Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 2 de janvier février 1993
Traduire sans trahir le royaume
Attention danger. La traduction, cest toujours une perte, mais avec Brautigan cest pire encore : " La langue est si simple quon est tenté de faire simpliste " explique Marc Chénetier. La tâche du traducteur consiste à éviter cet écueil. Pas facile.
A
utant de traducteurs, autant de variantes du texte de Brautigan. De la traduction dUn Privé à Babylone par Marc Chénetier à celle de Tokyo Montana Express par Robert Pépin, en passant par celles de Marie-Christine Agosto, Michel Doury ou Nicolas Richard pour les poèmes, le fil de lexpression déroulé par lauteur est parfois si ténu quil pourrait casser.Une chirurgie esthétique qui doit, si possible, effacer toute trace de voyage dans lespace, et dans le temps si possible. Car le grand ennemi de la traduction, cest bien le temps. Louvrage traduit chébran ne résiste pas aux années. Et les propos du Privé... nont besoin daucun artifice pour produire leur effet. Légers, ils tiennent comme les bulles dune bande dessinée dans le cadre fixe qui leur est offert. Et Brautigan passe dune case à lautre en usant de ces indications assertives que lon retrouve dans les pavés narratifs qui ponctuent le récit de la B.D. : " Trois ans plus tard ", " Le matin suivant "...
Autant de recettes déclinées dans lessai critique de Chénetier, Brautigan sauvé du Vent. Ce sont précisément ces effets que le traducteur veillera à reproduire dans le texte français, tout en conservant les différents niveaux de lecture.
Exercice périlleux de la traduction de Brautigan : sauvegarder laspect visuel du texte américain. Limage pure na ainsi plus aucune raison de vieillir. Avantage de la littérature sur la photographie. Le parcours est semé dembûches, mais le temps travaille aussi au bénéfice de loeuvre. Ce qui est passé inaperçu lors des premières traductions a toutes les chances de se voir rétabli en bonne place lors des prochains travaux. " Un texte qui a vingt ans de plus, ce nest plus le même texte ". Entre temps, la critique a ouvert de multiples chantier, dinnombrables grilles de lectures se sont superposées. Quune réédition intervienne, le texte de Brautigan sera repris à bras le corps et la retraduction sera sans doute fort redevable à louvrage du critique. Dans son avant-propos à Brautigan sauvé du Vent, Chénetier glisse un avertissement : le lecteur risque davoir peine à retrouver certaines citations dans les traductions françaises : " cest que jai dû affirme-t-il, rétablir des textes souvent tronqués, amputés ou déformés(...) Il serait bon quon puisse un jour lire Brautigan en français dans sa rigueur ".
Sophie Malibeaux
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