Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 18
Promeneur infatigable, cet auteur chasse loiseau du nid, pour y installer lhomme et lexpliquer. Retour sur une oeuvre qui demande du temps.
Dominique Meens, loiseleur philosophe
Dans LOrnithologie du promeneur (livre 1 et 2) paru lan dernier aux éditions Allia, Dominique Meens, qui signait là sa deuxième publication, nous avait paru forcer sa voix (cf MdA n°12). Peut-être avions-nous jugé prétentieux cet auteur qui, tel un poseur, samusait à faire le beau comme le corbeau de la fable, mais sans jamais se dessaisir de son bien, et qui se permettait de surcroît de snober son monde. Peut-être lavions-nous mal lu, comme il est arrivé à dautres de passer à côté de textes majeurs. Peut-être manquait-il simplement ce livre troisième pour nous convaincre de la qualité de lensemble et nous inciter à corriger nos positions.
Un auteur prétentieux? Le projet de Dominique Meens ne manque pourtant pas de simplicité : entraîner son lecteur dans limmense volière du monde pour lui montrer la gent ailée, lui expliquer ce quest loiseau et lui démontrer que ce dernier, à condition de savoir lobserver, peut en retour expliquer lhomme. Rien de plus simple en effet. Tellement simple dailleurs quil lui suffit de quelques riens pour entretenir copieusement son lecteur pendant cent cinquante pages et lintroduire dans lunivers secret des oiseaux : il lui suffit par exemple de recourir de temps en temps à Aristote, de glisser ici ou là quelques phrases éclairantes de son Histoire des animaux (dans la langue originale, et sans la moindre traduction, cela va de soi), de convoquer régulièrement Buffon (car faire simple ne dispense pas davoir du goût), dabandonner avec une belle désinvolture quelques bribes bien senties de grec ancien et à loccasion quelques locutions latines qui ne figurent même pas dans le Gaffiot... Si simple quil pourrait même se contenter dimiter loiseau : "Tas le gras, étend le gré, trugludytu! titille Ilgrid, dite Lady Tetrag, Ilgrid Hittite, a glady glady Lady Tetalg" (comme le dit le troglodyte dans une langue riche en allitérations et en assonances).
En réalité, rien nest simple. Le problème, cest même que "Loiseau est difficile à saisir, à raidir sur la page". Dautant plus difficile quil faut dabord le dénicher, et pour le dénicher fréquenter les marais, les ronciers, la nature. Ensuite apprendre à sy retrouver dans ce concert de gazouillis, de pépiements, de roucoulades, de psittacismes, pour rendre à chacun ce qui lui appartient en propre : son langage. Enfin tenter de cerner la spécificité de chaque espèce, spécificité qui, nen déplaise aux sommités scientifiques, na dornithologique que les apparences. Pour sen convaincre, voici le serpentaire (rapace diurne dAfrique qui se nourrit essentiellement de reptiles) : "Il ne cherche, ni ne guette. La proie doit lui venir sous le pied pour quun reste de réalisme interrompe ses pérégrinations, décide son appétit", un serpentaire qui se refuse donc "aux mains expertes de la taxinomie ornithologique". Et le serpentaire nest pas tout, car Dominique Meens aspire aussi à dire quelques mots du héron, quitte à entraîner son lecteur au bord dun lac pour aussitôt le renvoyer à la lecture des fables de La Fontaine. Et jusquà la volaille, puisque désormais "lhommage au coq, au dindon, lhommage à la pintade simposent".
On en vient alors à se dire (la tentation est trop forte) que Dominique Meens pourrait bien être lui aussi un oiseau rare, une espèce hybride qui tiendrait à la fois du rapace pour lacuité du regard, de léchassier pour la propension à fouiller, et du corvidé pour lhabileté à construire. Un étrange volatile qui surprend surtout par sa facilité à mêler les genres : dans ce troisième livre, se côtoient ainsi, dans une proximité rien moins que surprenante, textes en prose (et quelle prose!), roman en trente-trois sections (à défaut de pouvoir parler de chapitres), une opérette, quelques vers, des notes... Sans omettre lédifiant ( ) qui est à la littérature ce quest à la peinture le Carré blanc sur fond blanc de Malévitch : une abstraction pure, une parenthèse presque intégralement vide -la pagination y est momentanément interrompue-, seulement habitée par un texte squelettique qui relève à la fois du dessin et de la partition, comme sil sagissait de suggérer le vol désordonné du martinet (le lecteur nest jamais assez audacieux face à un texte de Meens).
À ces fantaisies formelles plutôt réussies sajoutent des phrases proprement insensées qui feront le bonheur des lecteurs avides de curiosités littéraires. Parmi celles-ci, les proverbes troglodytiques : "qui traque la note troque la date, qui la truque la gâte." Ou encore ce délire verbal qui produira peut-être un meilleur effet : "Bizarrerie hallucination K. témoin SR10 origine 3472/1713 azimut 314 disent les machines description"... Lexplication, elle, a le mérite dêtre claire : "Les bouquins, ça doit servir à ça : mettre en cause le langage et les formules toutes faites. Cest quelque chose que lon essaie la plupart du temps doublier."1
Évidemment, la promenade bucolique nest pas gratuite : cest à peine sil sintéresse aux oiseaux, car cest pour mieux accéder à lhumain, et mieux le dévoiler, quil sattaque à la gent plumée. Décrire loiseau afin de révéler, par exemple, quà limage du serpentaire, le (ou la) secrétaire attend pour réagir que survienne le message dune pensée (lanalogie reste facile : loiseau sappela dabord secrétaire avant dêtre baptisé serpentaire). Tout concourt donc à préparer lassaut final pour fondre sur lhomme, et révéler une parenté jusqualors insoupçonnée. Cest dailleurs en cela que Dominique Meens fait uvre de novateur : puisque rien de neuf navait été dit sur loiseau "depuis Buffon" (donc depuis les trente-six volumes de son Histoire naturelle publiés de 1749 à sa mort), il se propose de "Dire autre chose, dire ce que dit loiseau", pour expliquer lhomme (doù le titre : Eux, et nous).
On ne ressort pas indemne dun livre de Dominique Meens mais étourdi, presque honteux de navoir pu tout saisir; mais aussi heureux davoir été si joliment déniaisé, davoir enfin appris loiseau et découvert que les volatiles en disent beaucoup plus sur lhomme quon ne laurait imaginé. Le plus inquiétant pourrait bien être cet avertissement : "Pour le moment, je suis encore dans des trucs gentils, on se promène avec les oiseaux. Mais bientôt, ça risque de devenir un peu moins sympathique. Il y a des gens qui vont avoir limpression de ne plus comprendre, de perdre pied."1. Et si les livres 4 et 5 sont, comme il lannonce, "le couteau quon enfonce dans la gorge"1, quà cela ne tienne : on sera au rendez-vous, au moins pour vérifier.
Didier Garcia
1 Propos rapportés par Marc Weitzmann, Les Inrockuptibles n°66
Eux, et nous
Dominique Meens
Éditions Allia
142 pages, 90 FF
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