Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 9 de octobre-novembre 1994

De petite maison d'édition aux livres séduisants, Actes Sud est passé en une décennie à la taille des grandes. Un succès qui repose sur deux credo majeurs : être de son temps et être cosmopolite. Le tout, sous le soleil arlésien.

Actes Sud : de David à Goliath

Arles. Ses arènes, ses Alyscamps, son fantôme de Van Gogh, son école de photo, ses Arlésiennes, et… sa maison d'édition. En seize ans, Actes Sud ne s'est peut-être pas transformé en curiosité touristique de la ville, mais a incontestablement contribué à sa réputation. Parce que la petite est devenue grande, ou du moins, s'est formidablement développée tout en restant indépendante. Immédiatement identifié par ses livres au petit format et au papier de qualité, puis par ses auteurs phares, Nina Berberova, Paul Auster ou Roy Lewis, Actes Sud est maintenant solidement installé dans le paysage éditorial. Son créateur, Hubert Nyssen, après quelques tentatives, notamment à l'époque universitaire, avait dû exercer d'autres métiers, dont celui de publicitaire, avant de réaliser en 1978 son envie de toujours. Président désormais d'une entreprise conséquente de 45 salariés, on sent moins chez lui l'âme d'un patron autoritaire que celle d'un aîné qui aime déléguer. D'où la persistance chez Actes Sud d'un certain esprit de famille, accentué par la présence à ses côtés de sa fille, Françoise Nyssen. Installés dans une ancienne laiterie désaffectée, les locaux d'Actes Sud sont entourés d'une librairie, d'un complexe de salles de cinéma, d'une cafétéria. Derrière le bureau où s'assoit Hubert Nyssen, Baudelaire photographié par Nadar et une fenêtre donnant sur le Rhône. Bien entendu, on se trouve ici rive gauche.

Etre situé à Arles : avantages ou inconvénients?

Les avantages sont beaucoup plus importants. Nous sommes ensemble mieux concentrés sur notre travail ici que dans les turbulences parisiennes. Mais nous avons des bureaux à Paris où les cadres de la maison passent une semaine ou deux par mois en fonction des nécessités. Arles, lieu de travail, Paris lieu de rencontres.

Mais le “pouvoir intellectuel” est concentré à Paris...

Le vrai pouvoir intellectuel, il est dans les textes, pas dans les mondanités. Et les relations qu'il faut avoir, nous les avons.

Au début, quelle était votre ligne éditoriale?

Elle était double. D'une part répondre à cette espèce de vocation qui a justifié la naissance de la maison : découvrir des textes et, si nous les aimions, les faire aimer par d'autres. D'autre part, nous avons voulu constituer un catalogue qui serait une structure d'accueil. Car ce n'est pas tout de repérer de bons textes, il faut encore que leurs auteurs, en particulier les auteurs étrangers qui sont déjà reconnus, ou leurs ayants droit, acceptent de s'intégrer dans une structure qui leur paraît compatible avec ce qu'ils pensent en quelque sorte d'eux-mêmes. Ça a été un peu une course contre la montre pour arriver à faire un catalogue qui aurait d'abord cent titres, puis cinq cents, etc. Après, on a pu accueillir les gens avec plus de sérénité.

Une course contre la montre?

Oui, on a pris dès le début une vitesse de croisière assez rapide pour constituer la structure d'accueil. Et, plus vite que je ne l'aurais imaginé, quelque chose s'est concrétisée qui a donné autorité à cette structure. Actes Sud existait, était devenu une entité.

D'emblée, le souci a été de faire sauter les conventions et les frontières. Et pour nous, la littérature est mondiale. A l'époque, je me suis demandé quelles étaient les littératures les plus vivantes. De toute évidence : les littératures américaine, allemande et scandinave. Depuis, ça n'a pas beaucoup changé. Peut-être les Scandinaves ont-ils un peu baissé. Mais est-ce la réalité ou est-ce nous qui n'avons pas découvert ou réussi à obtenir les textes les plus importants? D'autres pays aussi ont connu une évolution assez nette. Il y a aujourd'hui de très grands auteurs espagnols qu'on ne soupçonnait pas il y a quinze ans. Mais il est incontestable que des données du départ, la plus constante est la donnée américaine. Les Américains n'ont cessé de produire des romanciers de premier rang. Dès qu'une génération montre des signes de sénescence, de nouvelles générations apparaissent.

Comment découvrez-vous vos auteurs étrangers?

