Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 7 d'avril/juin 1994
Primé aux festivals de la nouvelle de Saint-Quentin et du Mans, Jean-Pierre Cannet est un écrivain de la chair. Violente et poétique, sa langue fouille les endroits les moins exposés de la condition humaine.
Jean-Pierre Cannet :chair et bris de verre
J
ean-Pierre Cannet nécrit pas pour les adultes. Il nécrit pas pour les enfants non plus, il écrit dans le bref interstice entre ville et sommeil, pensée et rêve, ce tout petit instant où bien au-delà du corps, hors de la conscience, on frôle du bout du cur un frisson dâme. Dans la courte notice biographique qui suivait son troisième roman, Les Vents coudés, il est précisé quenfant il voulait être écrivain en hiver et clochard en été. Cest plus quun destin, cest une vie. Une vie oscillant à lextrémité des émotions, qui ne suit aucune ligne droite, aucun tracé préalable, aucune rigueur si ce nest celle de la mélodie du mot juste et plein, débordant de sève, goûteux et rassasiant. Sentretenir avec Jean-Pierre Cannet cest sexposer aux calembours calamiteux qui émaillent son discours, comme une arme de distanciation, cest aussi laisser les questions se faire manger par de longues réponses qui battent la campagne et tourbillonnent comme un essaim dinsectes. Les questions seffacent, restent les thèmes abordés, petit bréviaire :Lécriture?
Jécris avec énormément de difficulté. Je crois quil y a deux grandes familles décrivains, ceux qui bossent tous les jours parce quils seraient trop angoissés autrement, et les autres, comme moi, qui ont besoin de sarrêter. Je suis un constructeur, quelquun de laborieux. Je travaille toujours de la même façon, jaccumule une somme de brouillons absolument prodigieuse et dans cette jungle-là, le travail consiste à essayer de tracer des chemins. Le travail de lécrivain qui crée, cest un travail fragile, et cette fragilité-là doit servir de force, de moteur. Il faut presque lentretenir. Cet espèce de travail sur la vie, jai le sentiment que je le fais de temps en temps, par un travail dobservation, de vigilance et puis par moment il y a des coups de tonnerre, des coups de gueule, des moments où il faut être emporté, fougueux., cogner.
Linspiration?
On nous ennuie depuis deux mille ans avec ça, cest ridicule. Lorsquon écrit, on travaille, linspiration, ça nexiste pas. Ce qui existe, cest le travail inspiré, à force de boulot. Lintérêt de lécriture, ce nest pas lobjet fini, mais les brouillons, lextraordinaire dans lécriture, cest le chemin qui y mène. Ce qui minspire, cest plutôt un beau cul. La véritable difficulté de lécriture, cest de sy mettre, on a toutes les raisons du monde, toutes les sollicitations, tous les prétextes pour ne pas travailler : parce que les filles sont belles, parce quil y a des films à voir, parce quil y a des voyages à faire.
Gueules dorage (Marval, 1994)
Jai envie de donner de loxygène à mes travaux décrivain. Je ne me suis pas mis à écrire parce que je lisais mais parce que jaimais Rubens, Mondrian... Je voulais donc ouvrir le livre, faire ce travail avec Ralph Louzon, le photographe, cétait dabord une histoire damitié. Lidée importante cest quaucun des deux nillustre lunivers de lautre. Jespère quon parvient à se renvoyer quelque chose. Ce type de livre, cest le contraire dun bouquin consensuel. Gueules dorage doit provoquer des réactions vives.
Les Vents coudés (Gallimard, 1993)
Lorsquon veut se faire publier, il y a une espèce dorgueil à souhaiter la diffusion. Les Vents coudés a été tiré à 8 000 exemplaires, cest énorme, cest une grande responsabilité que je trouve parfois accablante. Je pense quon a quelquefois réellement envie de se barrer en ne laissant rien derrière soi, que leau se referme, que le paysage soit complètement étal, complètement linéaire. Pour Les Vents coudés, jai souhaité jouer le jeu romanesque, cest-à-dire des personnages qui se rencontrent, qui se séparent. Autour dun pivot, dun axe, viennent se greffer des personnages qui sont somme toute secondaires. Avec ce livre, je suis content parce que jai fait quelque chose de différent. Je navais pas envie de refaire Bris de guerre, de madresser à un lectorat très pointu. Javais envie de faire un livre avec un public beaucoup plus large. Je suis content aussi parce quil est dédié à ma fille Coline. Et lorsque je lai reçu, la première chose que jai faite, cest de le frotter aux autres pour quils prennent contact, pour quils se connaissent et puis le reste ne mappartient plus.
Bris de guerre (Dumerchez, 1992)
Je voulais faire un livre court, avec un plasticien. Le projet cétait dabord le thème de la guerre qui est un thème pour moi extraordinairement porteur. Parce quil y a dans létat de guerre un état durgence. Et à lintérieur de textes courts, il y a ce même état durgence. Cette sorte de télescopage où finalement tout peut arriver me semble proche de ce que moi, jimagine être un texte court. Bris de guerre est comme un mitraillage, cest violent, on marche sur des bris de verre.
La Lune chauve (Editions de lAube, 1991)
Jai été découvert grâce au festival de la nouvelle de Saint-Quentin. Le prix que jai obtenu là-bas ma permis de trouver une éditrice qui voulait me publier. Je signe le contrat et un mois plus tard, la collection qui devait maccueillir est supprimée. Jai eu la chance alors de rencontrer Jean-Luc Moreau qui voulait méditer. Cest comme cela que je me suis retrouvé aux Editions de lAube en coédition avec LInstant même, un éditeur québécois qui est devenu un ami et a coédité tous mes livres sauf le Gallimard.
Le style?
Lessentiel pour moi, cest de pouvoir après publication revendiquer la paternité de ce que jai fait. Au Québec, ils ont des mots charnus, jai envie que mes mots à moi soient couillus, sensuels, jai envie quils puent bons, quils dégoulinent. Je travaille beaucoup la métaphore. Proust dit que seule la métaphore peut permettre à un style de toucher à linfini. Ma famille est une famille poétique, je viens de, Guillevic, Pierre Jean Jouve.
La lecture?
Avant de travailler, il faut avoir tout lu et tout oublié. Jai aimé travailler dans des comités de lecture (Nouvelles Nouvelles, N comme Nouvelles, Gallimard), mais jai tout arrêté. Je reste curieux de ce qui vient de la rue, de lextérieur, mais la lecture des autres pose problème lorsquon écrit. Je suis dans une position trop conflictuelle. Jaimerai bien retrouver une innocence de lecteur, mais je nen ai absolument plus.
Une histoire?
Lan dernier, jai souhaité partir, dans le cadre dune bourse du C.N.L. (Centre national des Lettres), dans le Nord, une région dure, très touchée par la crise économique. Là-bas, jai rencontré une vieille dame dans un foyer de retraités. Elle ma raconté la vie de son mari François. Alors quil est tout gamin, à douze ans, il part à la mine, dans la nuit, mais il est fatigué. Il a donc trouvé un truc pour dormir debout, il met ses mains sur les épaules de son oncle et il dort vraiment. Et cette vieille, avec ses mots, me dit quil allait dans la nuit pour aller à la nuit. Parce que la mine cest la nuit. Et là, on est au cur de ce que jai envie décrire.
Propos recueillis par Alex Besnainou
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
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