Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 05 de décembre 1993 - janvier 1994
Avec la traduction de Mexico minuit moins
cinq près de trente ans après sa parution au Mexique,
Agustin montre que le temps ne fait rien à l'affaire. Rencontre
avec un auteur remarquable.
L'écriture cardiaque de José
Agustin
Existait-il une véritable littérature mexicaine avant José Agustin? La question reste posée tant la parution de deux romans en 1966 chamboula tout.
L'auteur : un écrivain prodige de 20 ans. Succès immédiat auprès du public jeune, pincement de nez des tenants de la bonne pensée. Avec La tomba et De perfil (Mexico midi moins cinq, en français) la Onda était née. Aujourd'hui José Agustin approche de la cinquantaine. Il n'a rien oublié de ce temps-là même si son allure rappelle plus un employé sage qu'un révolutionnaire culturel. Pas de pose, de personnage drappé dans sa légende. Timide, il bégaie presque en s'exprimant, jette de temps à autre un coup d'oeil à son paquet de cigarettes sans filtre sans jamais y toucher, parle français mais préfère dialoguer dans un espagnol limpide et hoche la tête à chaque question, un rien surpris de la curiosité manifestée à son égard.
La Onda est un mouvement littéraire, allié à la musique rock et au phénomène de contre-culture en général, c'est un mouvement irrévérencieux, ironique, iconoclaste et très expérimental. Agustin prend la société à rebrousse-poils, propose un souffle neuf, une vision ardente de la phrase, du mot, de la structure et lance la Onda qui prend son essor en 68, l'événement le plus marquant depuis la révolution mexicaine. Immédiatement la jeunesse embraye. Voilà Agustin à 22 ans, à la tête d'un brasier culturel qui va saper à la base la société mexicaine. Pourtant ces deux romans sont très différents, La Tomba est plus proche de l'existentialisme, du monde beatnick et se termine par une mort tandis que De perfil a une veine plus jouisseuse, plus proche de la vie et finit par une naissance. Le héros de De perfil traverse son adolescence dans une sorte d'indifférence détachée en contradiction avec la vie et la personnalité de José Agustin. C'est que je n'ai pas écrit d'autobiographie avec ce livre, le personnage de De perfil a la facilité de pouvoir circuler à travers des milieux différents, et j'ai voulu écrire sur les niveaux distincts de la société. A l'origine ce livre devait s'appeler Le miroir en feu, parce qu'il était la réflexion de tout ce qui m'entourait. Les lecteurs peuvent ainsi tirer leurs propres conclusions. Les personnages du livre sont en manque d'identité, se cherchent sans vraiment se trouver. C'est l'âge qui veut ça, c'est le Mexique perçu par des individus en train de se former. Mais il ne s'agit pas d'un documentaire sur ce pays dans les années soixante. Loin s'en faut, ce livre est universel, c'est le livre de la jeunesse. Le thème central est un rite d'initiation à la vie en même temps que le reflet d'un monde social en ébullition, il se trouve que cette époque-là correspondait exactement à l'état d'esprit de mes personnages. Le livre a fait scandale, mais jamais, on n'imaginait qu'il aurait ce succès là, on disait à l'époque que ce n'était pas de la littérature. Rire juvénile de Agustin.
