Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 7 d'avril/juin 1994
Vingt ans après sa parution en Italie, voici Piazza dItalia, le premier roman dAntonio Tabucchi, prix Médicis étranger en 1987, écrivain sans frontières dont lunivers mêle étrangement rêve et réalité. Rencontre avec un ange noir, funambule halluciné et distingué de la littérature.
Antonio Tabucchi : la quête dun détective métaphysique
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ne histoire étrange, celle d'un narrateur innommé parti en Inde chercher un autre homme qui n'était probablement que lui-même. Des nouvelles limpides qui jouent les funambules entre rêves et réalité. Antonio Tabucchi s'est fait connaître en France avec Nocturne indien (prix Médicis étranger), récit remarquablement adapté au cinéma par Alain Corneau, et avec Petits Malentendus sans importance ces nouvelles qui sont à l'uvre de l'Italien ce que furent les cailloux blancs du Petit Poucet. Nocturne indien fait aujourd'hui partie de ces rares livres dont le bouche à oreille alimente le mythe, le genre de roman que l'on prête, sûr d'offrir un peu de soi. Depuis ses premières publications en français, Tabucchi n'a cessé de nous envoyer des signaux venus de l'autre côté des Alpes ou des Pyrénées, de Paris aussi.Piazza dItalia votre premier roman qui sort actuellement en France recèle quelques surprises pour qui vous lit en France depuis Nocturne indien. A commencer par le fait que votre sujet cest l histoire de lItalie alors quon vous qualifie de cosmopolite...
Jai parlé de lItalie dans dautres livres, notamment dans un livre non traduit Piccolo Navilio qui se déroule à Florence dans la Toscane maritime. Cest un roman dinitiation qui raconte la formation dun jeune homme qui parvient à se reconnaître en écrivant un roman. Et puis, également, deux récits du recueil LAnge noir parlent de la Toscane.
Les premiers romans souvent se construisent sur des bases autobiographiques. En est-il de même avec Piazza dItalia?
Ce roman sinspire des histoires que me racontait mon grand père lorsquenfant je vivais chez mes grands-parents. Mon grand-père avait vécu la Première Guerre mondiale, cétait un antifasciste. Il racontait lhistoire de son village,Vecchiano, mon village natal où jai vécu jusquà 18 ans. Ces histoires quil me racontait sont revenues plus tard et je me suis servi de ces souvenirs pour Piazza dItalia. Mais cest tout de même un roman dinventions qui part de la réalité politique et sociale en Toscane. Jai grandi dans ce lieu où il y avait une forte présence danarchistes, de Républicains et de Grimaldiens.
Quest-ce qui a présidé à lécriture de ce roman, celui donc avec lequel vous faites votre entrée en littérature?
A cette époque javais déjà connu dautres pays, dautres littératures. Jétais très intéressé par l'histoire de lItalie mais je voulais la mettre dans un contexte européen, faire une comparaison avec le franquisme par exemple.
La structure du roman, très particulière, comme un puzzle, vous a permis décrire des textes courts, ce que vous affectionnez...
A cette époque, je lisais beaucoup les leçons de montage dEisenstein. Ces leçons ont été plus importantes pour moi que tous les essais de narratologie. Jai décidé décrire Piazza dItalia avec une structure traditionnelle, puis jai pris mes ciseaux et jai coupé le texte en morceaux que jai placé partout dans ma chambre et ensuite, jai appliqué les leçons dEisenstein. Les titres de chaque chapitre sont aussi une référence au cinéma muet, aux panneaux qui expliquaient ou annonçaient une scène.
Dans mon dernier livre, en Italie, je suis revenu sur les grandes fresques avec un roman qui sintitule Sostiene Pereira. Ce roman est une confession, la prise de conscience dun vieux journaliste dans le Lisbonne des années 30.
Je prête de plus en plus dimportance maintenant dans mes livres à lHistoire car cest un thème qui me hante, me poursuit. LHistoire du vingtième siècle est très dramatique et mérite lattention de la littérature; cest le siècle des grandes utopies politiques, des grands espoirs, cest aussi celui des massacres, des perversions (Holocauste, totalitarisme, etc.)
Pour écrire vous avez besoin de vous appuyer sur une forme brève, comme cest le cas dans vos romans, vos nouvelles?
Pas nécessairement, mon dernier livre est un témoignage qui dure 200 pages.
