Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 2 de janvier février 1993


Considéré comme le chantre de la génération hippie, Richard Brautigan a connu un succès rapide. Plus complexe qu’il n’y paraît, son écriture avait besoin d’être décortiquée du mythe qui l’étouffait. C’est ce que vient de faire Marc Chénetier avec son essai Brautigan sauvé du Vent

Richard Brautigan : autant en emporte le mythe

Richard Brautigan a traversé la littérature américaine comme un météore, faisant exploser les genres, du western au polar, en balisant son parcours de messages que personne n'a su vraiment déchiffrer. Né en 1935 à Tacoma, dans l'Etat triste de Washington, le jeune Richard a eu une enfance très difficile. On sait peu de choses sur cette période. Seulement qu'il lui arrivait d'être battu par son beau-père (ses beaux-pères successifs?). En s'appuyant sur certains de ses écrits, La Vengeance de la Pelouse, certains critiques affirment qu'il lui arrivait de s'occuper de son oncle, un fou qu'il devait chaque jour attacher à un arbre. Le mythe Brautigan s'est nourri de ces images jusqu'au point d'aveugler les lecteurs sur ce que disent ses textes.
Brautigan écrit comme on rate des suicides, ses ouvrages n'ont d'abord aucun succès. Jusqu'à ce fameux festival de Monterey, qui, aux yeux de l'histoire, marquera la naissance de l'écrivain. Dans un capharnaum anarchiquo-artistique, l'écrivain vient lire ses textes devant ces hippies ahuris qui rêvaient d'un autre monde. Le succès est foudroyant. Brautigan en brûle toutes les étapes, il devient le symbole de cette génération.
Le mythe est lancé. Brautigan ne s'appartient plus.
Le succès va l'accompagner jusque dans les années 74-75. Jusqu'à ce que le mouvement qui l'a lancé devienne "has been". Il paye alors sa prétendue appartenance à la "beat generation".
Sa reconnaissance de véritable écrivain, il ira la chercher en France et au Japon, trouvant dans ce dernier pays sa dernière épouse et de nouvelles raisons d'espérer. Le 25 octobre 1984, on retrouve son cadavre en décomposition dans sa maison de Bolinas où il vivait seul. Brautigan s'était suicidé quelques jours auparavant, paraphant d'une balle un mythe qui avait la peau dure.
Après la tentative de Keith Abbott qui, avec Brautigan, un Reveur à Babylone (l’Incertain 1992), a voulu redonner figure humaine à son ancien ami, c'est au tour de Marc Chénetier d'apporter sa pierre à l'édification du Brautigan - écrivain américain avec son essai Brautigan sauvé du Vent.
L'universitaire interroge le texte et en révèle la complexité. Ses souvenirs des rencontres avec l'auteur d'Un Privé à Babylone, Marc Chénetier aurait bien voulu les garder secrets pour ne plus alimenter toutes ces histoires autour de Brautigan. Il a accepté cependant de nous recevoir.
Son bureau, où nous avons rendez-vous, se situe au mitan d'un long couloir de l’école Normale Supérieure où l'universitaire enseigne. Sur la porte. quelques clichés flous de New-York s'exposent maladroitement. La photo n'est pas la spécialité de notre hôte.
Traducteur de trente romans ou recueils de nouvelles américains, Marc Chénetier est un des plus grands spécialistes de cette littérature d'outre-Atlantique. En 1981, il traduit Dreaming of Babylon (Un privé à Babylone) pour Christian Bourgois. Et lorsque l'Américain viendra deux ans plus tard à Paris, c'est Marc Chénetier, devenu son ami, qui le guidera dans la capitale française. L'étude qui paraît aujourd'hui à l’Incertain, a d'abord été écrite en 1983 en anglais, à la suite d'une commande d'un éditeur anglais. Chénetier en a profité pour revoir et étoffer son essai.

Brautigan sauvé du Vent paraît aujourd'hui en France. Pourquoi ce livre?
J'ai voulu essayer de montrer que Brautigan n'est pas qu'un auteur sympa, branché, cool.... On a tué un certain nombre d'écrivains comme ça.
Il y a un réel engouement. encore de nos jours, pour Brautigan. Mais toute une partie de son lectorat ne lit pas autre chose. Que son oeuvre puisse se situer dans une histoire de la littérature américaine, ils s'en foutent.
J'ai voulu montrer ce qu'il y avait d'important dans l'écriture de Brautigan.

