Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 06 du 15 février / 15 avril 1994

Virulent portraitiste des vies minuscules, Louis Calaferte avec la sortie du premier tome de son théâtre complet parle d'intimité. Féroce.

Calaferte : le savoir-vivre

Le premier tome du théâtre complet de Louis Calaferte, Pièces intimistes, (deux tomes des Pièces baroques vont suivre), est un bel ouvrage, sobre et élégant. Chacune des huit pièces (Trafic/ Chez les Titch/ Les Miettes/ Mo/ Tu as bien fait de venir, Paul/ L'Entonnoir/ Les derniers Devoirs/ L'Aquarium) est illustrée par Catherine Seghers. Cette dernière s'est magnifiquement emparée de l'univers de l'écrivain, ses hommes et ses femmes sont posés dans un univers géométrique, noir, blanc et gris.

Les pièces de Calaferte sont féroces, des satires noires. Une question revient, lancinante, comment ne pas se laisser abîmer par le quotidien, les habitudes, le seul fait de devoir vivre? “J'étais un enfant charmant. Plein de vie. Espiègle. Plein de vie...Un jour. Et un autre. Et un autre. Et un autre. Et encore un autre. Et un de plus. L'un derrière l'autre. Les uns derrière les autres. Tous les jours. Tous les jours. Tic tac tac. Tic tac tac. Tic tac tac. Broyé... Sans qu'on s'en rende compte... Sans même qu'on s'en rende exactement compte, n'est-ce pas...lI faudrait être si attentif... Profiter de tout... Faire si attention à tout...” (Mo)

Louis Calaferte met en scène des huis clos. Ses personnages donnent l'impression de ne presque plus sortir de chez eux. Et de ne voir personne en dehors du cercle de leur famille. Ils fabriquent leurs propres prisons. Ils prennent conscience de leurs défaites en se remémorant les rêves de leur jeunesse, ou bien ils attendent... Dans Trafic, papa et mamie, “vieux et frêles depuis toujours”, habitent juste au-dessus d'une gare. Un train en retard constitue pour eux un événement majeur. “Oh, comme nous sommes malheureux d'attendre. Des choses sales et vieilles qui attendent. Vieilles choses sales dans de sales vieux fauteuils, qui attendent au milieu de vieilleries en grignotant toujours les mêmes choses réchauffées, refroidies, réchauffées, refroidies. Qui attendent...” Et Chez les Titch, une famille est paralysée par l'attente du père, parti il y a plusieurs années.

Louis Calaferte a l'art de la rupture, et maintient toutes les situations dans un statu quo douloureux. Les textes dérapent parfois dans la violence, proche de l'hystérie, pour mieux retomber ensuite dans le banal, le quotidien. Le malaise n'en est que plus fort. Ainsi, les révoltes et les doutes sont balayés au moment des repas. Comme lorsque Grand Titch crie “pour ne pas crever”, “Pourquoi faire la vie?”, “Nous sommes tous des mendiants” et finit par dire “Moi aussi j'ai faim...”. Les réflexions sont systématiquement interrompues par des pensées parasites. “Elle disait, tu ne sais pas prendre la vie, les choses comme elles sont, comme elles viennent, te contenter de ce que tu es, de ce que tu as... Ce réséda est une saloperie, ça ne fleurira jamais. Qu'avons-nous eu? Je l'aimais. Quelle idée de m'avoir apporté ça !” (Mo).

Le lecteur se reconnaît souvent dans telle réplique ou telle attitude. On est forcément touché par ces Pièces intimistes. Elles dérangent par leur virulence, leur style très obsédant mais surtout elles donnent l'envie de ne pas s'installer, de bouger, de vivre quoi!

Théâtre complet et Pièces intimistes
Louis Calaferte

Editions Hesse (2, place du Château. 41000 Blois)
398 pages, 159 FF.

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