Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 10 de décembre 1994-février 1995

En 1938, José Corti publiait Gracq, Bachelard, Lautréamont. Aujourd'hui, dix ans précisément après la disparition de son fondateur, l'éditeur-libraire de la rue Médicis a préservé sa singularité : cohérence, fidélité, le tout hors actualité.

José Corti : la marche hors du temps

Chez moi, entrée libre. On pousse la porte et l'on est au coeur de la place, pas d'antichambre, pas de bloc où inscrire l'objet de la visite; pas de portes capitonnées protégeant les conférences qu'il ne saurait être question d'interrompre! Et puis, une boutique, cela n'impose guère. On entre, le manuscrit en bandoulière." Cet extrait des Souvenirs désordonnés de José Corti parus en 1983 -presque deux ans avant sa mort- garde un délicieux parfum d'authenticité. A la lisière du Jardin du Luxembourg, la célèbre librairie où venaient se réfugier les Char, Bachelard, Péret, Breton, Gracq n'a pas changé. Les plafonds sont hauts et une lumière voilée éclaire à peine les livres posés sur de robustes tables en bois.

C'est en 1938 que José Corticchiato a créé sa maison d'édition telle que nous la connaissons aujourd'hui, au 11, rue de Médicis. Quelques années plus tôt, en 1930, il avait relancé les Editions Surréalistes au 6, rue de Clichy. Intransigeant, passionné, doté d'un flair extraordinaire de découvreur, ce grand ami des surréalistes va vite délimiter le champ littéraire qu'il entend défricher. Dès 1938, l'éditeur-libraire inaugure son nouveau catalogue avec quatre livres fondateurs. Certains n'hésiteront pas à parler de manifeste : Les oeuvres complètes de Lautréamont, Au château d'Argol de Julien Gracq, L'Ame romantique et le rêve d'Albert Béguin et le Lautréamont de Gaston Bachelard. La poésie, Julien Gracq, le romantisme, l'essai littéraire: la ligne éditoriale est tracée; et jusqu'à sa mort, le "vieux monsieur à la blouse grise" aura maintenu ce cap ne se souciant guère des turbulences des effets de mode et des compromissions de la profession. La rose des vents qui orne chacune des publications est là pour le rappeler. En 1941, José Corti ajoutera même la devise “Rien de commun”, une distinction autant pour éviter la collusion -en arrivant à Paris, les Allemands avaient créé une émission de radio appelée “Rose des vents"- que pour souligner son affranchissement éditorial.

C'est maintenant Bertrand Fillaudeau qui dirige la maison en compagnie de deux autres salariés. Une succession plutôt fortuite. En 1980, de retour du service militaire et son doctorat de lettres en poche, il rencontre “Monsieur Corti” par l'intermédiaire de son beau-frère médecin qui habitait dans l'immeuble de la rue Médicis. José Corti venait de faire une mauvaise chute dans l'escalier. A 85 ans, il avait besoin d'être secondé. Le nouvel arrivant commence par gérer les stocks, transporter les paquets. Curieuses circonstances : Bertrand Fillaudeau rentrera le jour même où 36 ans plus tôt, le fils unique de José Corti était déporté par les Allemands. Un signe prémonitoire dont l'éditeur, pour qui l'image du fils enlevé et trahi fut à jamais gravé dans sa mémoire, n'était pas insensible. Bertrand Fillaudeau sera son successeur.

Aujourd'hui, cet amoureux de Rimbaud, qui lit parfaitement l'anglais et l'espagnol a pour principale mission de "perpétrer l'esprit Corti". Disposant d'un catalogue de plus de 500 titres (dont une cinquantaine seulement sont épuisés), à raison d'une trentaine de nouveautés et de 15 rééditions par an, Bertrand Fillaudeau couve cet héritage avec humilité, avec modestie dirons-nous. Julien Gracq a dit un jour en plaisantant : "Les auteurs font leurs preuves par ancienneté." Il en va de même pour certains éditeurs.

Bertrand Fillaudeau nous a reçus dans un café à quelques pas de la librairie. Il y déjeune chaque jour. Le lieu est feutré et convivial.

Bertrand Fillaudeau, comment définiriez-vous le lecteur-type de Corti?

Il n'y en a pas. Heureusement. Mais je pense que c'est un lecteur qui conçoit la littérature comme un élément capable de bouleverser une vie. Une image: au dernier Salon du livre à Paris, nous avions affiché des portraits de Roberto Juarroz accompagnés de ses textes. Les gens étaient comme foudroyés... Rendez-vous compte, dans ce lieu le plus anti-poétique du monde (sourires), Juarroz fut notre meilleure vente.

