Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 06 du 15 février / 15 avril 1994
Gil Jouanard n'est pas un
homme pressé. Bonjour, monsieur Chardin et Le Goût
des choses ou le doux murmure qui défie la valeur marchande
du temps.
Hymne au quotidien
L'écriture de Gil Jouanard impose un autre rythme de lecture que celui auquel notre siècle nous a habitués. Il faudrait, comme un orchestre avant le concert, accorder chaque élément de notre environnement, se faire offrir le silence et la quiétude, avant de se laisser accompagner par les méditations de l'auteur. Si l'on accusait Gil Jouanard de n'être pas de ce temps, l'écrivain aurait sans doute du mal à se défendre. Il lui vaudrait mieux plaider coupable et tenter d'obtenir les circonstances atténuantes. Sa plaidoirie, comme il se doit, ressuciterait l'enfance : entre ma septième et ma vingtième année, j'appris à disparaître entier dans la contemplation. Ecrits ces deux ou trois dernières années, les textes courts, lectures de photos, souvenirs, méditations, rassemblés dans Le Goût des choses tentent tout à la fois d'ouvrir le monde, ou de nous ouvrir à lui, et de fixer dans la mémoire un instant fugace, une impression fugitive. Le premier sourire des temps humains vint sur vos lèvres; tout fut saisi d'un frémissement et s'arrêta, durant l'espace fragile d'une éternité. Il est ainsi des découvertes qui jamais n'épuiseront notre émerveillement. On en frémit, on en redemande. Hélas, Gil Jouanard ne va pas puiser son eau toujours à la même source et il nous livre, ici, des textes de circonstances qui ne furent peut-être pas écrits dans la même ferveur. Rien cependant qui ne vaille pas la peine d'être lu, mais dans la juxtaposition des textes, les plus faibles souffrent d'autant plus d'être les voisins des plus sublimes. Il est vrai également que les choses n'ont pas toute le même goût...
Bonjour, monsieur Chardin
eut fait un trop long chapitre au recueil publié par les
éditions Verdier. Deyrolle éditeur en a donc hérité.
Il semble en fait que Gil Jouanard ne veuille être publié
que par ces éditeurs irréprochables qui offrent
aux textes leurs écrins de papier; sa bibliographie mentionne
ainsi, Fata Morgana, Jacques Brémond, Slatkine, etc. Bonjour,
monsieur Chardin commence comme un pamphlet, un haussement
d'épaules un peu las contre les producteurs d'oeuvres
artistiques, persuadés qu'ils sont de se trouver à
tout moment à la veille de changer le monde du tout au
tout et se finit en hommage. Hommage à Jean-Baptiste
Siméon Chardin peintre réaliste français
du XVIIIe siècle et hommage à Jean Follain le poète
du quotidien mort en 1970, renversé par une voiture.
Encore que le premier soit à sa façon un poète
et l'autre un peu peintre. Voilà donc où s'inscrit
ce Bonjour, monsieur Chardin, avec son titre à la Tati.
Hymne aux choses simples, il est, cet essai, un manifeste du savoir-écouter,
du savoir-observer. Il y a tant de fureur aujourd'hui, tant de
frénésie à vouloir marquer son passage sur
terre, que les traces laissées par les hommes déchirent
le silence et la beauté du monde. Au risque de passer pour
un réactionnaire, avec une pointe de provocation (les producteurs
n'ont pas droit à être des artistes),
avec beaucoup de persuasion (au point d'insuffler le désir
d'une visite à Chardin, au Louvre), Gil Jouanard rejoint
sur son chemin un Pierre Michon, un Christian Garcin. C'est un
peu une même famille, et de les savoir là, attentifs
à la vie, nous offre la certitude d'un abri, d'un havre
de paix.
T.G.
Le Goût des choses
et Bonjour,
monsieur Chardin
Gil Jouanard
Verdier et Deyrolle éd.
105 p., prix n.c. et 51p., 60 FF
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