juarroz, Paul Auster et puis les fidèles, les proches, Maurice Benhamou, Bernard Noël, Jean-Louis Giovannoni, Claude Margat... Quelques jalons d'une histoire que nous ne résumerons pas, à laquelle participent assidûment des plasticiens comme Gilbert Pastor, Colette Deblé, Serge Plagnol, Antoni Tapies, Guillaume Guintrand, Maurice Rey... Un seul désir vraiment : que l'illustration relève d'un accord complet entre l'auteur, l'éditeur et le peintre. "C'est une histoire d'amour à trois". Le prix des livres en édition courante surprend agréablement. Pour le reste, c'est une affaire de collectionneur; les plus chers flirtent avec les cinq mille francs.

Jean-Pierre Sintive dit pouvoir faire actuellement douze livres par an en moyenne. "Lorsque j'ai annoncé un livre, je l'ai toujours fait."

Nous revenons sur quelques dates, comme l'année 1985 : à ce moment-là, un seul ouvrage de Paul Auster est disponible en français, aux éditions Maeght. Quelques extraits d'un texte paraissent dans la revue Argile. Sintive en cite de mémoire l'incipit : "Quelque chose se passe, et du moment que cela a commencé, rien ne sera plus pareil". Ce sera Espaces blancs. Les éditions Unes publieront par la suite l'intégralité de l'oeuvre poétique de Paul Auster. Ses romans, parus depuis aux éditions Actes Sud connaissent un immense succès. Jean-Pierre Sintive garde dans ses malles des photographies de l'auteur, en visite à Draguignan. On devine le plaisir discret de l'éditeur de poésie, la frustration peut-être, mais aussi la sagesse de reconnaître là l'allure régulière du monde. Oui, quelque chose se passe, et du moment que cela a commencé...

Nous savons les premières phrases des livres capitaux. Celles de Bureau de tabac de Pessoa, que les éditions Unes publient également en 1985 dans la traduction de Rémy Hourcade sont bouleversantes : "Je ne suis rien./ Je ne serai jamais rien./ Je ne peux vouloir être rien./ À part ça, je porte en moi tous les rêves du monde". Cette fois-ci, les fées médiatiques se penchent sur le berceau du dernier né : Thibaudat dans Libération, en fera la chronique ou plutôt l'apologie, avec au beau milieu de son article, la reproduction intégrale de la première page du livre. Sous le titre fracassant, "Le plus beau texte du monde", l'article, un brin condescendant pour l'éditeur, permet à son auteur de régler quelques comptes au sein de la rédaction de Libération. Le livre est montré comme un exemple d'une littérature pour laquelle le journal devrait se battre. ("Je ne leur avais même pas envoyé de service de presse, c'est Thibaudat lui-même qui est allé acheter le livre"). L'article aura les conséquences prévisibles. Six cent quarante-quatre lettres arriveront le lendemain chez l'éditeur. Cela ne changera pas le destin des éditions Unes, mais facilitera celui qui était le sien.

Difficile de jauger les fiertés que ces découvertes ont values à Sintive. Elles tiennent entières dans le silence qui infiltre ses phrases, dans des mouvements de tête qu'il semble adresser à ses souvenirs. Nul doute que l'éditeur a pris depuis longtemps la mesure des choses, de la durée, du hasard, de la routine des injustices : Paul Auster, aujourd'hui romancier à succès, Wallace Stevens "poète étudié dans les écoles aux États-Unis et ignoré ici". Sintive se sait entouré de talents, hôte d'une maison de caractère dans laquelle les invités aiment à revenir. Le plaisir de l'éditeur ressemble à celui de l'aubergiste. Les auteurs écrivent des préfaces pour d'autres livres, participent à des manifestations, à la rédaction du catalogue. Quant au reste, les histoires de diffusion, l'irrespect des marchands, leur cynisme, ils n'entament pas la tranquille entreprise de faire ce que l'on a à faire. Le pas puise son assurance de cette fragile certitude.

Paul Martin, dans le catalogue de Unes décoche quelques belles flèches : "Quelqu'un dont j'ai oublié le nom (qu'il me pardonne) proposa un jour de distinguer un livre d'un lavre en prenant comme critères la qualité du texte et celle du support. À cette aune, il est clair qu'existent à un moment donné sur le marché vingt pour cent de livres et quatre-vingts pour cent de lavres -soyons optimistes..." Et puisque les espaces sont rares, ne résistons pas à la tentation d'un deuxième carton : "L'individu sans manchette, errant dans la jungle du papier, tentaculaire et hostile souvent, ne voit -dans un premier temps- que ce que l'on veut bien lui montrer. Avec le temps et un peu de bonne volonté, il apprend à voir." Jean-Pierre Sintive, s'il participe à l'élaboration de cette progressive acuité ne se présente pas comme un militant. Il est pourtant convaincu de la nécessité de sa démarche mais dit qu'il s'arrêterait volontiers si quelqu'un assurait ce travail à sa place. Il parle de deux ou trois découvertes qui donnent un sens à son entêtement, Sylvie Fabre G., Ludovic Degroote, de ces quelques manuscrits reçus par La Poste parmi plusieurs centaines chaque année (un à deux par jour) et avec lesquels il avoue éprouver un certain malaise, "une difficulté à répondre, même une lettre type". L'homme s'appuie sur un espoir et une détresse, cela fait une démarche nécessairement claudiquante. "Je ne lis que de la poésie mais je lis de moins en moins."

Il paraît content des livres à venir, "la correspondance de Georges Perros et de Bernard Noël, probablement un Sylvia Plath... un livre de Huidoboro préfacé par Octavio Paz" et dont la langue qu'il sait contraire à l'air du temps, le comble d'aise. Pas moyen de trouver un auteur qui ne figure pas au catalogue et dont il aurait souhaité la présence. "Cela aurait pu être Perros mais nous allons publier ses lettres à Bernard Noël. De Paz, j'aurais une préface... Peut-être Peter Handke?".

Le temps tourne bien, nous quittons les pièces encombrées de son appartement pour joindre le jardin. Là, il évoque sa passion pour l'Irlande, son regret de ne pas avoir d'auteurs irlandais dans son catalogue. Les livres qui nous touchent ne poussent pas forcément sur les terres que l'on aime fouler. L'éditeur rappelle les manifestations prochaines, les publications à venir, Huidoboro donc, puis Benhamou, Margat, Noël (sur Henri Michaux), François Cheng, Patrick Wateau, le premier livre de poèmes de Jean-Pierre Milovanoff et une parution bilingue d'un auteur hébreu, Israël Eliraz, "parce que les livres des éditions Unes paraissent le plus souvent en bilingue et qu'ensuite le texte en hébreu sera un plaisir esthétique". Le fond et la forme indissociable, le poème en hébreu comme une métaphore de ce que doivent être les livres?

Il doit y avoir parmi les belles pages de la collection, des milliers de citations possibles pour clore cet entretien, pour ouvrir sur le désir de lire, pour maintenir un ton, une couleur. Sans doute chez Pierre Albert Jourdan ou André de Richaud. Dans Aimer de Sintive (Ton Nom), il y a "Je rêve d'un livre/ où la chair des mots/ serait le corps"; puis plus loin "Ne plus chercher/ Ce qu'est chercher" et enfin "J'ai trouvé/ Nous sommes perdus".

Christophe Fourvel

Éditions Unes (diffusion Belles Lettres)

B.P. 305 - 83 006 Draguignan cedex

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