Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 7 d'avril/juin 1994
Un visage taillé dans la pierre. Un regard pour scruter au-dedans. Après le succès de LAnnée de léveil et de Ce pays du silence, Charles Julier publie chez P.O.L. le quatrième tome de son Journal. Profondeur et simplicité de la voix.
Juliet, linsoutenable légèreté de labîme
D
e lenfance, Charles Juliet na pas appris à aimer la solitude. Mais à sen effrayer. Les monstres cachés dans les prairies et dans les arbres ne sont rien à côté de ceux quil découvrira enfouis en lui. Ou peut-être sont-ils les mêmes.Vous avez publié les trois tomes de votre journal chez Hachette, et ce 4e chez P.O.L., est-ce une rupture avec un éditeur?
Non, pas du tout. Lorsque jai publié chez Hachette, cest Paul Otchakovsky-Laurens qui dirigeait la collection.
Maintenant il a créé sa propre maison dédition. Cest donc à lui que je lai confié.
Comment vous situez-vous par rapport à la poésie qui sécrit aujourdhui?
Je nai jamais eu ce souci de me situer. Je pense que cest peut-être critique de le faire. Mais jécris en dehors de toute considération dépoque. Je suis absent de tout ça. Jécris ce que jai envie décrire. Comme je peux lécrire.
Votre enfance est exclue du journal, pourquoi?
Je ne sais pas. Pendant longtemps jai nié mon enfance, mon adolescence. Je sentais que cétait des choses qui ne pouvaient pas paraître. Mais ce nétait pas délibéré, plutôt des freins, des défenses dont je navais pas conscience et qui mempêchaient den parler.
Vous ne craignez pas quon ne retienne de vous que ce journal?
Non. Certains lecteurs connaissent la prose. Dautres, la poésie. Dautres encore, le journal. Jespère quil y aura des lecteurs pour lensemble.
Vous êtes un poète du je, alors que dautres utilisent le tu, le il, le nous, le on. Nest-ce pas en contradiction avec votre projet deffondrer, de raser le ghetto du moi, tel que vous lécrivez dans Fouille, chez Fata Morgana?
Non. Je vis la chose autrement. On ne peut écrire quà partir de soi. Quelque soit le pronom que lon emploie, il y a toujours un je derrière le tu, le il, le nous et le on. Lécriture a un caractère autobiographique. Je dis je mais cest un je travaillé en profondeur. Ce nest plus le je dun individu particulier. Cest le je de quelquun qui cherche la part commune et qui, à travers ce quil est, exprime, je lespère aussi, ce qui peut concerner autrui.
Dun journal à lautre, avez-vous senti un mouvement, quelque chose qui vous dit où vous allez et doù vous venez?
Oui bien sûr. Il y a un mouvement très perceptible. Très sensible. Je suis parti dune grande confusion, dun grand doute sur moi-même, sur ce que je faisais, de beaucoup dinhibitions, pour tenter de me dégager de toutes ces entraves. Et progressivement je suis parvenu à me construire, pour atteindre un peu de sérénité et de stabilité. Lévolution est dans ce cheminement. Cest le propre de toute vie, de tout être humain. Vivre est cette marche.
Cet accomplissement est-il un soulage-ment par rapport à la pulsion de mort, à lenvie de se détruire?
Oui, cest un immense soulagement. Cette haine de soi, cette volonté de se détruire ne se présentent plus. Il y a maintenant une profonde adhésion à la vie. Cela change tout du paysage intérieur.
Mais un journal qui dure ne devient-il pas spectacle de soi-même? Entre les premières pages dont on ne sait pas si elles vont être publiées, et la réussite littéraire, ny-a-t-il pas la tentation dexploiter un filon?
On peut se poser la question, évidemment. Tout dépend alors de lauthenticité que lon est capable de garder. Si lon continue décrire, en essayant de forer davantage, de réfléchir, de continuer à se poser des questions sur lêtre, sur la vie, lécriture et ses pourquoi, la réflexion est alimentée par ces questions. Par contre, si lon com-mence par prendre la pause, comme cela se constate chez certains, effectivement, cest la fin dune aventure.
Il y a une force, une hantise de lau-thenticité en vous, cest quelque chose qui vous mène et qui peut vous détruire, mais par exemple vous ne parlez jamais dérotisme dans ce journal?
