Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 05 de décembre 1993 - janvier 1994
Loin du tumulte parisien, l'éditeur-imprimeur
Le Temps qu'il fait cultive une image de qualité. Tournant le dos
aux modes, Georges Monti son directeur, aime la littérature
de terroir, libre des contraintes commerciales.
Le Temps qu'il fait : un éditeur
hors saisons
Pour ceux qui aiment les livres du Temps qu'il fait, son domicile cognaçais a de quoi rassurer. La petite maison d'édition qui abrite tant d'arpenteurs de la mémoire poétique offre l'image fidèle d'un refuge paisible, reculé, non comme le curieux pouvait s'y attendre à la lisière des dernières rues citadines, mais au fond d'une cour, en lieu et place d'un ancien chai. Un panneau accroché au fronton de ce bâtiment imposant laisse percer son activité dominante : l'imprimerie. Derrière la porte principale règne une douce impression d'ordre. Deux presses artisanales s'activent, entourées de toute part par le fruit de leurs saccades. Une immense affiche, coincée entre deux étagères métalliques, attire le regard. A quoi sert la littérature?, lit-on. Il faut donc monter le petit escalier pour espérer une réponse.
Georges Monti a la quarantaine. Il dirige les éditions Le Temps qu'il fait et l'imprimerie du même nom depuis leur création, en 1981. Une double activité qui emploie sept personnes dont quatre chargées de la production. Prestataire principal des éditions Fata Morgana, occasionnel de Deyrolle éditeur, Arcane 17, William Blake and C°, Obsidiane etc., le secteur imprimerie représente 75 % du chiffre d'affaires de la société, avec cette année une croissance (avoisinant les 12%) qui ferait pâlir bon nombre de professionnels. Georges Monti dit pourtant vouloir tasser ce développement: Je ne suis pas un homme d'affaires, ni un promoteur d'imprimerie, confesse-t-il. Car sa passion est avant tout vouée à la littérature, une passion névrotique qui l'a conduit à abandonner l'Education nationale pour endosser l'habit d'éditeur.
Depuis 1981 et doté d'un solide catalogue de plus de 200 titres (regroupant bon nombre d'oeuvres de Jude Stéfan, Baptiste-Marrey, Armand Robin, Jean-Claude Pirotte, Henri Thomas, Marina Tsvetaeva, Jean-Louis Trassard, Joseph Delteil...), à raison de 15 à 18 nouveautés par an, Le Temps qu'il fait s'est assuré une bonne assise de respectabilité dans le monde éditorial. Avec un tirage oscillant entre 1 000 et 2 500 exemplaires, et une vente moyenne (très aléatoire) approchant les 800 à 1 000 ex. (avec quelques bons coups comme l'Isabelle Bruges de Christian Bobin - paru en 1992, meilleure vente actuelle, avec 12 000 ex.- quelques bonnes surprises comme le premier roman de Jan Laurens Siesling, Le Maître de la Tour-du-Pin, 3 500 ex.), l'éditeur charentais a réussi le tour de force, où beaucoup ont échoué soit par tentation ou par épuisement, de maintenir sa ligne éditoriale, basée sur l'exigence, la patience , la cohérence et la fidélité.
Comme si cela ne suffisait pas, il a même lancé en novembre 1992, une revue littéraire, Chef-lieu, suivant de peu la création de Papilles, une revue des Bibliothèques gourmandes, consacrée aux choses de la gastronomie.
Peut-être élitiste, un
peu 6e arrondissement, reconnaît presque contrarié
son directeur, Le Temps qu'il fait n'en constitue pas moins une
poche de résistance artisanale de choix pour assurer la
pérennité d'une certaine idée de la littérature
alternative, d'intervalles, abandonnée par l'industrie
éditoriale. Pour s'en persuader, il faut entendre
Georges Monti évoquer ses rencontres commotionnantes
avec Georges Navel, Henri Thomas ou Louis-René des
Forêts, ses moments priviligiés de découverte
avec ses auteurs fétiches, son attachement à la
dignité des écrivains. Bref, il faut l'entendre
parler de son cheminement d'éditeur, assez pacifique,
admet-il, mais diablement ressourçant.
Le Temps qu'il fait est à la fois éditeur et imprimeur. Une double activité plutôt rare de nos jours?