Mais jaime le défi de la forme brève, Cortazar écrivait : "Lécrivain des récits sait parfaitement que le temps est son ennemi". Cest très important ce combat contre le temps. Un texte court est une forme fermée comme le sonnet, en revanche le roman est une forme ouverte où lon peut jeter des dialogues. Le récit, il faut le fermer rapidement, lutter contre le temps, lutter contre la structure.
Conséquence, et cest très visible dans Piazza dItalia, mais aussi dans Nocturne indien, il y a dans vos récits des trous, des pans entiers dhistoire que le lecteur doit reconstituer...
Jappelle le lecteur à la complicité, parce que quand on raconte une histoire on ne la connaît pas parfaitement, on ne peut pas tout dire; lécrivain aujourdhui a perdu la clairvoyance des écrivains du XIXe siècle, il nest pas sûr de lui, de la réalité, il a besoin dêtre appuyé par quelquun, le lecteur, mon semblable mon frère.
Parmi les thèmes récurrents à vos livres, le plus important peut-être, cest celui de la quête de lidentité, avec limage du miroir sur laquelle vous vous êtes exprimé dans Les Oiseaux de Fra Angelico...
Je minterroge toujours sur mon identité culturelle. Je me considère comme Italien bien sûr, mais jai connu dautres cultures qui ont créé une crise didentité, une sorte de schizophrénie que jai affrontée en écrivant en portugais (Requiem). Jai ainsi pu faire une analyse psychanalytique au cours de laquelle jétais mon propre psychanalyste.
Vous parlez de Requiem. Or, dans ce livre, le narrateur, un romancier italien à Lisbonne dialogue avce les fantômes de la littérature. Cest une façon de résoudre une bonne fois le problème de la paternité?
Requiem est un métadialogue métahistorique puisque je parle à travers les siècles. Un des buts de la littérature cest dentretenir un dialogue avec la littérature, comme le fait la musique avec la musique. Les écrivains de tous les temps sont confrontés aux mêmes problèmes : la vie est vaste, variée mais petite et fragile à la fois. La vie et la mort sont des thèmes éternels auxquels les écrivains de tous les temps ont été confrontés.
Revenir sur le passé de la littérature, chercher son identité, avoir besoin du soutien du lecteur, est-ce que ce ne sont pas là les conséquences de la mort du romantisme?
Toutes les bagarres historiques du vingtième siècle sont une conséquence du romantisme. La dérive du romantisme sest étendue jusquau vingtième siècle avec toute lavant-garde cubiste, futuriste, surréaliste... Jusquà maintenant on a respiré cet air, on a été influencé par notre passé immédiat. Peut-être que dans les siècles futurs quelquun écrira que la littérature du vingtième siècle est une littérature post-romantique.
Le romantisme cétait lâge dor du roman. Est-ce à dire que lon va vers la mort de ce genre?
(Antonio Tabucchi laisse passer un long moment de silence avant de répondre).
Cest la contradiction de la modernité. On veut cette forme et on la rejette. Le post-modernisme récupère des morceaux du passé pour construire le présent. Je me sens un peu, avec toute la modestie nécessaire, comme un architecte du Moyen Age qui construisait des édifices avec des morceaux de lantiquité classique.
Vous faites référence au Moyen Age, mais aujourdhui la prise de conscience de la fin des utopies ne risque-t-elle pas de déboucher sur une sorte de Renaissance?
Je crois que notre époque aujourdhui est une époque de décadence. Je ne vois pas bien de Renaissance très proche mais lart et la littérature reflètent bien une réalité, cest une réalité de décadence : les guerres, le racisme, la xénophobie, le retour aux petits nationalismes, lincertitude dans laquelle nous vivons.
Il y a eu une énorme prise de conscience qui a modifié la vision de lHomme moderne. Ce qui a changé cette vision, cest la bombe atomique. Les hommes qui nous ont précédé avaient lidée que le monde était éternel et que lhistoire était éternelle. Aujourdhui un philosophe ne peut plus avoir cette conception. Nous vivons avec la sensation de la fin de la Vie.
Vous considérez-vous comme un auteur pessimiste?
Plutôt perplexe, sceptique. Jai des crises de désespoir comme tout le monde; dans la vie je suis plutôt une personne allègre qui samuse beaucoup avec ce quil fait. Dun point de vue étymologique, je suis très incertain. Mon expression du scepticisme, cest peut-être lironie.
Lécriture cest résister à lidée de la mort?
Cette résistance, cest lespoir et la motivation de lart, de la littérature; cest en même temps une certitude et une incertitude. Un livre peut nous ouvrir une porte qui nous offre la vision de linconnu. Quand on écrit, on sait que derrière cette porte se trouve une autre porte. Cest la mission de lécrivain de passer son temps à trouver des portes et à les ouvrir.