Cest évident mais on peut être authenti-que dans tout ce que lon dit. Et choisir de ne pas parler de certaines choses. Jai écrit des poèmes damour assez intenses et brûlants pour que cette dimension soit présente dans ma poésie mais pas dans mon journal.
Il y a donc deux espaces différents dans votre vie, celui du poème et celui du journal?
Non, cela se fait tout seul. Les poèmes sécrivent, les notes aussi. Un peu comme des saisons.
Dans le journal, je ne veux pas tomber dans lexhibitionnisme, et ce nest pas si évident, si facile quon le croit. Il y a une juste mesure à garder.
Une biographie du moi ou une biographie du vide dans le moi?
... (sourire)... ou si vous voulez une biographie du moi avec ses vides. Parce que lon nest pas continu dans la pensée. Il y a aussi de grands moments de creux, de vide. On nest rien, on ne pense à rien.
Ecrivez-vous dans un lieu privilégié?
Je peux écrire partout maintenant alors quavant je nen étais pas capable. Je ne suis plus tributaire du lieu, du décor. Jaime écrire chez moi parce quil y a le silence. Mais je peux écrire en tout autre lieu. Au printemps dernier, je suis resté quatre mois dans un tout petit village des Alpes-Maritimes, dans un ancien monastère désaffecté.
Dans votre quête de la profondeur, justement, il y a une sorte de mystique qui apparaît, une sorte de mystique profane?
Cest très clair pour moi, ça na rien à voir avec une religion, une croyance religieuse. Je pense simplement quun artiste qui sengage à fond dans son travail ne peut pas ne pas vivre cette aventure intérieure qui le conduit de la confusion et de lignorance à la connaissance de soi. Vers une certaine lumière intérieure. On peut appeler ça de la manière que lon veut, mais on le trouve chez les mystiques dune manière plus nette, plus franche. Leur lecture ma permis de mieux comprendre mon cheminement. On pourrait mettre en regard des tas de textes qui ont été écrits à des siècles de distance. Ils sont un. Rigoureusement identiques. Et même parfois écrits avec les mêmes mots. Cest ce quil faut voir : il y a une universalité profonde.
Beaucoup décrivains se réclament de cette lumière intérieure, mais concrète-ment comment la vivez-vous?
Pour moi elle nest pas une illusion parce que je peux mesurer la différence entre ce que jétais dans ma jeunesse -la confusion, le noir, lignorance, cest-à-dire lourdeur et étouffement- alors que cette lumière dont je parle est réelle aujourdhui. Cest une légèreté intérieure, une clarté, une vision beaucoup plus nette des choses.
Et dune certaine manière cest une métaphore pour désigner létat dans lequel je suis. Quelque chose est le produit dune aventure, dune évolution qui sest poursuivie sur 40 ans, et participe de tout ce que vous êtes, là, à demeure.
Cela voudrait dire que celui qui voulait mourir est celui qui voulait la lumière?
Absolument. Vous dites quelque chose de très juste. Je crois que si lon vit ardemment cette recherche-là, on vit au début dans la haine de soi, parce que lon se juge tellement médiocre et insuffisant, au regard de cette exigence qui vous écrase.
Dans le monde rural de votre enfance, ny-a-t-il pas eu un contact intuitif, spontané, avec cet absolu?
Doù cela vient personne ne peut le dire. Je suis dun milieu paysan, on était à des années lumières de tout ça. Pourquoi cest né en moi, je ne peux pas le dire. Quel chemin il a fallu faire pour oser accepter ça. Et trouver les mots pour le dire. Mais oser laccepter déjà.
Est-ce que lon écrit les mots que nos pères nont pas trouvés?
Ah ça, jaimerais beaucoup... (silence)... Il pourrait se faire que ma mère qui est morte détouffement de navoir pu parler... trouve à parler à travers moi.
Je vais écrire un récit bientôt à ce sujet. Je lai abandonné il y a plusieurs années. Je crois que je vais le reprendre.
Par lécriture je suis arrivé à lhumain. A lhomme, à la vie. Rien dautre ne mintéresse. Cest immense. Cela me passionne au premier chef. Je pourrais vivre trois siècles, je crois que cela ne pourrait jamais sépuiser.
Propos recueillis par Dominique Sampiero
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