Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 05 de décembre 1993 - janvier 1994


Bonnes compagnies

D'une sobriété somptueuse, la revue Théodore Balmoral, hôte (en 17 numéros) d'écrivains comme Philippe Jaccottet, Christian Bobin, William Cliff, Jude Stéfan, Pierre Bettencourt, Jacques Réda et bien d'autres encore, s'est muée en un livre "Verdier" avec sa couverture jaune, caractéristique de la collection de littérature française chez cet éditeur.

Ecrire sur un autre écrivain, qui plus est un ami, présent là tout à côté, ne doit pas être chose facile.Imaginez le sujet de votre écriture observant par dessus votre épaule ce que vous dîtes de lui! Les relations d'amitié peuvent parfois se faner d'un mot mal compris, d'une phrase à double sens.A contrario, la profusion de compliments, l'hagiographie donnera au lecteur la désagréable impression d'assister à une remise de César, d'Oscar ou de tout autre prix.Mais ici, ce préjugé, très vite, est levé.En effet, Pierre Bergounioux, qui ouvre le défilé, ne s'embarrasse pas de politesse vis-à-vis de son frère Michon. Fidèle à lui-même, et donc à l'autre, le père du Grand Sylvain prend, fouille, déplie, ausculte le cas Michon ("Le malheur de Pierre Michon"), il en joue pour nous, dans une profusion de virgules et de volutes, il nous le hisse là-haut tout au milieu de la grande scène, près du ciel, loin de nos petites misères, mais proche de nous tout de même, parce qu'en disant :"Voici Michon", Bergounioux parvient à nous faire entendre : "Ecce homo, voici l'homme".Dès lors, le défilé peut se poursuivre, on sait que nous parlant de Pierre Michon, c'est quelque chose sur nous que l'on va lire. De Christian Bobin, qui bobinise, et de Claude Deguy qui proustinise, nous entendons deux lectures assez différentes de Michon, celle du premier est toute sensuelle (mais n'est-ce pas une posture?) et celle du second est plus intellectuelle, théorique (mais n'est-ce pas une fuite?).

On ne peut pas énumérer toutes les contributions à ces Compagnies, le bas de la page ici approche, et il faudrait dire combien Rimbaud le fils qui paraît aujourd'hui en poche est un livre essentiel dans l'oeuvre de Michon. On sort de ce récit avec le sentiment que ce pourrait être là le dernier d'une oeuvre née de l'autobiographie (Vies minuscules) et qui après de somptueux détours (Vie de Joseph Roulin et Maîtres et serviteurs), serait arrivée à la source même de sa raison d'être.

Heureusement il n'en est rien, et de Michon aujourd'hui nous attendons L'Origine du monde dont Théodore Balmoral publie deux chapitres dans ces belles Compagnies.

Compagnies de Pierre Michon
Théodore Balmoral/Verdier

168 pages, 85 FF
Revue Théodore Balmoral
5, rue Neuve Tudelle 45 000 Orléans

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