Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 13 de août-octobre 1995
Les éditions Cheyne s'apprêtent à fêter leur quinzième année d'existence. Situé loin su rythme effréné de la capitale, Cheyne propose poésie et proses inclassables en s'affranchissant du temps. Eloge de la lenteur.
Cheyne : réapprendre le temps du livre
C'est
par St-Étienne que l'on passe pour atteindre Le Chambon-sur-Lignon
(Haute-Loire), puis un lieu-dit qui porte le nom de Cheyne et
que la maison d'édition, fondée par Jean-François
Manier et Martine Mellinette, ne tarda pas à endosser,
lors de son installation dans l'ancienne école communale.
Sitôt atteint par la route nationale le large plateau Vivarais-Lignon,
perché à 1 000 mètres d'altitude, cerné
de sapins et quadrillé ci et là par des champs de
seigle, on découvre un pays aride, dur, cinglé par
le froid dès que l'hiver se pointe. Rien donc du micro-climat
dont jouit le Sud. La demeure où s'est installé
Cheyne en impose : deux étages en pierre de granit
où, il y a plus de vingt ans, des enfants gambadaient autour
d'un maître d'école. Une extension en bois abrite
désormais les presses, l'atelier de gravure de Martine
Mellinette. Un grand arbre trône non loin dans la cour.
C'est là que chaque année a lieu, au début
du mois d'août, La lecture sous l'arbre, une manifestation
durant laquelle se retrouvent à peu près quatre
cents personnes, dont les amis, les lecteurs fidèles, quelques
journalistes, pour écouter des poètes-maison et
des musiciens d'un haut niveau. 15 ans1, donc, que Cheyne persiste.
Et c'est davantage durer que faire des coups fumants qui comptent
pour ces éditions. Une croissance lente mais sûre,
des livres fabriqués à l'ancienne, des auteurs qui
font leur chemin avec le temps (Jean-Marie Barnaud, Jean-Pierre
Siméon, Danielle Bassez, Pascal Riou, etc.), une fidélité
et des histoires d'amitié, telle est la cuisine intérieure
de Cheyne que Jean-François Manier, petites lunettes ovales
et ce quelque chose d'un professeur Tournesol, nous a décrite
lors de son passage au marché de la poésie.
Jean-François Manier,
en quittant H.E.C. dans les années 70 vous vous détourniez
de ce que l'on appelle une carrière possible. De H.E.C.
à l'édition de poésie, que s'est-il passé?
D'abord j'ai quitté H.E.C. non
pour monter une maison d'édition, mais parce que j'avais
un profond désir de lire, d'écrire, de vivre seul,
d'affronter une sorte de dureté et d'être au plus
près de ce que signifiait pour moi la poésie. J'ai
voyagé longtemps en Chine, en Indonésie. La décision
de publier des livres de poésie est lentement venue à
moi à la fin des années 70. J'avais envie de me
poser quelque part, de m'enraciner en un lieu, de rendre par des
livres ce que les voyages m'avaient donné. Seules alors
les éditions Rougerie nous ont alors encouragés,
Mellinette et moi, à poursuivre notre projet.
En vous installant au Chambon-sur-Lignon,
à 60 kilomètres de Saint-Étienne, ne preniez-vous
pas le risque de vous isoler, de vous "couper" des gens
susceptibles de vous reconnaître, lecteurs, libraires, etc.?
Ce fut, c'est sûr, un risque.
Mais nous étions sur un axe central, pas très loin
de Marseille, de Lyon, à deux pas de la Suisse. Nous nous
sommes reconnus dans ce pays, dur par son climat, protestant,
un pays qui a une forte histoire (un haut-lieu de la résistance
durant la Seconde Guerre mondiale), le pays de Ponge, celui où
Camus écrivit La Peste. Quant à l'isolement,
il fut une façon pour la presse d'insister sur le travail
de Cheyne, son exotisme! De plus, c'est vrai que j'ai développé
des liens solides avec la région (lectures, formations,
expositions, etc.), et que je fais plus de 30 000 kms par
an
Etre au Chambon-sur-Lignon c'est pouvoir pratiquer lentement
le travail d'imprimerie au plomb, devenir totalement indépendant
quant à la fabrication des livres et à leur diffusion.
Créer Cheyne, c'était
quoi, une réaction à une certaine poésie
alors en pleine action, celle de Tel quel, d'Argile,
de Orange Export Ltd.?