A tort, car c'est une bonne solution. Avant de lancer seul en 1981 les éditions Le Temps qu'il fait, j'ai abandonné mon poste d'enseignant pour me rapprocher d'Edmond Thomas, qui s'occupait des éditions Plein Chant (Charente), lesquelles à cette époque, c'était en 1979, sortaient des revues ronéotypées, sorte de publications underground. Nous voulions monter une vraie maison d'édition. Mais quel banquier pouvait nous faire confiance? Nous nous sommes dit qu'il serait plus facile d'avancer en possédant nos propres outils de production. C'est un simple raisonnement post-marxiste. Etre imprimeur pour devenir éditeur. Nous avons donc emprunté 50 000 francs. Simplement, j'ai eu la naïveté de penser que peu à peu la seconde activité allait l'emporter sur la première.
Aviez-vous une expérience en la matière?
Aucune! J'ai appris sur le tas en me mettant de l'encre jusqu'au coude. Nous avions récupéré une photocomposeuse, une petite presse-offset sur annonce, à bout de souffle. Nous avions un atelier exigu, pas chauffé, sans WC, éclairé par la seule lumière du jour. Je me souviens d'un hiver terrible où les conduits d'évacuation étaient gelés et où l'encre ressemblait à du goudron. Des conditions de travail à la Germinal! Mais attention, ce folklore-là n'est pas une façon de valoriser le présent. A cette époque, le salut, pour fonctionner en dehors d'une logique économique, passait simplement par l'ingéniosité. Egalement, plus que la compétence, je crois en l'investissement intellectuel d'une technologie.
L'apprentissage a duré...
...Trois mois. Ensuite, nous avons sorti notre premier livre, un numéro de revue consacré à Gaston Chaissac. Le premier livre dont je suis l'éditeur (en 1979, sous l'enseigne Plein Chant) ce fut La fausse Parole, d'Armand Robin un essai sur les radios de propagande, publié d'abord par les éditions de Minuit en 1953.
Armand Robin a joué un rôle crucial, sorte d'auteur-fondateur de votre maison. Déjà par votre nom, emprunté au titre du seul roman d'Armand Robin.
La fausse parole fut l'un de mes premiers chocs littéraires. Après quatorze années d'existence éditoriale et 200 titres à mon actif, je renvoie chacun à ce titre de référence pour situer sa position de lecteur et comprendre mon catalogue. Sa portée littéraire est immense. Il montre que la propagande ne ment pas, mais vide de son sens son message. La fausse parole fut tirée à 1 100 exemplaires et jamais la presse n'a autant parlé de l'un de mes livres! Le premier texte que j'ai publié, sous l'enseigne Le Temps qu'il fait, fut une plaquette de poèmes signée Robin, maintenant épuisée, intitulée Le cycle séverin.
Au temps qu'il fait, la fidélité est une vertu importante, une fidélité renforcée par un esprit de famille particulier. Il existe une forte connivence entre les différents auteurs: Jacques Borel, Henri Thomas, Jean-Claude Pirotte, Joseph Delteil, Christian Bobin... Certains ont évoqué la littérature dite des discrets.
Pas seulement. Ces auteurs sont surtout attachés à des valeurs premières comme le langage, la mémoire, l'enfance que bon nombre de fausses littératures ont abandonné. Ils montrent tous, à leur façon, que la littérature est une catégorie du réel, pas son envers, ni son reflet. On est loin de la littérature de distraction ou d'information. Julien Gracq a fait cette distinction entre les écrivains de situation et les écrivains d'audience. En termes éditoriaux, les écrivains d'audience sont plus durables, moins soumis aux cadences du marché. En termes littéraires, ce sont des écrivains qui anticipent l'avenir de la littérature, qui ne sont pas tributaires de la servilité du public.
Par exemple?
Par exemple, je trouve très caractéristique, très personnelle, très originale cette appartenance des auteurs que je publie à une région désignée. On pourrait parler de provincialisme à propos de Thomas (les Vosges, la Bretagne), de Dhôtel (les Ardennes), de Trassard (la Mayenne). Mais l'attachement aux lieux d'enfance, ou aux lieux du coeur, montrent une façon modeste d'être exigeant. Car ce n'est pas d'un département que Trassard regarde le monde, pas même d'une commune, mais du pré qui est devant sa maison natale. Si les livres que j'aime sont mal définis en ce qui concerne les critères de genre (poésie, romans, récits...), ils me semblent en revanche avoir le génie des lieux, être de quelque part, d'un climat, mais en même temps hors du temps. C'est le contraire des romans à la mode, qui sont de nulle part (ou de partout) et ancrés dans l'époque. Je crois sincèrement qu'un certain "localisme" (je ne dis pas régionalisme!) est la source d'une émotion universelle. Je pense à la belle phrase de l'écrivain portugais Miguel Torga : L'universel, c'est le local moins les murs. Si c'est vrai, l'écrivain doit retourner au local, et abattre les murs.
