Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 06 du 15 février / 15 avril 1994

AUTEUR

Une quinzaine de livres dont Une Petite Robe de fête. Peut-on vivre de la poésie? Oui, dans tous les sens du terme. Rencontre avec un solitaire souriant autour de L'Eloignement du monde de Christian Bobin dont Gallimard propose en mars L'Inespérée. Une sorte d'autisme lumineux.

Christian Bobin, l'impertinence de la clarté

Neuf heures. Sonnerie du téléphone. La voix de Christian Bobin. “Je ne serai pas là...” Je retiens mon souffle, “avant 19 heures, mais je laisserai la porte ouverte. Si vous arrivez avant moi, entrez et installez-vous."

9 heures 30. Direction Le Creusot via Reims, Dijon, Chalon-sur-Saône. Six heures de route. La ville est un peu grise. Un monument en forme d'énorme marteau-pilon. Tout droit. Toujours tout droit. Une petite place. La statue en bronze d'un bourgeois bienfaiteur. L'écomusée de la verrerie. Une rue commerçante. Des magasins fermés. Après la pente, un pont de chemins de fer enjambe un noeud de lignes désaffectées. Un monument aux Morts. Au-dessus une sorte de colline avec des immeubles. La route monte en lacet, bifurque à gauche. C'est le dernier immeuble. 7e étage. Petit ascenseur. On sonne. Comme prévu, personne. Hésitation. Mais puisqu'il l'a dit, on pousse la porte. Une pièce est restée éclairée au fond. Appartement modeste mais chaleureux. Accueillant. Couloir avec un porte-manteaux perroquet. La cuisine est à gauche, avec sur la table une petite nappe à carreaux, une bouteille de whisky, trois verres et un mot griffonné à la hâte : “Bienvenue, installez-vous”. Tout au fond, le bureau. En profiter pour prendre des notes, saisir les premiers moments. Puis un bruit dans le couloir. C'est lui. Drôle d'impression. Rires. On se cale avec le magnétophone, l'appareil-photo et le whisky.

Christian Bobin, où êtes-vous né, quel est votre lieu d'enfance?

J'aurai une réponse double à vous faire. Le lieu d'enfance, c'est maintenant. Les visages que je regarde. Et puis, je ne cherche pas à fuir l'autre réponse. C'est un lieu géographique, politique, économique. Une ville. Je suis né ici au Creusot. dans ce lieu où l'on se parle, dans cet appartement, dans la Montagne aux Boulets, on doit être à cinquante mètres de l'endroit où je suis né. J'ai dû faire cinquante mètres en 43 ans. C'est vous dire si j'ai le goût des voyages.

Quelle est l'image la plus ancienne dans votre mémoire?

Elle m'est revenue, il y a peu de temps. Elle irrigue le papier blanc d'un prochain livre qui s'intitule L'Epuisement. C'est le seul souvenir réel dont je suis sûr. Et qui est pour moi fondateur. J'ai trois ans à peu près. L'âge où l'on met les enfants à l'école. J'ai l'âge où les mères abandonnent leurs enfants. Et c'est, de ma part, un refus arc-bouté. Un refus d'entrer dans le monde, dans la société. Et ce sont des hurlements qui ne durent pas un jour, deux jours. Mais trois ou quatre semaines. Matin et après-midi. Et il faut me traîner.

Qui vous traîne à ce moment-là?

La pauvre c'est ma mère. Elle ne peut pas faire autrement. Et ça doit être insupportable d'avoir un enfant comme ça, à ce moment-là. C'est le premier souvenir. L'entrée sur la pauvre scène du monde. Au-delà, je n'ai pas de souvenir. Ou alors, je ne sais pas, une lumière blanche, étale. Paisible, songeuse. Et puis tout à coup le rideau se déchire. Et il faut entrer en scène.

Dans vos livres vous parlez de la mère mais vous ne la nommez pas. On ne sait pas si c'est la bonne ou la mauvaise mère de la part manquante. Son prénom, par exemple?

Je ne cite jamais son prénom parce qu'elle-même ne l'aime pas. Mais plus profondément, quand je parle des mères, de la mère, comme si c'était une entité qui traverse toutes les cultures, je pense à un point commun, un point divin où la société renonce, s'arrête pour un temps, et il y a une personne qui prend le relais. Et qui a des trouvailles de coeur et d'intelligence inépuisables. Toutes sont comme ça. quand je parle de la mère qui traverse les phrases comme une souveraine, avec une longue traînée d'encre et de lumière, quand je fais des petites enluminures autour de la mère, c'est aussi la mienne. Mais pas uniquement. Parce que la mienne, j'ai peu de souvenirs. Elle est vivante, elle est toujours là, elle habite pas très loin d'ici d'aileurs, mes parents habitent l'immeuble à côté, mais j'ai peu de souvenirs. Je ne sais pas ce qu'elle a fait avec moi. Je pense qu'elle a dû être insensée. Pour m'amener des dizaines d'années après, à parler des mères comme ça, elle a dû être complètement démente. Démente d'amour. M'envelopper, me baigner dans une affection, un attachement insensés. Il s'agit donc d'elle. Mais plus simplement aussi de jeunes femmes que je regarde avec leurs enfants. Le passé est ameuté, ressuscité par le présent. Mais c'est quand même du présent avant tout dont je parle. Même quand je me tourne en arrière, c'est le présent que je vois.