Non, Cheyne était d'abord un
pari, celui de publier des auteurs inconnus, rassembler des voix
qui, pour nous, correspondaient à ce que l'on imaginait
être l'expérience de la poésie. Cheyne est
né de quelque chose de très personnel et non d'une
réaction à quoi que ce soit. Il y avait peu de petits
éditeurs à l'époque, Brémond était
déjà là, mais Verdier, Actes Sud commençaient
à peine à naître. On a aussi participé
d'un mouvement de création en région.
Vos choix éditoriaux se
reconnaissent. Les auteurs que vous publiez d'abord dans la collection
verte, disons qu'ils se placent plutôt du côté
d'une poésie dépouillée, qui se méfie
de l'écriture et du travail sur la forme en tant que telle
Je crois que Cheyne est très
attentif à ce que l'écriture serve une expérience
profonde, humaine. L'exigence quant à la forme est toujours
présente à partir du moment où il y a une
écriture qui se fait. Mais les recherches purement formelles
ne nous intéressent pas. Notre catalogue ne ressemble qu'à
Cheyne. Mon métier consiste à faire connaître
des paroles comme celles de Jean-Marie Barnaud ou Jacques Aramburu
plutôt que d'aller à la soupe sans aucun souci de
l'oeuvre en cours. Je n'irais pas demander un texte à Bobin
ou Juliet par exemple. Dans ce cas les éditeurs, petits
ou non, ont une responsabilité énorme. S'ils ne
savent plus refuser les pages les plus faibles d'écrivains,
suivre réellement un auteur, lui dire non quant il le faut,
alors la place est ouverte à du pur commerce.
Plus tard, en plus de la collection
verte de poésie, il y a eu, avec Martine Mellinette, la
création des "poèmes pour grandir",
une poésie pour les enfants?
Poésie pour enfants
disons
qu'au départ on avait envie de donner des textes contemporains
à de jeunes lecteurs, éviter qu'ils ne connaissent
de la poésie que les comptines niaises qu'on vous apprend
à l'école. Cette collection a vite démarré
et a trouvé un autre public que les enfants. Elle est pour
beaucoup d'adultes une façon de découvrir la poésie
d'aujourd'hui.
Inciter des auteurs et des plasticiens
à réfléchir sur cette collection, est-ce
amorcer l'idée de nouvelles approches pédagogiques
quant à la poésie à l'école par exemple?
Pédagogique, c'est pas le bon
mot. On voulait donner des textes d'auteurs, éviter l'anthologie
de poésie que la plupart des autres éditeurs réservent
à leur jeune lectorat, casser l'idée que la récitation
et la poésie signifient la même chose. Demander simplement
au poète de ne pas complexifier la forme, sans pour autant
s'abaisser à un niveau qui serait prétendument celui
de l'enfant, c'est la tâche des "poèmes pour
grandir". Quand Rochedy parle de la peur de la nuit,
il parle de quelque chose qui va très loin et vient d'une
expérience enfouie en chacun de nous. Les "poèmes
pour grandir" sont un travail de longue haleine pour
la poésie et ses lecteurs futurs.
Depuis plus de dix ans Cheyne
publie également chaque année le lauréat
du prix de poésie Roger Kowalski de la ville de Lyon (Roger
Kowalski fut l'un des poètes de cette ville), comment est
né un tel projet?
La ville de Lyon cherchait à
faire connaître des auteurs par un prix décerné
sur manuscrit. En plus du travail éditorial de la maison,
Cheyne a été choisi aussi en fonction de sa pratique
de diffusion, une pratique lente mais qui insiste sur la durée
de la présence d'un livre en librairie. Seule façon
de faire exister un auteur méconnu, voire inconnu. Pour
ma part, faire partie du jury du prix Kowalski c'était
entreprendre un travail collectif, me distancier d'un rythme propre
à Cheyne (l'isolement, la solitude), m'ouvrir à
une plus grande diversité de voix (on trouve par exemple
Patrick Dubost [1984], Patrick Guyon [1987], Jean-Claude Dubois
[1988], Hervé Micolet [1989], Didier Pobel [1990], Dominique
Sampiero [1991], (
) Isabelle Pinçon [1994]). Certains
de ces auteurs se retrouvent désormais dans les autres
collections de Cheyne. Comme quoi ce travail apporte à
la maison.
Depuis quelques années
vous publiez dans la collection verte de poésie des auteurs
qui cassent un peu la ligne éditoriale menée jusque-là,
je pense à Jacques Aramburu par exemple. Sentiez-vous que
vous enfermiez la collection verte dans une trop grande uniformité
de style?
D'années en années on
s'est aperçu qu'on défendait des oeuvres en chemin.
