Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 2 de janvier février 1993
Le Castor Astral
vient de fêter son deux centième titre en publiant le roman de Jean Malrieux Avec Armes et Bagages. Deux cents titres, cest plutôt bien pour une maison créée pour ne pas durer.Le Castor sest bâti une belle maison : La littérature, entre mémoire et découverte
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our qui aime les livres, le siège des éditions du Castor Astral est pour le moins rassurant. Dans cette petite rue d'un Pantin blafard, il faut être très observateur pour apercevoir la petite plaque simili-cuivre qui fait office de raison sociale. Un coup de sonnette, et la porte dentrée s'ouvre sur un homme barbu. Derrière lui, une pile de cartons dont on devine le contenu, et un mur de livres posés là en attendant d'être emportés vers quelques librairies.Comment s'est créé Le Castor Astral?
Nous sommes quatre à l'origine du Castor : Chantal Chomette, Cat Dussillols, directrice de fabrication, Marc Torralba, le gérant et moi-même. Cétait en 1973. Nous étions étudiants l'I.U.T. du Livre Bordeaux. Nous avons d'abord créé une revue de contre-information. Par plaisanterie nous l'avions baptisée Oedipe, la revue sans complexe. Elle marchait pas mal, nous avons sorti trois numéros. Mais c'est un stage au Québec qui a tout déclenché. Marc y a travaillé dans la librairie et moi dans l'édition. Nous avons vu ce que les petites maisons réussissaient là-bas. De retour à Bordeaux, notre envie avait la force de l'évidence.
Nous nous sommes donc lancés alors que nous étions toujours étudiants, pensant nous arrêter très vite, et puis voilà, nous sommes encore là. Aujourd'hui, il faut rajouter Laurence Hemmler qui a la lourde tache de gérer les manuscrits.
Comment avez-vous choisi le nom de la maison d'édition?
"Castor", c'est un hommage ces maisons d'édition québécoises. "Astral", c'est un clin d'oeil à partir d'un pseudonyme de Marc.
Quels furent vos premiers ouvrages?
Nous avons commencé avec de petits recueils de poésie qui dépassaient rarement 48 pages. On voulait créer un espace de liberté, publier de jeunes auteurs. On était un peu dans ce que l'on appellerait aujourd'hui l'alternatif. Notre slogan: "Autogérer notre parole".
A l'époque, on se voulait utilitaires, militants presque, mais très vite le plaisir du texte l'a emporté.
Comment se sont vendus ces recueils?
Nous les fabriquions nous-mêmes, imprimés la nuit l'école, tirés à 500 exemplaires. Pour les vendre, nous utilisions notre fichier correspondance établi pour la revue. On laissait aussi quelques exemplaires en dépôt chez les libraires, surtout ceux de Bordeaux.
Et puis vous avez grandi...
En 1975, les études terminées, Chantal et moi, nous sommes venus à Paris pour trouver du travail dans l'édition. Ainsi, nous sommes entrés dans le milieu professionnel, nous avons rencontré des éditeurs, des auteurs, des journalistes. A la même époque, on trouvait que c'était très restrictif de ne faire que de la poésie. Un jour, nous avons eu la possibilité de publier un texte d'Emmanuel Bove qui est un de mes écrivains préférés. Nous n'avons pas hésité. L'Amour de Pierre Neuhart fut ainsi notre premier roman.
Vous êtes donc passés de l'édition de jeunes auteurs inconnus à celle dauteurs reconnus...
Oui. La littérature cest à la fois la mémoire et la découverte. Cest un peu la ligne que nous nous sommes fixés. Nous publions aujourd'hui Emmanuel Bove, Louis Parrot ou René Guy Cadou. On s'intéresse beaucoup à cette génération perdue, ces auteurs morts aux alentours de la Seconde Guerre mondiale. L'histoire leur a un peu volé le succès qu'ils méritaient. Mais nous avons aussi découvert Dodine Herry ou Cyrille Cahen grâce à des manuscrits arrivés par la Poste.
