Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 7 d'avril/juin 1994

Antonio Tabucchi rêve tout haut de ses héros. Voici deux songes parmi la trentaine qui compose son recueil Rêves de rêves, paru en Italie il y a deux ans. Sortie prévue en France en automne prochain chez Christian Bourgois.

Rêves de rêves

Rêve de Federico Garcia Lorca
Poète et anti-fasciste

Une nuit d’août 1936, dans sa maison de Grenade, Federico Garcia Lorca, poète et antifasciste, fit un rêve. Il rêva qu’il se trouvait sur la scène de son petit théâtre ambulant et que, s’accompagnant au piano, il chantait des chansons gitanes. Il était vêtu d’un frac, mais il portait sur la tête un chapeau andalou à larges bords. Le public était composé de vieilles dames vêtues de noir, avec une mantille sur les épaules, qui l’écoutaient ravies. Une voix, de la salle, lui demanda une chanson, et Federico Garcia Lorca se mit à l’interpréter. C’était une chanson qui parlait de duels et d’orangeraies, de passions et de mort. Quand il eut fini de chanter, Federico Garcia Lorca se leva et salua le public. Le rideau tomba, et alors seulement il se rendit compte qu’il n’y avait pas de coulisses derrière le piano, mais que le théâtre s’ouvrait sur une campagne désolée. C’était la nuit, la lune brillait. Federico Garcia Lorca regarda entre les pans du rideau et vit que le théâtre s’était vidé comme par enchantement, la salle était complètement déserte, les lumières baissaient d’intensité. A cet instant, il entendit un geignement, et derrière lui, il aperçut un petit chien noir qui paraissait l’attendre. Federico Garcia Lorca sentit qu’il devait le suivre et fis un pas. Le chien, comme à un signal convenu, commença à trottiner lentement, ouvrant le chemin. Où me portes-tu, petit chien noir?, demanda Federico Garcia Lorca. Le chien geignit douloureusement et Federico Garcia Lorca sentit un frisson. Il se tourna, regarda en arrière, et vit que les parois de toile et de bois de son théâtre avaient disparu. Il restait un parterre désert sous la lune, tandis que le piano, comme si des doigts invisibles l’avaient effleuré, continuait de jouer tout seul une vieille mélodie. La campagne était coupée par un mur : un long et inutile mur blanc au-delà duquel on voyait une autre campagne. Le chien s’arrêta et geignit de nouveau, Federico Garcia Lorca lui aussi s’arrêta. C’est alors que débouchèrent de derrière le mur des soldats qui l’entourèrent en riant. Ils étaient habillés en brun et avaient des tricornes sur la tête. D’une main, ils tenaient le fusil, et de l’autre une bouteille de vin. Leur chef était un nain monstrueux, à la tête bosselée. Tu es un traître, dit le nain, et nous sommes tes bourreaux. Federico Garcia Lorca lui cracha au visage tandis que les soldats le tenaient immobile. Le nain éclata d’un rire obscène et cria aux soldats de lui enlever le pantalon. Tu es une femme, dit-il, et les femmes ne doivent pas porter de pantalon, elles doivent rester enfermées dans les chambres de la maison et se couvrir la tête d’une mantille. A un geste du nain, les soldats l’attachèrent, lui enlevèrent le pantalon et lui couvrirent la tête d’un châle. Répugnate bonne femme qui t’habilles en homme, dit la nain, l’heure est arrivée que tu pries la Sainte Vierge. Federico Garcia Lorca lui cracha au visage et le nain s’essuya en riant. Puis il tira un pistolet de sa poche et lui introduisit la canon dans la bouche. On entendait la mélodie du piano à travers la campagne. Le chien geignit. Federico Garcia Lorca entendit un coup et sursauta dans son lit. On était en train de frapper à la porte de sa maison de Grenade avec des crosses de fusil.

 

Rêve d’Achille-Claude Debussy
musicien et esthète

La nuit du vingt-neuf juin 1893, une limpide nuit d’été, Achille-Claude Debussy, musicien et esthète, rêva qu’il se trouvait sur une plage. C’était une plage de la maremme toscane, bordée de maquis et de pins. Debussy arriva en pantalon de lin, coiffé d’un chapeau de paille, il entra dans la cabine que lui avait assignée Pinky, et il enleva son habit. Il aperçut Pinky sur la plage, mais au lieu de la saluer d’un geste, il se glissa dans l’ombre de la cabine. Pinky était une belle femme, propriétaire d’une villa, elle s’occupait des rares nageurs sur sa plage privée, et se promenait sur le bord de mer, couverte d’un voile bleu ciel qui descendait de son chapeau. Elle appartenait à une vieille noblesse et tutoyait tout le monde. Cela ne plaisait pas à Debussy, qui aimait être traité avec les formules de courtoisie.
Avant d’enfiler son costume, il fit quelques flexions des genoux, puis il se caressa longuement le sexe, qui était en semi-érection, parce que la vue de cette plage solitaire, avec le soleil et le bleu de la mer, lui procurait une certaine excitation. Il enfila un costume austère, de couleur bleue, avec deux petites étoiles blanches sur les épaules. A cet instant, il vit que Pinky et les deux chiens danois qui l’accompagnaient tout le temps avaient disparu, et qu’il n’y avait plus personne sur la plage. Debussy traversa la plage avec la bouteille de champagne qu’il avait emportée. Arrivé au bord de l’eau, il creusa un petit trou dans le sable et y enfila la bouteille pour qu’elle restât au frais, puis il entra dans la mer et nagea.
Il sentit tout de suite l’effet bénéfique de l’eau. Il aimait la mer plus que toute autre chose et aurait voulu lui dédier une musique. Le soleil était au zénith, la surface de l’eau étincelait. Debussy revint calmement, à amples brasses. Quand il arriva sur la plage, il déterra la bouteille de champagne et il en but environ la moitié. Il eut l’impression que le temps s’était arrêté, et il pensa que c’était cela que devait faire la musique : arrêter le temps.
Il s’avança vers la cabine et se déshabilla. Tandis qu’il se déshabillait, il entendit des bruits dans le maquis et il se mit à la fenêtre. Parmi les buissons, à quelques mètres devant lui, il vit un faune qui faisait la cour à deux nymphes. Une des nymphes caressait les épaules du faune, tandis que l’autre, pleine de langueur, esquissait des mouvements de danse.
Debussy éprouva un grand sentiment d’épuisement et commença à se caresser lentement. Puis il avança dans le maquis. Quand elles le virent arriver, les trois créatures lui sourirent et le faune commença à jouer du pipeau. C’était exactement la musique que Debussy aurait voulu composer, et il l’enregistra dans sa tête. Puis il s’assit sur les aiguilles de pin, le sexe en érection. Alors le faune prit une nymphe et s’accoupla avec elle. L’autre nymphe, d’un pas de danse fragile, s’approcha de Debussy, et le caressa sur le ventre. C’était l’après-midi, et le temps était immobile.

Antonio Tabucchi
(extraits de Rêves de rêves, traduit de l'italien par Bernard Comment)

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