Vous parlez immédiatement de Juarroz. Pourquoi publiez-vous si peu d'écrivains français? Et ne dites pas que Gracq est le point final du roman...

Non, non (sourires). Le problème c'est qu'on ne peut pas tout faire. Ce n'est pas une priorité. D'autres éditeurs comme Verdier ou Minuit s'en chargent parfaitement. Personnellement, j'aime bien François Bon, Charles Juliet mais ils ont déjà des éditeurs.

Que reprochez-vous donc à la littérature française?

Mon sentiment, c'est qu'on n'est pas dans une bonne période. La littérature française se distingue moins par un mouvement général que par ses individualités. Elle me semble narcissique et asthmatique. Pour moi, elle existe peu.

Mais l'une des responsabilités de l'éditeur, c'est un travail de défricheur, de découvreur...

Il faut être modeste. J'essaie de faire découvrir deux ou trois écrivains. Je ne crois pas qu'il y ait cinquante écrivains à faire découvrir par génération.

Et le roman? C'est une tradition française.

Pour être franc, le roman n'est pas un genre littéraire que j'affectionne. Le roman tel que le présentait Paul Valéry,“la marquise est sortie à cinq heures” ne m'intéresse pas. Le roman est apparu après Don Quichotte. Il a dominé pendant trois siècles. Je ne pense pas qu'il ait vocation à dominer d'une manière permanente la littérature. Si promouvoir le roman, c'est publier Dan Frank, autant arrêter son métier. C'est trop vain.

Editer un livre, c'est aussi mettre en perspective les grands bouleversements de notre époque. Donner la parole à une génération.

C'est là ma différence. Je crois que les impasses, les questions qu'on se pose actuellement sont les mêmes que s'est posée au XVIIIe et au XIXe siècles la génération romantique. Aujourd'hui, devant les interrogations que suscitent la fin des idéologies, la fin des religions, la maladie, le chômage, on peut trouver des réponses dans le passé. Les romantiques ont perçu les premiers les grands phénomènes sociaux et humains. Ils ont ouvert et examiné tous les choix qui s'offrent à l'homme : le désespoir, la dérision, la révolution, l'humour. A cet égard, Novalis est inépuisable.

N'est-ce pas un peu rétrograde?

Toute nouvelle création est confrontée au passé. Et c'est de cette confrontation que naît l'oeuvre. En rassemblant les différentes voix des romantiques anglais, allemands, français -lesquels se répondent de surcroît- se dessine un tableau complet de nos questionnements. Une réponse d'actualité n'est pas porteuse d'une vraie réponse.

C'est-à-dire?

Il manque la distance. L'actualité me trouble. Comme si l'individu avait le rêve utopique de saisir le temps présent. Il faut avoir la perception des trois temps pour se faire une idée du présent. C'est pour cette raison que certains éditeurs travaillent dans le rien, par manque de recul et de perspectives.

Par exemple.

Blesse, ronce noire est un roman de Claude-Louis Combet qui sortira en janvier. Il y a dans ce texte merveilleux qui s'appuie sur une photographie de Trakl et de sa soeur dix pages sidérantes sur la guerre 1914-18 comme je n'en ai jamais lues. Il naît de ce passage un sentiment inouï de dégoût et de révolte profondément contemporain. Et pourtant la scène se passe en 1914...

Vous avez dit que les éditions José Corti "travaillent où personne ne travaille". Comment expliquez-vous que cette part soit refusée ou abandonnée par les autres éditeurs?

Pour des raisons économiques. Un exemple : l'oeuvre de Hans Henny Jahnn était disponible depuis 1960. Mais il fallait réunir deux éléments pour la publier. Trouver un traducteur qui puisse consacrer plusieurs années de sa vie à ce travail difficile. Ensuite supporter le coût onéreux de ce projet (la trilogie représente plus de 1.000 pages). L'entreprise n'est pas rentable pour un éditeur qui cherche à valider immédiatement son investissement.

Et comment faites-vous pour vous affranchir de ces contraintes économiques? Ce n'est pas la poésie et les essais qui doivent équilibrer le budget.

Nous publions nos livres en toute liberté parce que nous avons les moyens de le faire. Nous réalisons environ 60 à 70% de notre chiffre d'affaires (4 à 5 millions de francs en 1993) avec le fonds. A titre indicatif, 6.000 exemplaires du Rivage des Syrtes de Julien Gracq (NDLR: prix Goncourt 1951 et refusé par l'écrivain) sont vendus chaque année. Au château d'Argol atteint 3.000 exemplaires. La Chouette aveugle de Sadegh Hedayat, 1.500 exemplaires...

