Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 05 de décembre 1993 - janvier 1994
Du temps d'avant l'avant, les figures au
goût mythique de Pierre Bettencourt émergent vers
l'infini : légendes et contes universels.
Aux frontières du réel,
au coeur des ténèbres
L'Homme-cristal et Le dernier Amour du colonel Radoschkovski constituent la dernière partie d'un ensemble que Pierre Bettencourt a intitulé Histoire naturelle de l'Imaginaire. L'Homme-cristal nous conte le tragique destin de ces magnifiques mâles géants qu'on appelle les hommes-cristal, cousins translucides de l'être humain qui peuplent les mers et que les pêcheurs capturent pour la Reine de la Grande Ile. Entre conte et légende, ce récit prend la forme d'un jeu de séduction entre l'eau et la terre, entre un monde aquatique et le ferme, l'opaque. Son univers s'étend des profondeurs de l'océan au lit sur pilotis, lieu de la rencontre, de l'accomplissement, de l'étreinte des corps transparents et des corps visibles où dans la tentation d'un parfait équilibre l'homme-cristal est pour une nuit consacré dieu Priape.
Le dernier Amour du colonel Radoschkovski
est la confrontation de l'Histoire et du non-temps à travers
laquelle une équipée, le colonel Radoschkovski et
Georges Alexandrovich Loupkine accompagnés de je
personnage-narrateur, s'élance dans une expédition
sur l'île de M., monde irréel habité par des
femmes-mammifères, des femmes monotrèmes (vivant
dans des galeries, ces belles ensevelies se
reproduisent entre elles, pondent des oeufs mais allaitent leurs
petits). Ce voyage initiatique confronte aussi un monde familier
- l'espace de la cité, l'Académie des Sciences -
et un univers extraordinaire, le règne végétal
et animal. A travers ces deux récits, Pierre Bettencourt
se joue des traditions du mythe. Il tend en effet à ériger
ses histoires en "histoires vraies", sacrées,
ces histoires qui définissent les mythes. Ainsi ce voyage
constitue un véritable retour aux origines, relatant des
événements qu'on pourrait situer dans un temps primordial,
au (Re)Commencement où les femmes et les hommes sont des
êtres surnaturels, membres d'une espèce vouée
inéluctablement à disparaître, dans un temps
eschatologique. Ces aventures heurtent les personnages, les consomment
et surtout en frappant de plein fouet le narrateur du Dernier
Amour du colonel Radoschkovski elles s'auto-détruisent,
s'achèvent. en effet, c'est ce narrateur qui confère
au récit le statut de mythe en le présentant comme
une histoire vraie. Mais ce narrateur n'est-il pas
qu'un fabulateur comme le laisse supposer l'ultime phrase? Peut-on
lui faire confiance lorsqu'il nous dit: je relate ici
le récit qu'il (le colonel) devait nous faire par
la suite. Son discours n'est sans doute pas débarassé
de toute affabulation. Les notes du prétendu
éditeur, au bas des pages qui viennent rectifier certaines
informations du texte ne sont-elles pas le témoin d'une
escroquerie? Mais c'est bien dans l'affabulation -l'affabulation
comme l'arrangement des faits dans un roman, comme l'organisation
du récit- que L'Homme-cristal et Le dernier Amour
du colonel Radoschkovski trouvent leur cohérence, c'est
peut-être là que Pierre Bettencourt élabore
une fiction toute puissante.
Pierre Ceppetelli
L'Homme-cristal suivi
de Le dernier Amour du Colonel
Radoschkovski
Pierre Bettencourt
Lettres Vives
76 pages, 79 FF
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