Comment écrivez-vous?
Ma technique est très simple. Jaime écrire dans de petits cahiers noirs que jemporte dans les lieux publics, dans les cafés. Par exemple Requiem a été écrit au café de Flore. Cétait lépoque de la guerre du Golfe, les gens avaient peur des attentats, il y avait une tension très forte, les cafés étaient presque déserts. Je suis resté un mois à Paris et tous les matins je me rendais au Flore jusquà quatorze heures. Jaime beaucoup écrire dans les cafés, jaime entendre ce que les gens racontent. Un écrivain doit avant tout être un "écouteur" une sorte de voyeur. "a me donne des idées et ça me tranquillise.
Ensuite, quand je retape mon texte à la machine, je fais des modifications. Jaime beaucoup travailler sur des épreuves, ça me permet de matérialiser le livre. Cest pour cette raison que je suis toujours en conflit avec mon éditeur italien, car je corrige toujours!
Quel est létat de la littérature italienne aujourdhui?
Il y a une crise généralisée dans toute lEurope. En Italie, la production est très intéressante, très vive. A cet égard, la crise du cinéma est tout à fait différente de celle de la littérature. La bonne littérature est défendue par des éditeurs consciencieux. Il reste un espace pour elle, alors que le cinéma italien a été entièrement colonisé par les Américains. LItalie, contrairement à la France na pas pu se défendre. Elle na pas une langue très forte, une force de projection comme celle de la France.
Malgré tout, la colonisation américaine reste très puissante en littérature. Beaucoup décrivains médiocres sont immédiatement traduits et certains auteurs italiens sont tombés dans le piège du minimalisme. Ils pensaient que cétait la mode de parler de divorce.
Comment est perçue la littérature française?
Il y a la juste conviction que la France possède une des plus belles littératures dEurope.
Si on vous demandait de citer des écrivains français actuels...
Je vais en oublier... Modiano, Olivier Rollin, Sollers, Bernard Comment (traducteur de Piazza dItalia NDLR), Jean-Christophe Bailly, Florence Delay.
Quels rapports entretenez-vous avec les livres? Comment se présente votre bibliothèque?
Ma bibliothèque est très désorganisée. Lunique partie que jai conservée intégralement est celle qui a appartenu à mon oncle avec tous ses livres dauteurs anglais et ses livres de théâtre. Jai aussi une belle bibliothèque portugaise, bien ordonnée, grâce à ma femme. Elle se trouve dans la pièce où jécris mes articles et mes essais.
Dans mon bureau proprement dit, il y a tous les livres que jai achetés. Ceux qui ne mintéressent pas je les offre à la petite bibliothèque de Vecchiano. Dans une chambre je garde les livres que jai achetés lors de mes voyages. Un secteur est réservé aux guides Baedecker dont celui que jai utilisé lors de mon séjour en Inde. Les livres de voyage, je les considère comme faisant partie dun genre littéraire avec Stevenson, Loti, Stendhal en Italie, Henri de Monfreid etc. Le polar prend aussi beaucoup dimportance, jai beaucoup lu Simenon que je considère comme un grand romancier.
Les livres que jachète sont là, pêle-mêle, à tel point que je peux passer des heures entières à chercher un ouvrage. Ils sont par terre, sur le bureau, un peu partout.
Il faudrait faire comme Pessoa qui a décidé de limiter sa bibliothèque à 300 livres. Mais cest un choix trop douloureux, je naurais pas le courage.
Durant cet entretien nous ne vous avons pas posé de questions à propos de Pessoa, ça vous a soulagé?
"Ca ma soulagé beaucoup. Pessoa, je lai assumé et utilisé comme personnage et je me suis donc un peu vengé de lemprise quil avait sur moi. En tout cas il a été un bon compagnon de route. Il a été une présence très positive dans ma vie. Cest mon porte-bonheur, je devrais faire un porte-clé à son effigie (sourire).
Durant tout l'entretien Antonio Tabucchi s'est comporté comme bon nombre de ses narrateurs. Affable, souriant, élégant et décontracté, la Philip Morris au bout des doigts : charmeur.
Au moment de se quitter une phrase, sortie de L'Ange noir est apparue : "l'écriture tout entière est un mensonge, même les choses les plus vraies, absolvez-moi, je vous en prie, je n'ai pas cessé de mentir."
Propos recueillis par Philippe Savary et Thierry Guichard
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