C'est une chance...

Une chance inouïe. Mais c'est aussi la récompense de notre unité éditoriale et notre façon de travailler dans la durée. Il faut rappeler qu'Au château d'Argol s'était vendu à 300 exemplaires en 1938, même chose pour La Chouette aveugle en 1953. L'intransigeance et l'entêtement paient.

Les éditions José Corti, une véritable rente de situation...

(Sourires)... je n'aime pas ce terme... mais c'est vrai mon comptable ne comprend pas que je place aussi peu d'argent au regard des rentrées (sourires).

Pouvez-vous imaginer votre métier d'éditeur sans cet héritage?

Je n'aurais sûrement pas fait de l'édition spontanément. Ce n'est pas raisonnable du tout.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune éditeur qui se lance?

Déjà avoir envie passionnément. Ensuite, être assuré d'une autonomie financière ou d'un métier qui lui permette d'attendre quatre ou cinq ans les fruits de sa production éditoriale. Autrement, ça reste un pari fou. Les financiers vont éclater de rire.

Comment travaillez-vous concrétement?

Pour les textes anciens, je consulte beaucoup les dictionnaires à la Bibliothèque nationale ou à la Bristish librairy à Londres. Je m'informe ensuite si le texte est toujours vivant. Par exemple, j'ai découvert récemment L'Anatomie de la mélancolie de l'Anglais Richard Burton. Il n'a jamais été traduit en français et vraiment c'est l'un des plus beaux livres de l'humanité. Le projet porte sur cinq ans avec 3.800 pages à traduire.

Ce n'est pas frustrant de travailler sur catalogue?

Attention, 50% des publications sont quand même des textes contemporains. Je conçois le travail sur Richard Burton comme une nouveauté. Et le plus important de tout, c'est que l'oeuvre soit disponible.

Qu'attendez-vous d'un livre?

Que l'écrivain offre au lecteur la perception d'un monde singulier et proche à la fois que, sans son aide, il n'aurait jamais vu. Ce qui me fascine chez un auteur, c'est sa capacité à dépasser le temps.

Et sur le plan esthétique? Vos publications sont très soignées, sobres et élégantes. Il faut même couper les pages...

C'est vrai, certains de nos livres ne sont pas massicotés. Des étudiants nous écrivent même pour nous injurier. Ils nous traitent de radins! (rires). Plus sérieusement, l'idée c'est de considérer la lecture comme la symbolique de l'activité du lecteur. Un plaisir actif. Mais l'élément déterminant reste le texte.

Justement, comment travaillez-vous avec les auteurs?

Je refuse d'être un professeur, de corriger une oeuvre originale. Mon rôle se limite à faire des remarques et à accepter ou non le texte. C'est une maladie récente que les éditeurs jouent les écrivains. Enlever un personnage, modifier un paragraphe n'est pas de mon ressort. Toutes ces interventions contribuent à une forme de standardisation dont souffre la littérature. L'écriture, c'est le contraire de la norme. On ne touchait jamais à un texte de Gracq. Entre le manuscrit et l'impression, au plus quelques virgules...

Vous évoquez Gracq. Sur ce point, les greniers de la maison d'édition doivent recéler quelques trésors encore inédits. Par exemple des correspondances... Depuis 1930, il y a bien des archives encore disponibles chez José Corti.

Les correspondances de José Corti avec Breton, Eluard par exemple ont disparu après les perquisitions nazies.

Et les autres?

(Le visage de Bertrand Fillaudeau se renfrogne légèrement). Elles existent. Mais il n'y a pas d'urgence.

C'est-à-dire?

Julien Gracq doit penser que ces correspondances ne constituent pas une oeuvre suffisante susceptible d'être publiée.

Que peut-on souhaiter à José Corti?

De réussir à trouver toujours de bons textes. Finir les traductions de Jahnn, Hesse, Rios. Que Claude Louis-Combet trouve son public. Et d'assurer la continuité.

Finalement, perpétrer l'esprit Corti, ça veut dire quoi?

C'est être peu sensible à l'actualité. J'essaie de travailler pour que des oeuvres puissent être lues dans dix ans. Selon la bible, "le monde, s'il peut l'être, sera sauvé par les insoumis." Cette idée de résistance, de rébellion est d'autant plus efficace qu'elle est souterraine. Comme on est immergé dans une société où seules priment les valeurs matérielles, plutôt qu'une opposition frontale vaut mieux travailler sur les marges et sur la durée.



Propos recueillis

par Philippe Savary

© Le Matricule des Anges et les rédacteurs

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