Il vous est difficile de parler littérature sans parler d'édition. Comment vous situez-vous au sein du métier?
Ce qui me sépare des grandes familles d'édition, ce n'est pas les principes commerciaux mais l'idéologie. J'essaie de considérer chaque titre comme un individu et non comme une ligne comptable dans une économie d'ensemble. Je tâche de donner à chacun le temps qui lui est nécessaire. Je veux tout faire pour échapper à la cavalerie, et à la pratique actuelle qui consiste à publier comme on joue à un jeu de hasard, en comptant sur un best-seller pour éponger les pertes de 15 ou 20 titres déficitaires et financer la suite. Et, de fait, une petite maison a la liberté économique de publier des ouvrages dont le seuil d'amortissement se situe entre 400 et 1 000 exemplaires. C'est d'autant plus vrai chez moi où les frais sont réduits à leur plus simple expression, le coût de fabrication et de diffusion, les droits d'auteurs, les frais généraux minimum. Ces deux dernières années, la loi du marché s'est permise de ratisser sauvagement l'édition artisanale. Pour placer 50 titres, un petit éditeur doit payer 3 000 F par mois au distributeur. je n'éprouve aucune amertume de dire que nous sommes un recours. Nous faisons ce que l'édition industrielle ne veut pas ou ne peut pas faire.
Vous jouissez d'une très forte image auprès du circuit spécialisé. Malgré tout, vos textes s'adressent à un public restreint. Est-ce un paradoxe?
Quel mépris lorsque on me dit: Comme ils sont beaux vos livres! J'entends qu'il y a des livres qui se lisent et les autres. On m'assimilerait donc à un parfumeur ou à un confiseur. Cela me dérange. Cela m'ennuie un peu d'être relégué dans le camp des happy few. Ce que je souhaite, ce sont des lecteurs moins intimidables, des lecteurs qui abandonneraient ce préjugé de forme. Qu'on sorte un peu du manteau du livre (label, forme) et qu'on revienne un peu à la magie, celle du texte, du titre, de la quatrième de couverture.
Tout en reconnaissant que le label Le Temps qu'il fait existe d'une manière forte... Votre invitation à la lecture demande de l'exigence.
Entre parenthèses, je préfère la notion de cohérence à celle de label qualitatif car il sous-entend l'idée que l'éditeur puisse faire écran à l'auteur. D'ailleurs, chaque auteur est unique, ce n'est pas la parenté d'une oeuvre qui m'intéresse, mais sa singularité dans cette parenté. Pour revenir à votre question sur l'exigence... ce n'est qu'une affaire de lucidité! Passées quelques centaines de lecteurs, commence le malentendu. Ce n'est pas par hasard si Michaux ne voulait pas être édité en poche. J'irai même plus loin. C'est inespéré que les gens lisent nos livres. C'est extraordinaire qu'il y ait déjà un millier de lecteurs lorsqu'on sait que dans 90% des cas, l'acte de lire est conditionné par des motifs de distraction.
Un dernier mot. Quels souvenirs gardez-vous de Henri Thomas?
Le souvenir d'un grand esprit, d'une figure emblématique. Ce sont ses amis (Armand Robin, Armen Lubin et Jean-Paul de Dadelsen) qui nous ont rapprochés. Pour Henri Thomas, tout passait par le langage; il ne faisait aucune différence entre le réel et l'imaginaire, au point qu'au bout d'une heure de conversation, on ne savait plus très bien distinguer ce qu'il se rappelait de ce qu'il inventait. Et sa conversation est restée jusqu'à la fin merveilleuse, tour à tour pétillante et rêveuse. Il était capable de parler de Paul Valéry, qu'il a veillé sur son lit de mort, et d'enchaîner aussitôt sur deux vers de Corbière! C'était le monde de Henri Thomas.
Un nouveau titre de Henri Thomas est-il prévu?
Oui, le 1er janvier 1992 était sorti
Le cinéma dans la grange; le 1er janvier 1993, ce fut
Le poison des images que Thomas considérait peut-être
pas comme le meilleur de ses livres mais certainement le plus
beau. Le 1er janvier 1994 paraîtra un recueil de notes extraites
de ses carnets, qu'il m'avait donné il y a presque un an.
Ce sera La Défeuillée, avec entre autres
ce scénario express qui est celui même de sa vie
et de son oeuvre : Quelqu'un rêve que je suis vivant.
Quand il cessera de rêver -quand il s'éveillera,-
je mourrai.
Propos recueillis par Philippe Savary
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
Accueil Le Matricule des Anges