Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 06 du 15 février / 15 avril 1994

Décrié d'un côté, encensé de l'autre, Marc-Edouard Nabe livre son deuxième tome du journal intime, 850 pages serrées sur seize mois de la vie de Nabe, écrites au vitriol et à la plume d'oie. Narcissonabia.

Marc-Edouard : Hagiographe de Nabe

Provocateur? Nabe se dit plutôt subversif, “la différence étant dans la cohérence de la pensée”. Dans Tohu-Bohu, deuxième tome de son journal intime, il n'épargne rien, ni personne, n'hésite pas à tout écrire sans se soucier des conséquences. Pourtant, l'homme à la réputation sulfureuse se montre un être affable, disponible, prêt à s'expliquer sur lui, sur son oeuvre, sur sa subversion. Ses débuts, relatés dans son journal intime, furent fracassants et sa carrière démarra sur une ambiguïté jamais levée, celle d'un écrivain fascisant. Au fur et à mesure de la publication de ses ouvrages, il laisse néanmoins de côté son discours souvent axé sur des prises de positions à l'emporte-pièce pour laisser apparaître une sensibilité certaine à toutes les formes d'art, peinture et musique en particulier. Il ne connaît aucune limite, tant dans l'excès de louanges que dans le mépris violent. D'un côté comme de l'autre Nabe en fait toujours trop.

Quelle est la différence entre votre vie et votre oeuvre?

Aucune, c'est d'ailleurs une des tragédies de mon entourage, je n'ai pas de vie privée, je n'ai pas de vie publique, je n'ai pas de jardin secret, de vie intime, je n'ai rien de tout ça, j'ai tout mélangé. C'est une expérience vitale à traverser. Je me suis beaucoup intéressé aux travaux métaphysiques expérimentaux des Gilbert-Lecomte, des Daumal, je suis beaucoup plus proche de ça que ma réputation peut le laisser croire, ce sont des gens qui ont voulu vivre quelque chose d'important dans leur vie propre, de payer de leur peau, de leur chair. J'agis de même, mais moi, je ne le fais pas avec de la drogue, mais avec mes livres, avec la façon dont j'organise ma littérature. Tout cela est complétement noyé. Mes prédécesseurs du siècle ont poussé les limites de la fiction jusqu'où ils ont pu et moi je continue aussi en tenant compte de leurs trouvailles. Maintenant, c'est ma vie elle-même qui est devenue fictionnelle, je n'ai besoin de passer par aucune transposition, aucun décalage littéraire alors que je suis peut-être un des plus littéraires aujourd'hui. Le cinéma de Cassavetes, c'est ça ma famille. Prendre des personnages réels et par mon regard les transformer automatiquement en personnages de fiction.

Est-ce que dans votre journal, tout est vrai?

Tout est absolument véridique. Ça a l'air transposé, mais seule mon écriture transpose la réalité dans ma façon de la voir...

Vous tenez des propos, quand même...

Ah mais c'est exact! Personne ne peut mettre en doute les faits et les dialogues que je rapporte. Je suis allé offrir un exemplaire à Sollers, il a lu devant moi ses propres tirades, un grand bonheur pour un romancier...

.Vous vous considérez comme romancier?

Non, mais c'est ma vie qui est romanesque! Je suis un romancier qui n'a pas besoin de passer par le roman pour écrire des romans...

Quelles sont les retombées de la publication de votre journal?

Pour chaque tome, je perds des amis et j'en récupère d'autres. Il y a des gens qui se sentent agressés ou violés dans leur intimité et d'autres au contraire qui me disent : “mais comment, untel a mal réagi? C'est qu'il n'aime pas la littérature”. C'est normal, ils ne se sentent pas concernés, mais dans huit ans, à la parution de mon journal d'aujourd'hui, ils risquent de l'être! Je suis tout à fait d'accord, je comprends ça. Mais il n'y a pas de préférence, personne n'est épargné. Une de celles qui a le plus mal réagi, c'est ma mère, pourtant Dieu sait si j'ai déjà écrit sur elle. Cela fait un mois et demi qu'elle ne veut plus me voir. Elle m'a dit : “Tu aurais dû m'épargner parce que je suis ta mère!” Je lui ai dit que non, que je ne pouvais pas marcher dans ce truc, tout le monde à la même enseigne : le type que j'ai rencontré une minute, mon idole en jazz, la femme que j'aime, tous au même niveau. C'est un cosmorama égalitariste, mon journal intime.

Il n'y a rien de sacré pour vous?

Tout est sacré, je sacralise au contraire. Peut-être que dans vingt ans, une petite fille ou un petit garçon sera content de savoir comment était son père, en bien comme en mal. C'est important, il y a une valeur documentaire dont je suis conscient. C'est une sacralisation, même de mes ennemis. Dans Tohu-Bohu, je pousse même la sacralisation masochiste jusqu'à publier des articles contre moi par des journalistes en place qui continuent de me boycotter.

Votre postérité c'est important?

Pour moi, la postérité n'existe plus puisqu'on n'est absolument pas sûr qu'il y aura encore une littérature. La postérité, il faut la vivre aujourd'hui. Ma postérité, elle est maintenant, elle est de mon vivant. Je ne veux pas vivre sur la nostalgie. Pour moi tout est immédiat, l'amour, la mémoire, la vie, l'art. C'est beaucoup plus jouissif. Le paradis, ici et maintenant! Avec l'enfer! En enfer!

Pourquoi cette nécessité de tout écrire?

Je ne peux pas avancer dans ma vie sans écrire. Et sans publier ce que j'écris sur ma vie. Mon journal c'est exactement ce que je cherchais confusément depuis des années, c'est exactement ce que je voulais, un genre dans lequel je me sens vraiment bien. Je suis narcissique,d'accord, mais qu'est-ce que je parle des autres!

Mais est-ce que ce n'est pas les autres par rapport à vous?

Pas toujours. Quand je parle de Sam Woodyard, je ne parle pas de moi, c'est un portrait en chair et en os du batteur de Ellington dont tout le monde se fout.

Vous ne semblez pas avoir accès à la morale. Pourquoi?

Je ne sais pas, il faudrait relire tous mes livres. Pourtant on sait que je suis religieux et mystique, mais la religion a été dévoyée, c'est de là que vient tout le mal, à cause de la morale. Il ne faut pas confondre religion et morale, il y a une dimension spirituelle, mystique dans la religion qui n'intéresse personne et qui, révélée, ferait un bien fou à des millions de gens si vraiment on parlait de foi, de passion, de transposition du réel au lieu de parler de morale. Voilà pourquoi mon mysticisme est très mal vu. Je ne suis pas immoral, je suis amoral. Mais avec un tel amour qu'on pourrait dire mieux encore : je suis "amoural"...

Vous n'êtes pas seulement provocateur?

Dans le terme provocateur, il n'y a pas de pensée tandis que dans mes treize livres peut se dessiner une certaine cohérence. Je me définirais plutôt comme subversif.

Evidemment il y a une voix qui porte, une violence. Je suis la première victime de mon tempérament et comme je l'excuse chez les écrivains dits de caractère, on devrait me le pardonner également.

Propos recueillis par Alex Besnainou

Tohu-bohu et Journal intime 2
Marc-Edouard Nabe

Editions du Rocher
820 pages, 245 FF

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