Au début, pensant qu'autour des auteurs puissants, il y a nécessairement une littérature en train de naître, je me suis rendu en Scandinavie, en Allemagne, aux Etats-Unis, et je posais la question de savoir s'il n'y avait pas un jeune type ou une jeune femme auxquels il fallait prêter attention. C'est ainsi qu'à New-York on m'a parlé de Paul Auster et en Suède de Lindgren. Je les avais pratiquement choisis avant de les avoir lus. Bien sûr, depuis, les maisons d'édition étrangères se sont manifestées, les agents jouent leur rôle, les foires du livre, comme Francfort, aussi. Mais il y a à l'origine une démarche d'exploration. Et cela se passe encore maintenant. L'an dernier, lors d'un dîner à Princeton réunissant un nombre considérable d'écrivains américains, deux noms ont été cités : Smartt Bell (aujourd'hui dans le catalogue Actes Sud) et Pickney Benedict, dont nous publions le premier livre cet automne.

Vous ne semblez pas très préoccupés par la littérature française d'aujourd'hui.

C'est tout à fait injuste. Au contraire, nous y sommes très attentifs. Il y a d'abord l'attention que nous portons aux 3 000 manuscrits que nous recevons chaque année. Hélas, il n'y a pas grand chose qui puisse être retenu. D'autre part, Bertrand Py, Marie-Catherine Vacher, Sabine Wespieser et moi-même, les quatre éditeurs de la maison, sommes à l'affût de tout ce qui peut se manifester. C'est ainsi que Bertrand Py a lancé la collection Générations, ouverte aux textes où se réalise la rencontre du romanesque avec ce qui d'une façon ou d'une autre est relié au temps présent. Tous les quatre, à Paris comme en province, nous avons nos antennes, nous lançons des appels. Par exemple Catherine de Saint-Phalle, dont nous publions le premier roman, c'est Sabine qui l'a repérée à travers un réseau de relations. Pratiquement chaque mois des auteurs français apparaissent à notre catalogue. Quatre en septembre, le hasard veut que ce soient toutes des femmes.

Que pensez-vous du roman français?

Le nouveau roman, non en tant que tel, mais la nébuleuse qui n'a cessé de l'entourer, a créé une situation assez dramatique dans la littérature romanesque française. On en sort à peine. Par ailleurs, il y a une espèce d'esthétique française qui rend encore suspect pour beaucoup de jeunes écrivains tout intérêt trop prononcé pour le sujet (Oh là là, on va vers le naturalisme!), pour la confusion ou la clairvoyance des sentiments (Oh là là, on retourne au romantisme!). C'est très curieux d'observer ces frayeurs, pas toujours très clairement définies, vis-à-vis de ce qui pourrait paraître moral, prétentieux, théorique, etc. Je pense que la littérature française est capable de retrouver ces grandes veines si diverses illustrées par des Proust, Céline ou Giono. On ne sent pas encore revenu ce désir de faire La grande entreprise romanesque, qui ne s'exprime pas nécessairement par de gros livres mais par une capacité à saisir le monde. Je crois hélas qu'aujourd'hui les Français qui sont au contact des brisures du monde, des dramaturgies, écrivent plutôt des livres de voyage ou de réflexion que des romans.

En étant quatre à l'éditorial, publiez-vous dans le consensus?

La règle fondamentale, c'est que si l'un de nous apporte un texte dont la qualité lui paraît certaine et que si cette conviction résiste à la “mise en question” après lecture des trois autres, si la conviction l'emporte sur les hésitations éventuelles, le texte est publié.

Dans mon esprit, Actes Sud ne s'arrête pas avec moi. Je ne veux pas, d'une manière même indirecte, peser sur des rapports qui sont de son temps, de sa génération. Cela dit, il est évident qu'on ne s'obstine pas dans l'erreur. On n'a pas le droit de compromettre une entreprise pour entretenir une fantaisie personnelle.

Votre activité d'écrivain vous aide-t-elle dans votre métier d'éditeur?

Au moins sur un point : étant écrivain, je sais comment, quand on est face à une difficulté, on est quelque fois tenté par le détour, le petit truc, la petite lâcheté, la simulation… Je sais à quels signes on reconnaît la fatigue qui vient. Cela m'aide dans la lecture des manuscrits.

Comment retravaillez-vous avec les auteurs?

Nous nous efforçons d'être le lecteur que l'auteur n'est plus quand il a écrit son livre. Il apparaît, selon les cas - certains textes ne nécessitent aucune retouche -, que tel passage semble flancher, que des longueurs sont évidentes. Nous suggérons aux auteurs de retravailler dans ces directions-là, mais jamais nous n'intervenons directement sur le texte. Et finalement on remarque ceci : plus l'auteur est un vrai écrivain, un écrivain de métier, plus il accepte ce type de réflexion. Alors que le débutant à qui on dit par exemple que c'est un peu sentimental, on a l'impression de lui ouvrir les veines…

Et le travail sur les traductions?

