Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 3 d'avril/mai 1993
Tchèque de langue allemande et contemporain de Kafka, Hermann Ungar est un maître des destinées sordides. Nouvelle traduction de ses Enfants et meurtriers aux éditons Ombres
Histoires à l'étouffée
D
epuis 1987 et à intervalles réguliers, les éditions Ombres nous donnent des nouvelles de Hermann Ungar (1893-1929), des nouvelles jamais très longues, souvent sous forme de récit, mais que l'on se jure à chaque envoi de ne plus vouloir recevoir. Cet univers malsain, glauque, peuplé d'avortons humiliés par l'existence, de frustrés sexuels, de meurtriers miséreux, de destinées persécutées et cruelles effraie le lecteur bien portant et le renvoie systématiquement à un troublant acte voyeuriste, voire masochiste. Mais la tentation est grande et par faiblesse, on y succombe à tous les coups. Dernier en date : la nouvelle publication d'Enfants et meutriers dans la collection Petite bibliothèque Ombres.Baigné d'un fatalisme à toute épreuve que seul le châtiment apaise, on l'a compris, les personnages d'Ungar aiment souffrir. La haine et le sadisme alimentent alors et justifient l'humiliation, elle-même basée la plupart du temps sur un défavorable rapport de domination.
Un homme et une servante, le second récit, n'est pas d'un autre augure. Orphelin de naissance, le narrateur passe son enfance dans un hospice en compagnie de trois vieillards. "Je crois que cette maison n'a jamais entendu un rire", se souvient-il. Il sera obsédé par la servante, malgré "son regard muet d'animal". Parti s'enrichir en Amérique, il revient la chercher, la confie à une maison close, enrage ensuite d'avoir perdu sa trace, puis apprenant sa mort, recueille son petit garçon qu'il place dans l'hospice de son enfance.
Que pensez de tout cela? Rien. Sinon qu'Ungar est un démiurge de la perdition. Et les demiurges ne sont pas si nombreux dans la littérature pour s'en désintéresser.
Philippe Savary
(1) Parallèlement à la nouvelle traduction d'Enfants et meurtriers, les éditions Ombres publient également une comédie en trois actes d'Ungar, La Tonnelle (1930) qui sera présentée au Théâtre de Gennevilliers jusqu'au 10 avril puis à la Comédie de Reims du 11 au 16 mai. Avec la parution prochaine de Général rouge (1928), son second drame, Ombres dispose ainsi de l'ensembre des oeuvres d'Ungar.
Enfants et Meurtriers
Hermann Ungar
Ombres
145 pages, 59 FF
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