Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 05 de décembre 1993 - janvier 1994


ENTRETIEN

Qu'est-ce qui relance sans fin la littérature? demande Pierre Michon dans Rimbaud le fils. L'écrivain qui prévient : je suis un homme de l'écrit pas de l'oral , nous parle de son rapport à l'écriture.

Pierre Michon entre inspiration et désir

Pierre Michon, vous parlez de l'écriture comme d'une grâce. De la grâce à l'inspiration il n'y a qu'un pas...

Oui, un texte ne peut que me sembler dicté. Je m'installe à mon bureau tous les matins pour être prêt à recevoir le texte. Je ne crois pas du tout à l'inspiration, mais je m'y fie, et je m'y fie parce que ça marche. Finalement je n'ai rien contre la théorie de l'inspiration. Il faut seulement être très vigilant au niveau du sens, il faut que l'être moral reste éveillé, attentif, mais il faut se laisser guider par l'émotion. La réussite c'est l'équilibre entre la vigilance et l'émotion.

En tout cas, il ne faut pas que l'écriture soit un travail. Je n'ai jamais voulu travailler.

Concrètement comment se passe l'écriture?

Pour écrire, il y a six mois d'attente, de maturation et, à peu près trois semaines d'écriture proprement dite. Il y a sûrement beaucoup de gens qui travaillent ainsi.

Mon premier jet est écrit au crayon à papier. Je le compose en laissant des blancs dans le texte, pour marquer le rythme, les mots viendront après, c'est comme une partition. Cette écriture se fait très vite, généralement le matin entre 6 et 9 heures. Il ne faut pas trop revenir dessus. Il faut suer sang et eau mais très vite. C'est une excitation, c'est un speed.

Après les Vies minuscules vous avez eu l'impression que tout était dit. Puis, quatre ans plus tard, vous avez écrit Vie de Jospeh Roulin. Vous n'avez pas peur que certains disent : “Pierre Michon c'est toujours pareil”?

Si quelqu'un dit cela, ça gênera l'homme vaniteux en moi. Je ne sais pas. Tout ça a peu de rapport avec l'être en moi qui écrit; ça a à voir avec mon être social, pas avec l'être qui écrit. D'ailleurs c'est vrai, j'ai tout dit déjà.

Nathalie Sarraute, Claude Simon, ils sont nombreux, ces écrivains à avoir tout dit et à dire encore...

Mettons qu'avec Vies minuscules j'ai trouvé une voix mais les variations sont nombreuses comme pour un instrument de musique.

Ecrire, ce n'est pas aller vraiment vers quelque chose de toujours plus enfoui, c'est danser autour, c'est chanter autour, mais chaque fois sans doute, cette chose que l'on cherche, on la creuse un peu plus...mais je n'en suis pas sûr.

(Pierre Michon est perturbé par l'arrivée près de nous et simultanée de deux jeunes américaines tout sourires et du serveur encombré de trois verres de Beaujolais nouveau. Plus tard, et d'un commun accord, nous stopperons cet entretien, plus occupés à recevoir du monde extérieur les plaisirs simples et rares de novembre).

Cette chose que l'on chante et autour de laquelle on danse, c'est une sorte de vérité?

Je ne crois pas que je recherche seulement une vérité. Le but de l'écriture est un but de plaisir, plaisir à partager, plaisir à donner. L'attente est douloureuse mais l'écriture est une grâce, c'est quelque chose qui ne vient pas de moi c'est un cadeau.

Vous situez l'origine des écrits de Rimbaud dans une lutte contre les pères, contre la langue maternelle. Vous-même, vous avez un peu ce parcours de rejet d'abord, rejet de la Creuse, rejet de vous-même, et pourtant cette langue littéraire que vous utilisez est d'une pureté extraordinaire. Pas de violence commise à l'encontre de la syntaxe, pas de néologisme, pas de glossolalie...

C'est vrai, j'ai un usage de la belle langue mais c'est tout de même un usage violent. Le style, je le porte à des extrémités que ne tolère pas la belle langue. Je le porte jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il soit prêt à basculer.
Je me sens d'ailleurs plus proche de ceux qui détruisent cette langue.

Mais on est loin, j'imagine, de vos écrits “impubliables” selon votre expression, produits dans les années 70?

Ces textes me servent de barrière, c'est la limite que je ne dois pas dépasser. Ces textes coupaient toute communion avec le lecteur.

Vos romans nous donnent à sentir, à comprendre l'essence même de la vie de personnages illustres ou modestes. Mais pour chacun vous semblez avoir d'abord fait un travail prodigieux de documentation.

C'est surtout vrai pour Vie de Joseph Roulin et Rimbaud le fils. Je lis beaucoup de textes sur l'époque. Des études, des oeuvres. Tout ça ne sert à rien en fait mais ça me donne une certitude, une confiance en moi. De toute façon, on ne sait jamais rien du passé, on invente.

Quand vous écrivez, vous maîtrisez totalement la marche du roman?

Ah non! Il faut absolument que je ne sache pas ce qui va se passer. Il faut que je découvre tout, sinon ce serait une besogne.
C'est une machine qui marche toute seule, l'écriture; qui a sa logique et Pierre Michon a bien peu à voir là-dedans, sinon à écrire.

(Une pause, et comme pour résumer six heures de discussions) :

Il faut être plein de désir pour que le texte vienne, ce n'est qu'une question de désir, il ne faut pas travailler les choses.

Propos recueillis par Thierry Guichard

© Le Matricule des Anges et les rédacteurs

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