La nouveauté réside dans l'écriture et dans la structure de De Perfil. Agustin casse les mots, les amalgame, crée ce dont il a besoin, il ne s'embarrasse pas non plus d'une narration linéaire, malgré une chronologie sourde, l'histoire vole en éclats, franchit les scènes, enjambe passé et présent dans une ironie permanente. C'est de l'écriture en fusion, rythmée au tempo de la vie, loin des normes académiques. J'ai été très impressionné par Lolita de Nabokov, la façon qu'il a de jouer avec les mots, de les tordre et comme j'avais déjà une tendance à la littérature peu conventionnelle... Les années 70 ont été l'ère des expérimentations littéraires mais ce que j'ai voulu surtout créer, c'est une littérature entre deux mondes, qui mêle la tradition et la révolte. La force d'Agustin est qu'il ne s'agit pas uniquement d'une recherche formelle, d'un exercice de style ennuyeux et théorique. Ce n'est pas l'esthétisme pour l'esthétisme, mais la recherche de l'émotion à travers des formes nouvelles. Agustin ne fait pas du Nouveau Roman, il reste très humain, très proche des pulsations cardiaques. Est-ce qu'aujourd'hui, malgré son actualité, Agustin écrirait le même livre? Je crois que non, je ne suis plus un adolescent, je reste néanmoins complètement dans l'esprit de la Onda, maintenant j'essaie de faire un travail plus profond, plus ample. Je continue à écrire des livres contestataires, je veux stimuler le lecteur pour qu'il participe encore plus à mon écriture. Je tente d'aller à la limite de là où on peut aller avec les mots, comme ça je peux toucher des strates plus universelles pour pouvoir être apprécié par différentes personnes. Les mots doivent être amenés à leur extrême en les étirant, jusqu'à ce qu'ils signifient autre chose que leur représentation première. Bien sûr, Agustin a fait des émules, une école s'est tout de suite créée mais ceux qui ont essayé de suivre le mouvement comme un mimétisme se sont fracassés tandis que ceux qui ont plus compris l'esprit que la forme ont constitué une sorte de continuité. Je pense en particulier à Juan Villoro qui fait un très bon travail et qui est un ami personnel. La jeune génération d'écrivains mexicains a lu et digéré Agustin. On ressent en ce moment comme une résurgence de la Onda. Beaucoup de livres publiés dans les années 90 utilisent la vision de De perfil. Dans les années 70 et 80, mes livres ont été satanisés, l'"établishment" a essayé d'occulter mon travail, mais la persistance du temps a prouvé qu'il s'inscrivait dans la durée. Et les années 90 commencent à avoir beaucoup de points communs avec les années 60. Agustin est partie prenante de ce nouveau mouvement même s'il vit à l'écart maintenant de Mexico, ce qui lui permet d'avoir le recul nécessaire, une distance et une perspective qui donnent plus de force et de poids à ce qu'il dit. Mon dernier livre est une chronique de la vie mexicaine de 1940 à 1982, deux tomes qui racontent aussi bien le monde de la boxe que de la littérature ou de la musique. C'est une période peu connue au Mexique car les protagonistes sont encore vivants et cela peut gêner bien des gens.. Mais ce n'est pas une histoire officielle, c'est une histoire très différente, très subjective. Ce livre est déjà sorti au Mexique et connait un véritable succès.
Auparavant, Agustin a publié Se esta haciende tarde qui fait le point sur ses expériences avec les hallucinogènes, LSD et champignons, puis Ciuades desiertas, critique et fascination des U.S.A., Cerca del fuego en 86 qui raconte une étrange histoire d'amnésie de six ans, qui est la durée exacte d'un gouvernement au Mexique. Il a également écrit quantité de nouvelles, participé à des scénarii, fait de la critique musicale rock. Il a également été en prison pour raison politique et usage de drogues.
Tout son travail est de chercher dans les mots les différents masques de l'âme . Aujourd'hui, il est reconnu comme le père d'une nouvelle tradition, mêlant époque, culture et avant-gardisme mais toujours très ancré dans ce qui fait pour lui la seule littérature : la clarté. Agustin n'est pas un penseur fumeux se réfugiant derrière un jargon pour masquer un grand vide, il avance à découvert, armé de mots simples même s'il les invente pour dénicher à l'intérieur de l'homme ce qui l'anime, tenter de capter la vie et de la restituer intacte. De Perfil a été réédité 22 fois, il n' y a pas de hasard.
José Agustin semble un homme très tranquille.
Comme quoi il faut se méfier des apparences.
Alex Besnainou
José Agustin
Mexico midi moins cinq
Traduit magnifiquement de
l'espagnol (Mexique) par Jean-Luc Lacarrière.
Editions de La Différence
340 Pages, 138 FF
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
Accueil Le Matricule des Anges