Depuis quinze ans je vois se constituer chez Cheyne un fonds,
avec Jean-Pierre Siméon et Jean-Marie Barnaud, Dominique
Sorrente, Patricia Castex-Menier, Emmanuel Dall'Aglio, Jacques
Vandenschrick, etc. Je revendique cela fortement : que la
maison puisse défendre dix auteurs qui l'ont faite et lui
ont donné ses fondations. Toutefois, c'est vrai que les
manuscrits qui arrivent aujourd'hui et qui calquent totalement
à ce que l'on pourrait appeler "l'esprit Cheyne"
risquent fort d'être refusés. Les auteurs qui ont
fait Cheyne sont déjà là. N'en ajoutons pas!
Si la volonté de faire neuf ne m'importe pas,
j'attends des textes que Cheyne publiera, comme le Bois en
défend de Patrick Wateau ce mois d'août, qu'ils
me surprennent. Si cela tient dans le temps, qu'il n'y a pas qu'un
effet de bluff, je me reconnais en eux, je prends le risque de
l'ajouter au fonds déjà constitué.
Enfin, depuis cinq ans, Jean-Pierre
Siméon et Jean-Marie Barnaud dirigent une collection de
proses inclassables, "Grands fonds", un
terme d'imprimerie qui a à voir avec les marges
La collection trottait dans la tête
de Siméon depuis quelques années. Barnaud et lui
avaient tout deux des caractères complémentaires
pour mener un tel projet. Il fallait déléguer le
travail, s'ouvrir. Désormais Cheyne n'est plus une maison
qui publie exclusivement de la poésie.
Mais quel est l'enjeu de "Grands
fonds", qu'indique cette notion de marge que la collection
revendique?
D'abord, c'est vrai que l'intérêt
de Cheyne, et des petites maisons d'édition, c'est, avec
les risques qu'on court, d'aller fouiller dans les marges, de
mettre son nez là où les grandes maisons ne vont
pas voir, par négligence ou démission. C'est dans
les marges qu'on existe. Quant à la collection "Grands
fonds" (Cf. MdA N°9) plus précisément,
elle n'est pas née d'une réflexion sur la mort du
roman ou sur ce que c'est ou non que la prose. A la base, Cheyne
recevait de plus en plus de textes en prose qui étaient
en infraction quant aux différents codes ou genres littéraires
(roman, récit, nouvelle, poème en prose, etc.).
A la différence d'autres éditeurs, les préoccupations
du texte ne se résument pas, dans ce que "Grands
fonds" a publié (Forteresses de Patrick
Ravella, La Naissance du récit de Patrick Guyon,
Suites terrestres d'Hubert Voignier, etc.) et publiera
(deux titres par an), à de simples laboratoires de recherches
formelles. Le critère d'une écriture se lie toujours
à celui d'une singularité de vision, à un
regard sur le monde, à une expérience vive, profonde.
A plusieurs reprises, vous avez
insisté sur la nécessité de donner du temps
aux oeuvres, d'évoluer avec lenteur aussi, c'est quoi ce
parti pris?
L'idée de la lenteur, c'est celle
d'un fonds à constituer. Soit la littérature obéit
à une logique de marketing et c'est du fast-food, soit
elle n'obéit pas au marché de la consommation rapide
et les oeuvres se révèlent naturellement avec un
temps de décalage. Elles s'imposent lentement. Un poème
n'est pas moins important parce qu'il a été publié
il y a trois ans et plus. Il faut que les éditeurs travaillent
avec les libraires dans la nécessaire lenteur que demande
un livre pour trouver ses lecteurs. Le paradoxe c'est que tenir
pour les libraires nécessite aussi des ventes rapides.
Mais, pour l'essentiel je crois que le travail de fond consiste
à créer des liens avec ceux qui présentent
des livres (c'est le cas également des bibliothèques)
afin que les lieux de reconnaissance du livre ne se réduisent
pas à d'énormes maisons de la presse. C'est la création
qui est en jeu dans ce travail d'inter-professionnalité.
Si un auteur doit trouver son lecteur en trois mois avant de voir
son livre disparaître des rayons, alors il n'y aura que
des livres pré-mâchés et attendus, il n'y
aura plus d'écritures exigeantes.
Propos recueillis par
Emmanuel Laugier
Cheyne éditeur
43 400 Le Chambon-sur Lignon
1Pour les quinze ans de Cheyne,
le musée des Beaux-arts et la bibliothèque de Clermont-Ferrand
consacreront, à partir du mois d'avril 1996, une exposition
autour de la maison d'édition.
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