Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 06 du 15 février / 15 avril 1994
Dix-sept ans d'enquêtes
et d'interviews ont permis la publication de la première
biographie d'un homme discret : Emmanuel Bove. Dix-sept ans pour
réhabiliter l'oeuvre d'un écrivain longtemps
All about Bove
Dans le Dictionnaire des littératures de langue française en trois tomes de Bordas (1984) entre Bout du banc et Bovelles, il n'y a rien. Emmanuel Bove, il y a 10 ans, ne faisait guère partie de l'histoire littéraire. C'est de cette injustice-là, répétée mainte fois, que se sont nourris Raymond Cousse et Jean-Luc Bitton pour réaliser la première biographie d'un écrivain né au crépuscule du 19e siècle. Emmanuel Bove, la vie comme une ombre (Ed. Castor astral) s'est bâti autour de témoignages, de documents retrouvés et de citations des romans autobiographiques de l'écrivain. OEuvre d'admirateurs, c'est aussi le livre de militants investis du besoin de défendre l'écriture bovienne. (1)
Il m'est très difficile de parler de lui sans avoir l'impression de trahir son extrême modestie. Louise-Emmanuel Bove, la seconde femme de l'écrivain, donne une explication sur le silence qui suivit la mort de son mari. Présenté par ses proches comme un être falot, transparent, effacé, l'écrivain n'a jamais donné de prises solides à ses futurs biographes. Pas de déclarations fracassantes, pas d'aventures rocambolesques, pas même de prises de position politiques tonitruantes; Bove est tout entier dans ses livres. Il aura donc fallu beaucoup d'acharnement aux deux biographes pour réunir la matière de ces 250 pages. Le résultat plus que probant, n'exclut pas cependant les périodes d'ombre dans la vie de l'auteur des Mémoires d'un homme singulier.
Emmanuel Bobovnikoff naît le 20 avril 1898 d'Henriette Michels, et d'Emmanuel Bobovnikoff un Russe, juif volage et velléitaire. Son enfance se passe entre deux familles, son père s'étant trouvé une maîtresse, Emily, riche Anglaise qui ne laisse pas le futur écrivain indifférent.
Raymond Cousse insiste sur ces années où ses déracinements, son sentiment de précarité existentielle marquent un traumatisme (...) comme si un blocage affectif s'était produit (...) qu'il cherche à surmonter par l'écriture sans jamais parvenir à l'exorciser.
De l'adolescence cahotique , on retiendra la misère dans laquelle il vécut, les petits boulots qu'il fit après la mort de son père tuberculeux. Ouvrier chez Renault, plongeur dans un restaurant à Marseille, portier à Versailles, il effectue même un séjour d'un mois à la prison de la Santé à cause de son état misérable et de son nom à consonnance étrangère (1916). Cette vie difficile lui fournira le cadre de ses deux premiers romans Mes Amis et Armand.
Lors de son service militaire, Emmanuel rencontre Suzanne qu'il épouse en 1921 avant de partir pour l'Autriche vaincue, où il se consacre à l'écriture. Impossible de savoir quand cette idée d'écrire lui est venue; dans l'hommage rendu à sa mort par Pierre Bost, son ami écrit :Il était romancier de naissance.
En Autriche naîtront Nora, sa fille et Mes Amis, son premier roman. De retour en France, un conte envoyé au quotidien Le Matin est remarqué par la directrice des contes, Colette. C'est sous son parrainage que Bove fait une entrée fracassante en littérature. Le succès est immédiat malgré les attaques des bien-pensants et des xénophobes qui s'attaquent à un écrivain qualifié d'étranger. Bove s'engage dans un travail acharné, ponctué par d'incessants déménagements. De 1927 à 1928, l'écrivain livrera onze romans ou recueils de nouvelles! L'argent commence à entrer et Emmanuel fait des promesses inconsidérées à son frère Léon et à sa mère. Bove pense pouvoir rayer la misère de sa vie d'un seul trait de plume. Emmanuel, volage comme le fut son père, quitte Suzanne et divorce en mai 1930 pour se remarier aussitôt avec la très riche Louise, enceinte. Ce sont probalement les dernières années heureuses de l'écrivain. En effet, Bove subit doublement la crise économique du krach boursier. Sa femme est ruinée, l'édition souffre. La critique s'intéresse de plus en plus aux ouvrages d'idéologie, Bove va être délaissé peu à peu.
Certes, il collabore aux revues antifascistes, mais aussi à Détective où par nécessité, il anime la rubrique astrologie. Il sera si démuni que lorsque sa mère mourra d'un cancer, il ne fera pas le déplacement à l'enterrement, ne pouvant pas en régler les frais (à moins qu'il y ait dans cet abandon d'autres raisons (?)).
En septembre 1936, Bove est atteint d'une pleurésie, cette maladie respiratoire marquera le début d'un étiolement physique et moral, note Jean-Luc Bitton.
A 40 ans Bove écrit : Je regarde le passé, car maintenant c'est bien le passé la partie la plus importante de ma vie. Et j'ai beau tout revoir. Je ne vois que mille et mille faits insignifiants. Rien de grand, rien de noble, rien qui soit digne d'être cité. A ce désespoir, s'ajoute la déconvenue cinglante de voir le manuscrit de Mémoires d'un homme singulier rejeté par Gallimard. La guerre arrive, Bove est mobilisé mais devra s'enfuir à Lyon, puis à Alger où il rencontre le premier éditeur de Camus, le libraire Edmond Charlot, qui veut publier Départ dans la nuit. En Algérie, Bove joue aux échecs avec Gide et Saint-Exupéry. Atteint de paludisme, l'écrivain est de plus en plus malade. En octobre 44, grâce aux bijoux de Louise mis au clou, le couple regagne la France, Bove contacte Gallimard à qui il envoie, confiant, le manuscrit du Piège. Mais nouveau refus. En avril 1945, Bove est victime de fièvres constantes, il s'alite et ne quittera plus la chambre avant sa mort. Mon petit être rachitique me fait penser à ces cerises qui restent les dernières. Emmanuel Bove meurt le 13 juillet 1945, un vendredi, à l'âge où est mort son père, comme lui d'une maladie respiratoire.
Le dernier chapitre de la biographie
tente de faire le point sur l'injustice qui condamna Bove et ses
écrits à ne rester que dans la marge de l'histoire
littéraire. La plume de Jean-Luc Bitton recense les témoignages
d'admiration pour une oeuvre écrite un demi-siècle
plus tôt. L'énumération, presque fastidieuse,
ressemble à un cri de rassemblement joyeux de ces hommes
auxquels le seul nom de Bove suffit à éclairer le
visage. En fin de volume, le biographe offre aux amoureux de Bove
certains de ses textes retrouvés dont les nouvelles Voyage
autour d'un appartement, et Retour, des articles, quelques
pages de journal et des notes de travail. A croire qu'une injustice
vient d'être réparée.
(1) A noter que Le Castor astral
réédite La dernière Nuit et publie
également L'impossible Amour, roman paru en feuilleton
dans les années 30 découvert par Jean-Luc Bitton
grâce à une publicité insérée
dans un vieux Paris-Soir trouvé à la bibliothèque
de l'Arsenal(!). Enfin, signalons la réédition,
en mars aux éditions Le Passeur, d'Adieu Fombonne
publié la première et seule fois en 1937 par Gallimard.
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