Ecrits de prison confirment les obsessions de ce pamphlétaire enrégé pour qui " lasile, la prison ou la fuite ", restaient les seules issues possibles.
Panizza, Oskar du fiel
E
n 1891, alors quil était médecin, Oskar Panizza avait tenu une conférence intitulée Génie et folie (1) devant un parterre de psychiatres et de juristes. Il évoquait le destin de ces grands génies succombant à la maladie mentale. Prophétique. Quelques années plus tard, en 1905, celui que Breton surnomma "le scorpion du calice" était interné au sanatorium Mainschloss, près de Bayreuth. Il y resta seize ans avant de séteindre dune crise dapoplexie. Dans un dernier élan rageur, il chargea deux avocats dobtenir sa radiation de la nationalité bavaroise, et vint peu à peu à refuser toute conversation en allemand.
Son travail décrivain ne fut que le reflet de son existence. La vie de Panizza se résume à une longue déperdition jalonnée de mandats darrêt, denfermements et de scandales, au gré de ses publications. En 1898, il doit quitter la Suisse "pour avoir eu des rapports avec une prostituée de quinze ans". En 1904, on le retrouve se promenant à demi nu dans les rues munichoises. La folie devint finalement le seul refuge désiré et acceptable pour cet écrivain qui fit de son uvre hallucinante et blasphématoire une ode sulfureuse contre la perversité de toute forme de croyance établie (Etat, Eglise).
Son premier forfait, il le commit avec le Journal dun chien, où sous le regard canin, défile, en un répertoire macabre et nauséeux, toute sa répugnance pour lespèce humaine. Le second, Le Concile damour, qui lui valut une année de prison, raconte, dans la Rome de la Renaissance, comment Dieu envoya la syphilis aux hommes pour calmer leurs ardeurs liberticides et comment ce précieux philtre damour contamina tout le Saint-Siège.
La publication de ses Ecrits de prison qui rassemblent des extraits de son journal tenu pendant sa détention (extraits seulement, le reste na pu être déchiffré), cinq Dialogues dans lesprit de Hutten, et un court pamphlet sur Munich (LAdieu à Munich) confirment, une fois de plus, le champ obsessionnel de Panizza. On retrouve là sa verve tachée de sang, fustigeant la religion, le peuple allemand en général, ("ce peuple de lourdauds et de larbins (...) tendre espèce de bouchers, qui débitez pour votre clientèle le cur de Jésus et la poitrine de Marie immaculée avec la même élégance que vos charcutiers côtes et côtelettes") et les Bavarois en particulier ("il fallait à ces habitants (...), à cette race herculéenne, tout en nuque et en poils et le couteau dans la braguette, une religion vraiment enfantine, larmoyante et dune douceur féminine, quelque chose de tendre enveloppé de bleu -comment émouvoir autrement ces nerfs de buf?"). On pense, bien sûr, avec ces quelques lignes, à la fougue avec laquelle Thomas Berhnard vitupérait sa terre natale mais là où lécrivain autrichien traduit une colère désespérée, Panizza choisit une violence escarpée, tragique.
Oskar Panizza est un exilé de la vie, et il faut rechercher dans ses vomissures, ses éructations -au-delà des réponses aux persécutions dont il fut lobjet- un moyen de percer lintrigante quête de lesprit. Son systématisme dans larcharnement, monomanie tiré au paroxysme, laisse parfois percer des éclairs de lucidité comme cette analyse de lunivers carcéral : "Aujourdhui, on nétire plus le corps mais lâme, jusquà ce quelle soit hébétée ou broyée (...) lâme ne criant pas directement mais se recouvrant lentement, telle la grenouille enfermée dans un bocal...". On ne saurait conseiller cette lecture de labîme. Le dernier cri du noyé avalé par les tourbillons de son destin.
Philippe Savary
(1)Les éditions Ludd ont publié dernièrement cette étude, suivie de Psychopathia criminalis.
Ecrits de prison
Oskar Panizza
traduit de lallemand par Pierre Gallissaires
Editions Ludd
139 pages, 115 FF
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
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