Les jeunes auteurs que vous publiez signent rarement plus de deux titres au Castor Astral. Vous n'avez donc pas de politique d'auteurs?
Si, bien sûr. Seulement nous ne sommes pas prêts à tout pour les conserver. Certaines maisons d'édition mettent tout en oeuvre pour attirer ces nouveaux venus. On ne peut pas lutter. Mais c'est vrai que nous préférons faire des découvertes qu'imposer des auteurs déjà lancés.
Vous éditez aussi Flaubert, Stendhal...
C'est la collection Les Inattendus, des textes méconnus d'écrivains célèbres. Nos plus grands succès.
D'où vous est venue l'idée d'une telle collection ?
Un ami libraire, Michel Champendal, avait publié deux ouvrages dont Le Dictionnaire des Idées reçues de Flaubert. Et puis il a fermé sa librairie et nous a offert ses deux titres. Nous avons accepté uniquement pour lui faire plaisir. Après tout, Le Dictionnaire était en livre de poche. On ne pensait pas trop les vendre, on les avait, c'est tout. Et puis très vite on s'est retrouvé en rupture de stock. C'était un succès. A la même époque, vers 1988, Yvan Leclerc nous a proposé une pièce de théâtre de Flaubert, Le Candidat. En pleine période électorale! La collection était lancée. Le Dictionnaire des Idées reçues a bénéficié de dix rééditions.
Combien de titres publiez-vous chaque année?
Une vingtaine environ dont deux proviennent d'arrivages par la Poste. En général un titre est tiré à trois mille exemplaires.
Qui fait le choix des textes?
Tout passe par moi. Exceptée la section musique de la collection Les Inattendus dont soccupe Alain Galliari. Bien sûr on en discute tous ensemble, mais les réunions, formelles au début, le sont beaucoup moins aujourd'hui Pour trouver les romans d'auteurs comme Bove, Parrot, je passe beaucoup de temps dans les librairies de livres anciens. Je fouine à la recherche d'un texte oublié.
Pour les auteurs vivants, le contact humain est très très important. On essaie d'éviter les emmerdeurs. Quand ça marche, c'est très très excitant. Comme avec Dodine Herry. Une belle rencontre. Elle a vraiment une vision littéraire à elle. Elle est très drôle en plus.
Vous leur demandez de réécrire des passages?
Il y a toujours des corrections à faire, oui. On travaille beaucoup le texte avec eux. C'est dur parfois. Mais en général les auteurs acceptent. C'est toujours une aventure a vivre en commun. Le choix des couvertures passe aussi par leur jugement. Pour une illustration on peut passer beaucoup de temps.
La poésie, c 'est fini?
Non, non! On en fait peu mais on y tient. Ce qui nous intéresse le plus, c'est de publier les auteurs étrangers comme Tomas Transtömer, le poète vivant le plus traduit en anglais. Nous espérons sortir ses oeuvres complètes d'ici deux ou trois ans.
Ce qui marche bien, ce sont les anthologies bilingues. Bientôt nous allons publier une anthologie de poésie suisse contemporaine qui couvrira tout le vis ça!
Vos projets?
Dans limmédiat, faire connaître le roman de Kirsten Thorup. Nous avons deux axes dans notre production de romans étrangers: la littérature scandinave et la littérature noire américaine. Baby, le roman de Kirsten fait donc partie de la première branche. On va sortir Une Femme noire de Zora Neale Hurston, dans une traduction de Françoise Brodsky, pour notre collection américaine.
Côté littérature française, nous préparons la biographie d'Emmanuel Bove par Raymond Cousse. Il lavait presque finie lorsqu'il s'est suicidé l'an dernier. Je dois achever le travail avec Jean-Luc Bitton.
En même temps, nous proposerons Adieu Fombonne pour clore la réédition des oeuvres complètes dEmmanuel Bove que nous menons avec d'autres éditeurs, un roman de François Tréteau, Attentats à la Pudeur...
Dans la collection Les Inattendus nous publierons bientôt Guy de Maupassant et Charles Nodier. Mais aussi Tchaïkovsky et Satie.
propos recueillis par Thierry Guichard
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
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