Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 7 d'avril/juin 1994
Comme décor, une maison retirée. Comme situation, trois témoignages de vie bouleversants et arides. DErri de Luca, un auteur de la mémoire militante.
Des volcans éteints
Né en 1950 à Naples, Erri de Luca a exercé tour à tour le métier de coursier, douvrier à la Fiat, et de maçon quil continue de pratiquer conjointement à son travail décrivain. Impliqué à part entière dans le monde social, il a milité également, jusquen 1976, au sein du mouvement gauchiste "Lotta continua". De ces engagements, il a gardé, dans sa production littéraire, le souci de la concision, la gravité du propos, cette notion de la parole transmise, sourde et métallique. De Luca est un auteur pour qui lécriture, révélateur dune mémoire enfouie et douloureuse, est une sonde qui permet de mesurer lintensité du réel. "Parler cest parcourir un fil. Ecrire cest au contraire le posséder, le démêler", faisait-il dire au narrateur de son premier livre Une fois, un jour(1). Dans ce sens, Acide, arc-en-ciel, son deuxième récit, est une suite : parce que les souvenirs denfance sont lobjet dincessantes évocations, mais aussi parce que, malgré un apport de fiction, sa vie continue de se dérouler en filigrane.
Acide, arc-en-ciel sarticule comme un triptyque, récit de trois témoignages damis denfance qui se confient sur les pertes et crédits au moment de clore le bilan de leur vie. Dépositaire de leurs engagements et de leurs renoncements, le narrateur fait office de témoin, "appelé à être présent, à écouter le cours du temps sans pouvoir larrêter". Il habite une maison, avec un grand jardin, à lécart des routes, avec comme compagnie un châtaignier, quelques poules, des pintades et des lapins. "Des hommes comme moi sont des impasses de lespèce", confesse-t-il. "Vie : je ne peux donner ce nom à ma durée, je ne peux nommer ainsi le temps à létat pur. Vie fut celle de mes amis, celle qui me prenait dans sa ronde et méblouissait, me donnant anxiété, émerveillement, crampes." Ses visiteurs ont tous un point commun : un profond sentiment dinanité dans ce quils ont entrepris. Cimetière des idéalismes en sorte. Ils se sont brûlés les ailes à trop sapprocher dune cause qui leur semblait juste. Ainsi voit-on défiler un ouvrier qui "a loué son corps à lheure", qui parle de sa condition de travailleur, de cette âpreté, de cette violence à jamais viscérale. A demi-mot, il évoque son engagement auprès des groupes terroristes, ressasse les conditions dexécution, pour finir sur un constat désabusé : "Nous avons perdu parce que nous fûmes incapables décarter de notre droit le penchant à larbitraire." Le deuxième témoignage est celui dun missionnaire. Il revient après vingt années passées en Afrique de lEst. Lhomme est un serviteur de Dieu bon et lucide : "Jen suis arrivé à la conclusion quils doivent se débrouiller seuls, sans nous. Nous ne sommes quune agence daide à fonds perdu." Le dernier portrait, enfin, est celui dun dilettante angoissé, amoureux des femmes, qui erre de chambre dami en chambre d'ami. Lévocation du passé se termine par le récit de ses deux années demprisonnement, suite à un malentendu.
Au rythme des pas tracés sur le gravier, dune fine pluie qui sabat sur le jardin, de la chaleur de la cheminée, les trois témoignages sont construits alternativement de dialogues et de souvenirs narratifs. Dans ce livre, à lécho suffocant, lamitié se dessine, implacable mais muette. Sa force vient de ce que lémotion suit un fil ténu, tendu par une sorte dagonie crépusculaire, derniers murmures dune époque révolue.
Philippe Savary
(1)Les Editions Rivages le rééditent en poche. A noter également, toujours chez cet éditeur, la publication dun recueil de contes bibliques dErri de Lucca intitulé Un Nuage comme tapis.
Acide, arc-en-ciel
Erri de Luca
Rivages
145 pages, 95 FF
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
Accueil Le Matricule des Anges