Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 04 d'octobre/novembre 1993


INTERVIEW

Pour Alain Nadaud, les écrivains doivent organiser la résistance face à la société marchande. Sans concession, il cherche à rendre à l'écrit l'exigence qu'il mérite, situant la littérature du côté de ce négatif qui est à l'oeuvre dans toute organisation sociale.

Défense et illustration de la littérature

Peut-on définir ce livre comme un pamphlet? .

Non, je ne crois pas que ce soit un pamphlet ; plutôt l'analyse à froid -ce qui n'exclut pas non plus une certaine violence rentrée- de la façon dont se comporte une société donnée vis-à-vis de sa littérature .

Le titre, Malaise dans la littérature, est un titre fort...

Même si “malaise” en soi n'est pas un mot très fort, il traduit cependant l'état de celui qui éprouve l'impression pénible que quelque chose ne va pas. Presque un sentiment d'angoisse, une sorte de vacillement, comme lorsque le sol se dérobe sous les pas. On pourra facilement dire, pour neutraliser le problème, que ce malaise est le mien... Certes, il y a bien au départ une impression personnelle et donc subjective, mais une impression par ailleurs confirmée par un certain nombre de données objectives: difficultés diverses rencontrées par les écrivains, faillites d'éditeurs et rétrécisse ment du champ éditorial dévoué à la littérature, réduction des suppléments consacrés aux livres dans les journaux, perte d'autorité de la critique, fermetures de librairies, etc. Le tout, alors même que la littérature française contemporaine est en pleine mutation, qu'elle sort d une crise profonde et qu'elle a donc besoin d'être soutenue.

Justement, que doit être la littérature aujourd'hui?

La littérature sera ce qu'elle aura la capacité d'être, en fonction des singularités de chacun mais aussi de l'époque et des conditions qui lui sont faites, le principal étant de continuer à lui ménager l'espace qui lui est nécessaire pour se survivre et advenir, espace que la société marchande actuelle a tendance à s'approprier en le falsifiant et que la crise économique a pour effet de rétrécir sans cesse. Coincée entre, d'une part, l'idéologie de la légèreté et du divertissement et, de l'autre, des impératifs commerciaux devenus draconiens, on constate que la littérature a de plus en plus de mal à accomplir quelques unes de ses fonctions essentielles: ce que j'ai appelé cette mise à l'épreuve d'un être à travers le langage, destinée à trouver sa résolution dans une forme. C'est-à-dire cette façon que l'on a jusqu'aux limites de l'inavouable, de questionner sa propre identité en passant par le détour et le "révélateur" de la fiction. De l'autre, cette mise en question d'un réel dont l'écrivain ne peut se satisfaire et par rapport auquel la littérature découvre sa propre insuffisance quand elle n'en est que le simple reflet, alors qu'elle a pour charge de le traverser, ou d'en subvertir les données.

Mais comment la littérature peut elle s'inscrire dans les lois économiques du marché? Vous dites qu'il y a en elle une part d 'incertitude sur le plan commercial...

Toute l'ambiguïté du statut de la littérature -et sa force- vient en effet de ce qu'elle est et n'est pas une marchandise. D'une part, elle est une marchandise en ce sens qu'elle est naturellement l'objet d'un "commerce" puisque pour exister elle se doit d'être vendue et achetée; mais, parce qu'elle est le produit d'une expérience singulière, et donc irréductible, elle n'est déjà plus tout à fait une de ces marchandises standardisées, aussitôt épuisées à peine achetées et donc jetables à tout instant. La crise qu'elle connaît aujourd'hui vient de ce que le système a compris, après l'euphorie des années 70-80 et après avoir tenté de la mettre au pas, que la littérature reste un élément incertain, économiquement imprévisible. Et même si la durée de vie d'un livre en librairie est en passe de se réduire de huit à six semaines, la littérature, et la littérature française en particulier, fait obstacle à ce balayage incessant où une marchandise chasse l'autre, à ces déferlantes de produits littéraires finalement tous semblables.

Va-t-on vers la mort de la littérature ?

La question n'est pas si simple car, au moment où la société marchande cherche à réduire, sinon à éliminer la littérature comme marchandise rebelle ou imparfaite, celle-ci a commencé de renouveler son imaginaire mais aussi de se ressaisir d'un certain nombre d'armes et d'outils critiques abandonnés depuis les années 70, qui vont lui permettre non seulement de se penser elle-même mais aussi de mieux appréhender la situation qui lui est faite. Par là, elle ne

peut qu'accroître son autonomie et sa capacité à résister à ceux qui, par inconscience, malveillance ou intérêt personnel, veulent sa perte. Et puisque la critique est aujourd'hui plus occupée à promouvoir, la où elle s'exerce, ses propres productions romanesques, je crois qu'il est du ressort de la littérature, et des romanciers en particulier -comme cela s'est souvent fait par le passé- d'occuper cet espace de réflexion laisse vacant et de se refonder en théorie. La littérature par là ne peut que s'assurer une vitalité et un dynamisme nouveaux, une intransigeance même qui ne peut que lui être bénéfique. Même si la baisse du nombre de lecteurs est alarmante, on peut après tout supposer qu'il s'agit là de lecteurs occasionnels ou abusés par les médias, lesquels pourraient en effet être à l'origine de quelques malentendus. Je crois que la littérature a tout à perdre à s'abaisser pour accroître artificiellement son lectorat; mais qu'au contraire, si elle conserve son exigence et sa radicalité, elle finira par constituer un ensemble de repères forts dans cet univers déliquescent. Depuis L'Epopée de Gilgamesh, "Le grand homme qui ne voulait pas mourir", oeuvre vieille de presque 4000 ans, la littérature reste le fer de lance d'un questionnement des identités et du destin humain, que la marchandise ne pourra continuer à masquer très longtemps.

Propos recueillis par Alex Besnainou

© Le Matricule des Anges et les rédacteurs

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