Avec cet amour, cet enrobement, n'étiez-vous pas un enfant fragile?

Oui, cet amour peut placer dans une position de faiblesse, de distance. Je m'en suis tiré en faisant tout de suite un pas de côté. Vous savez, dans les cours de récréation, ceux qui se mettent à part, qui regardent les autres.

Pour voir une chose, il faut ne pas y être. Etrangement. Pour voir une chose, il faut en faire le deuil.

C'était déjà une solitude?

Oui. je n'ai pas de souvenirs, mais j'imagine, je pense que je devais être comme les enfants que vous voyez et qui sont seuls. j'aime pas trop voir les enfants comme ça, c'est un peu alarmant. Non?

Mais y avait-il une crise profonde dans cette enfance?

Non, je ne pense pas. Ma vie a coulé comme de l'eau. Il n'y a pas eu de moment de rupture, d'éclats. C'est comme une longue montée en force. Mais à partir de ce que j'ai longtemps éprouvé comme des faiblesses. Par exemple, l'isolement. Une maladresse dans tout ce qui est public, collectif. Peu de goût pour la vie ensemble. C'était un versant un peu gris. Et puis maintenant, si je regarde, je crois que toute l'écriture vient de là. Pas seulement l'écriture, le goût aussi que j'ai de la vie.

Y a-t-il un moment précis de l'enfance où ce rapport à l'écriture s'est concrétisé?

Non. Il me semble qu'il n'y a pas eu de moment où je me suis vu comme quelqu'un qui écrirait. Comme pour le reste, ça s'est passé à mon insu. Ma vie est venue se mettre en place, sans que je fasse grand-chose. J'ai plutôt eu le sentiment de ne pas y être.

Est ce qu'il y a eu des copains, des amis?

Je serais incapable de faire des récits d'enfance. Je me demande comment sont faits ces livres-là. Je me sens infirme devant ça. Et pour aggraver les choses, j'ai l'impression d'avoir une mémoire presqu'anéantie de tout ça. J'ai oublié l'intégralité des noms. Je ne me souviens ni des noms des enseignants, ni de ceux des amis ou camarades. J'en avais quelques-uns. Il me reste vaguement quelques visages comme ça, un peu errants. Cet oubli-là a avalé presque 20 ans de ma vie. Parce que ça continue après. Je n'ai pas de souvenir des années de lycée.

Ça pourrait resurgir?

Je pense que c'est là. Le terme oubli est peut-être impropre. C'est comme si il y avait eu une préférence toujours un peu folle pour le présent. Les choses sont bien là, puisqu'il y a un temps où elles étaient présentes. Donc ineffaçables. Mais pas de mémoire. Je pense que je serais un assez bon gibier pour la psychanalyse. C'est toujours louche, très louche, aussi peu de mémoire.

Y a-t-il un amour, un souvenir violent de quelque chose?

Ce qui me paraît le plus insupportable -et c'est aussi ce que fait notre société -c'est que l'école me séparait de moi-même. Ce n'était pas d'une personne, mais de moi-même, dans le vagabondage des heures, des humeurs. C'était ça dont j'étais séparé.

Quel a été le premier envoi, le premier manuscrit?

Oui, c'est vrai, un commencement est repérable. Ou alors, ça peut paraître contradictoire, le commencement, c'est dès le début. j'ai tendance à penser que c'est l'enfant de 3 ans qui écrit. Je suis toujours arc-bouté et refusant d'entrer dans les choses qui ne me conviennent pas. Je ne dispose pas de raisons pour expliquer mon refus. Même pour moi-même. Je ne dispose pas de langue pour dire pourquoi je ne veux pas telle chose. Je ne dispose des mots que pour l'écrit. Qui ne sont pas des raisons. C'est celui-là de 3 ans qui écrit. Le vrai commencement est là. L'autre commencement, j'aurai du mal à le dater. C'est une publication aux éditions Brandes. Dès le début, c'est une lettre. Je l'ai trouvée il n'y a pas longtemps. Je l'ai relue. Et ce qui est drôle, c'est que le premier écrit publié dit ceci “Tu me demandes si j'écris encore...”

Concrétement, ça s'est passé comment?