Je me souviens que Nina Berberova ne se permettait jamais de dire qu'une traduction était fautive. Elle mettait une petite croix, au crayon, et disait : "Là, je ne reconnais pas ma voix." Elle avait toujours raison. En fait, diverses questions peuvent se poser. Exemple : quand un auteur se livre à des bizarreries, à des baroquismes et qu'on le lit dans sa langue, le lecteur sait que c'est le fait de l'auteur. Lorsqu'on lit une traduction, tout écart par rapport à une norme est attribuée au traducteur avant de l'être à l'auteur. Là, il y a des réglages à faire.

Recevez-vous beaucoup de manuscrits de poésie?

Oui, de poésie et de théâtre. Pour le théâtre, notre vocation s'est branchée sur les éditions Papiers quand nous avons racheté cette maison en 1987 qui est devenue Actes Sud-Papiers. La production de Papiers est fondée essentiellement sur la représentation. La publication d'un texte se fait dans la plus grande proximité possible avec la création sur scène d'une pièce. Quant à la poésie, nous en recevons tous les jours. Mais vraiment très peu de bonnes choses dans ces envois. Nous devons affronter la médiocrité des ventes des recueils de poésie. Si tous ceux qui écrivent de la poésie en achetaient, il n'y aurait pas de problème. Un recueil de poèmes, s'il n'est le fait d'un auteur renommé, trouve environ cinq cents acheteurs. On ne peut pas avec de telles ventes rentabiliser une collection. Nous nous sommes aperçus de surcroît qu'il y a des éditeurs qui sont beaucoup mieux armés que nous pour cela. Nous ne pouvons pas actuellement nous permettre, faute de compétence et de moyens, d'être des découvreurs de poésie.

En seize années d'existence, Actes Sud s'estt considérablement développé. Où en êtes-vous actuellement?

Nous publions 130 titres par an, dont 40 en poche, ce qui nous situe plutôt dans le haut de la catégorie des moyennes maisons d'édition. En ce qui concerne le personnel, on a suivi une vieille règle qui situe le ratio d'équipe à environ une personne par million de francs de chiffre d'affaires. Nous faisons actuellement 53 millions de francs de chiffre d'affaires et nous avons 45 personnes. Parmi les 45 personnes que nous occupons, il y a sept représentants, puisque nous avons notre propre équipe de vente, et trois libraires.

Berberova et Auster sont les deux locomotives d'Actes Sud. Y a-t-il un grand fossé entre eux et les autres?

Ils sont en tête des meilleures ventes mais ils ne sont pas les seuls. Les livres de Théodore Monod, de Roy Lewis, le premier livre d'Anne Walter, Les relations d'incertitude, ceux d'Amadou Hampâté Bâ ou de Nancy Huston, ont obtenu des scores qui ne sont pas négligeables. C'est vrai qu'Auster et Berberova ont fait des pointes.

Votre succès est contemporain des années quatre-vingt. Est-ce que cela vous inspire un commentaire?

Trois commentaires : un premier, plus du côté de la dérision. Beaucoup de gens, muscertainement par une certaine jalousie, ont voulu assimiler notre développement à l'apparition de la gauche au pouvoir en France. Comme si Actes Sud était branché sur la pompe à finances de l'Elysée. C'est une rumeur incroyable qui a circulé. Le deuxième : nous sommes nés en 1978. Et nous avons joué à fond, tout de suite, la carte de la décentralisation trois ans avant les dispositions gouvernementales.

Le troisième, c'est qu'Actes Sud est contemporain, on le voit à travers les textes que nous avons publiés, d'une ère profondément tragique. C'est-à-dire d'une ère où en même temps on a vu se briser des carcans comme le bloc soviétique, et émerger le sida, la famine dans le Tiers monde, des retours de dictature. Nous vivons depuis 1980, sans nous en rendre vraiment compte, une période particulièrement tragique. Et pourtant dans les textes qui viennent, on sent la pulsation de ces fractures, de ces transformations. Cela me fascine et me trouble en même temps. Regardez le roman américain : c'est un roman d'apocalypse.

J'ai le sentiment que beaucoup des livres que nous publions sont comme des palpeurs enfoncés dans le coeur profond de cette tragédie qui est en train de se dérouler…

Propos recueillis

par Christophe Kantcheff

© Le Matricule des Anges et les rédacteurs

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