Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 14 de novembre-janvier 1996
EDITEUR
Les éditions Cahiers
de nuit, installées en Normandie publient des
textes miniatures où fleurent bon l'érotisme, la
littérature américaine et le délice épistolaire.
Une démarche artisanale terriblement attachante.
Cahiers de nuit :
le plaisir des formes
La présentation est séduisante :
un format aussi large qu'une main, généralement
pas plus d'une quinzaine de pages, parfois sont insérés
un billet de banque, quelques graffiti, des vignettes du code
la route ou des photos joliment gourmandes, comme autant de clins
d'oeil à la complicité. Il vous en coûtera
quelques pièces ou une paire de bas résille taille
2. Ça dépend de votre commande. A l'intérieur,
on trouve des textes brefs et ludiques, à mi-chemin entre
la confidence et la correspondance, à coup sûr une
invitation au partage. Haïkus, poèmes, récitations,
exercices péda-gogiques : toutes les formes sont permises
pourvu qu'elles soient légères et généreuses.
Les thèmes ne souffrent d'aucune exclusion. Ainsi, le petit
commerce est souvent bien traité : "Jean achète
une fellation 70 francs et la totale 50 francs. Il paye en donnant
deux billets de 100 francs. Combien la dame va-t-elle lui rendre."
(Marie-Laure Féray). Dans un tout autre registre :
"J'ai trouvé du travail / Je vais pouvoir t'acheter
un godemichet/ Qui ressemblera fâcheusement à un
baculum" (Alban Michel)... Deux extraits volontairement
choisis dans la boutique Cahiers de nuit, au rayon érotisme,
où le chaland a l'embarras du choix : aussi des puzzles,
des livres, des anthologies...
A ceux qui trouvent la production éditoriale corsetée,
voici donc un bienheureux démenti apporté de mains
expertes par cette jeune maison d'édition qui tourne résolument
le dos aux réseaux commerciaux. Avec malice et bonheur,
Cahiers de nuit, installée à Caen, s'est forgé
depuis janvier 1994, date de sa création, un bien troublant
catalogue, aux parfums enivrants, affichant l'érotisme
et ses racines underground à la boutonnière, multipliant
les collections comme autant de déclinaisons de son plaisir
à faire lire.
A sa tête, une direction bicéphale, Serge et Marie-Laure
Féray, la trentaine, mari et femme devant l'état
civil, comme pour mieux assurer une complémentarité
de la conduite éditoriale. Le premier cité traîne
derrière lui un sérieux passé de militant.
Nourri par l'influence de la Beat generation (il prépare
actuellement une thèse sur Burroughs) et fan de Ballard,
Dick, Jean-Paul Bourre, il collabora à la revue 23. C'est
à la disparition de Rien, un bulletin bimestriel
rouennais à vocation pluri-artistique dont il s'occupait,
que Serge Féray entreprend l'idée de lancer une
revue. Un premier contact avec Daniel Walther, un auteur de S.-F.
fantastique, et la rencontre fondamentale avec Claude Pélieu,
le seul écrivain français du mouvement beatnik,
consolident les fondations. La revue sera érotique, "davantage
dans la lignée du Journal interdit que celle des
Feuillets roses". Autant par goût que par
engagement. "Puisque cette littérature est interdite,
il faut en parler deux fois plus", martèle Serge
Féray. C'est lui qui est chargé à Cahiers
de nuit de "tout ce qui dépasse trente pages";
à savoir la revue d'érotisme (la sortie du n°3
présente une anthologie de textes de Daniel Walther), les
collages de Daniel Pélieu, et les publications ponctuelles
(Midchtress Karmon, Jean-Paul Bourre).
De son côté, Marie-Laure Féray est une ancienne
secrétaire convertie. A la littérature, elle préfère
plutôt les jolies pauses et les bas nylon. C'est à
elle que l'on doit, quelques mois plus tard, le lancement et la
conception des petits formats aux titres de collection enchanteurs
qui font le succès des éditions : JeudiGris,
JeudiVert, SexySamedi, les Intouchables, Un Taille-crayon... Les
livrets sont entièrement photocopiés et assemblés
à la main. Le résultat est étonnant. Aujourd'hui,
toutes collections confondues, quelque 4 000 à 5 000
exemplaires ont déjà été écoulés.
Initialement consacrées aux textes érotiques, les
collections ont ensuite nettement évolué avec des
contributions d'Allen Ginsberg (Après la fête)
ou de William S. Burroughs (Rien que des mots...) en édition
bilingue. Quelques auteurs-vitrines qui doivent inciter le curieux
à franchir le pas-de-porte et découvrir les autres
pensionnaires de cette étrange boutique comme Bernard Heidsieck,
F.J. Ossang, Alain Gibertie.
Photocopiés en moyenne à 150 exemplaires, certains
titres -les meilleures ventes- font l'objet de retirage par 10,
20 ou 30 unités. La souplesse est de mise. Trois jours
après la réception du texte, l'objet existe, et
le rythme des publications (parfois des commandes, souvent des
envois spontanés) dépend étroitement du contexte
économique. "En novembre 94, le prix de la photocopie
a terriblement chuté, se souvient Marie-Laure Féray,
cette semaine-là, nous avions sorti sept JeudiGris!"
Marie-Laure Féray ose à peine avouer qu'à
cette époque, en 1994, elle lisait environ deux livres
par an. Là encore, la présence de Claude Pélieu
s'est révélée déterminante :
"Claude m'a montré les livres carrés en
papier kraft que réalisait Beach books texts and documents,
l'éditeur américain de sa femme Mary Beach. Claude
m'a fait rêver en me prouvant que tout le monde pouvait
réaliser un livre." Pari tenu.
La période des étrennes se profile. Une idée :
et pourquoi ne pas glisser au pied du sapin entre la crèche
et la sabot un de ces livrets. Un cadeau du plus bel effet :
"Après avoir branlé cet inconnu / il me
dit de toute façon / on ne se reverra pas / je ne crois
pas vraiment ce qu'il veut dire / mais je le savais déjà."
(Marie-Laure Féray).
Philippe Savary
Cahiers de nuit
126, rue de Bayeux, esc.1, 14 000 Caen
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