Par amitié. C'était quelqu'un qui était là. Laurent Debut. Il était en faculté avec moi. Lui en Lettres, moi, en Philo. On s'est rencontré. Le texte est passé comme ça. De main en main. Dans une fraternité. Il y a eu deux ou trois petites plaquettes chez lui. Et après, un trou. J'ai eu 4 ou 5 manuscrits refusés. A juste titre je pense. Je ne sais plus combien de temps ça a duré, 4 ou 5 ans, il faudrait vérifier. Peu importe. Cette mémoire est peut-être historiquement fausse, mais elle doit être vraie sur d'autres plans, plus profonds. En tout cas, c'est celle qui me sert à vous parler, ici, maintenant.

L'origine d'une écriture, c'est peut-être l'origine d'une parole?

Quand j'écris, les mots me viennent dans la bouche, avant de venir sur la page. Même en écrivant je me tiens au bord de l'oral. Un exemple concret, quand j'écris La Part manquante, qui est une icône autour de la mère et de l'enfant, et bien je tourne comme un insensé autour des deux. Autour de la fusion des deux. La rencontre a vraiment eu lieu. L'écriture me vient toujours comme ça, du dehors pas du dedans. C'est le dehors qui me rentre dedans. Comme un train fou. Et ça, je l'ai vraiment vu, 30 secondes, je me suis vraiment perdu entre deux gares, d'autant plus perdu fatigué que je n'ai pas le goût de voyager, et cette femme je la vois parler, je suis bouleversé, la rencontre a lieu sans que je lui parle. Je suis sûr que la rencontre a eu lieu. Elle s'éloigne. Je m'éloigne aussi vers un autre train. Je rentre ici, au Creusot. Je parle à des gens. Je dis voilà. J'ai vu quelque chose. Quelque chose qui m'a beaucoup touché. J'ai senti que quelque chose se déchirait. Et je voyais le lien de la mère aux enfants. Au-delà même, le lien de chacun à sa vie. De moi à ma vie. J'ai commencé à en parler. Mais la parole n'épuisait pas ce que j'avais à dire. C'est à ce moment-là que je commence à écrire.

N'y a-t-il pas une contradiction entre votre solitude et cet amour de l'autre? N'est-ce pas aussi faire table rase du couple, de la famille, pour que l'écriture soit possible. cette solitude, on dirait qu'elle est à la fois une tendresse, une exigence, et qu'elle vous dicte, de l'intérieur, une certaine dureté. Je suis peut-être brutal mais pourriez-vous vous marier, avoir des enfants?

C'est une magnifique question parce que, à la limite, il n'y a pas d'autre question à me poser. Justement cette année. Je crois que je vais vers quelque chose comme ça. Et c'est très neuf pour moi. C'est pour ça également que j'ai écrit un livre qui s'intitule L'Epuisement. Parce que tout à coup, j'ai été totalement perdu, quant à ce que je croyais de moi-même. De ce que je croyais sentir de la vie. L'écriture renforce les choses. Et tout à coup, je rencontre quelqu'un.

Jusqu'à aujourd'hui, j'ai vécu seul, je ne sais pas ce qu'est vivre avec quelqu'un.... Ça a dû donner une teinte à l'écriture, une force aussi. Est-ce que je peux vivre autrement? Oui. J'ai vu que je pouvais vivre autrement, sans perdre, comment dire...

La contagion de l'autre, sa présence?

Oui, voilà, c'est ça. On peut être seul d'une solitude heureuse. Mais on peut être avec l'autre également. En même temps (sourire). J'en suis là. En quelque sorte, je viens de découvrir l'Amérique...

(Un éclat de rire fracasse tout. C'est la montagne qui déboule. le fauve, le fou, le saint. L'enfant. Un rire animal, le rugissement d'un ours, le chant de la baleine. Son visage explose, une lame de fond monte dans ses yeux, jusqu'aux larmes, nous enveloppe, nous accroche au bastingage de ses mains, de ses bras.)

Je ne sais pas ce que ça va faire sur l'écriture, mais je sais que c'est déjà rentré dans l'écriture. Par exemple ça a donné un texte à la première personne qui titube un peu, presque sous l'effet d'une boisson. Un texte où la maîtrise formelle est moins tenue. J'ai eu envie de la lâcher un peu. C'est le texte qui s'appelle précisement L'Epuisement dans le livre. Et parce qu'après L'Eloignement du monde, j'ai pensé qu'il y avait un seuil au-delà duquel il n'était plus possible d'aller, sans tomber dans le formalisme, l'esthétisme, la joliesse. En fait, la vie est plus forte que moi. Depuis le début. Et de tas de façons. je l'écris, je crois. C'est une chose que je dis souvent, en changeant les images ou les façons de le dire. Et puis tout à coup, elle m'arrive.

Propos recueillis
par Dominique Sampiero

© Le Matricule des Anges et les rédacteurs

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