Quelle a été votre première découverte de Brautigan? Ma première rencontre fut livresque. C'était en 1970, j'étais à San Francisco. A l'époque je travaillais sur ma thèse concernant un poète américain mort en 1934: Vachel Lindsay. Je ne me souciais pas beaucoup des auteurs vivants car l'Université n'avait de temps à consacrer qu'aux défunts dont l'histoire avait retenu le nom... Brautigan était déjà une figure marginale du mouvement beat. la Pêche à la Truite en Amérique lui avait forgé une sacrée réputation dès le fameux festival de Monterey, en 1967. L'époque était assez marrante. Sur les quais de San Francisco, les poètes et les artistes avaient investi le grand hall du syndicat des dockers. Ils y faisaient des lectures publiques. On y rencontrait Ginsberg, venu lire ses poèmes, accompagné d'un orchestre de violonistes. C'était le spectacle permanent devant deux ou trois mille personnes. Un ami m'a donné La Pêche à la Truite en Amérique en me disant que ce texte était génial. J'ai donc lu le livre de Brautigan. et tout de suite, j'y ai vu plein de choses. C'était un texte qui n'avait pas l'air d'y toucher et pourtant ça faisait référence sans cesse à plein de choses. Je lisais Melville à travers les lignes. La Pêche à la Truite en Amérique faisait la même impression en 1970 que Moby Dick en 1851. Il y a une abondance extraordinaire de la littérature américaine là-dessous. ("Toutes les images convergent vers une métaphore généralisée du livre comme objet, comme cuisine et comme "meccano" des lettres..." écrit Chénetier dans Au-delà du Soupçon, Seuil, 1989. NDLR.)
Brautigan a eu un succès complètement fou avec La Pêche...; il a dû en vendre deux millions d'exemplaires. Il était devenu un signe de ralliement. Certains de ses lecteurs lui envoyaient des truites. Elles étaient comme un totem. Sociologiquement c'est tout à fait bizarre. Mais Brautigan, ça l'a toujours gonflé. L'idée qu'il soit une star, ça l'horripilait. Il était très loin de l'image que l'on voulait donner de lui.

Parlez-nous de cette époque.
Je me souviens de manifestations contre la guerre du Vietnam. Un espèce de gourou était venu sur le campus. Il avait réuni un millier d’étudiants, j'étais là dans l'amphi, Il gesticulait et il nous a demandé de nous donner tous la main en pensant a la paix, car ainsi, la paix finirait par arriver. Alors j'ai vu un millier de ces étudiants, qui n'étaient tout de même pas idiots, se prendre par la main en pensant très fort au Président des Etats-Unis pour lui transmettre ainsi, par leur seule volonté, l’envie de faire immédiatement la paix.
Voilà, c'était ça l'époque. Mais Brautigan ne se réduit pas à cela. Il faut arrêter de faire de l'exotisme. Chez Brautigan ce qui m'intéresse c'est qu'il était un autodidacte qui a beaucoup lu tout seul. Il n’avait aucune éducation mais il était toujours entouré de gens très cultivés comme McGuane qui l'a beaucoup influencé.
C'est le texte chez Brautigan qu’il faut étudier. C'est ça qui compte. Brautigan semble être un novateur fou, mais en fait, il est très débiteur de la tradition américaine. Les images chez Brautigan constituent un récit parallèle qui relativise l'importance des faits narrés et invite à lire en creux, dans les trous et les manques, ces récits qui débordent les faits rapportés. Brautigan avait la volonté de casser les cadres, sortir le texte de ses carcans.

Quels furent vos premiers contacts avec l'écrivain?
En 1981. Christian Bourgois m'a demandé un jour de traduire Dreaming of Babylon. Il faut d'ailleurs saluer cet éditeur qui a toujours cru en un auteur qui ne se vendait pas en France. (Les éditions du Seuil sortent, les premières, un roman de Brautigan: L'Avortement en 1973, alors que Bourgois s'apprêtait à sortir La Pêche à la Truite en Amérique et Sucre de Pastèque. C'est l'écrivain Claude Pélieu qui présenta les deux récits de Brautigan à Christian Bourgois. NDLR}.
C'est ce faux polar qui a lancé véritablement Brautigan en France Des gens comme Pennac, Daeninckx ont trouvé là leur influence.
Pour traduire ce roman j’ai contacté Brautigan. comme je le fais toujours dans ces cas là. Parfois c'est très utile. mais Richard ne m'a jamais rien dit qui m'ait aidé. Il était très heureux qu'un universitaire s'intéresse à lui, surtout un Français. Notre pays a la réputation de reconnaître la valeur des grands écrivains.

Et puis, en 1983, Christian Bourgois fait venir Brautigan à Paris, et c'est vous qui êtes chargé de le "piloter"...
J'aimerai ne pas trop parler de ce séjour. A quoi bon? Ce fut catastrophique. Brautigan était ivre du matin au soir. Ce n'est pas intéressant. Je me souviens de son arrivée. Richard avait flippé comme un fou quand il a vu la couverture de ses livres. L'une d'elle montrait Marylin nue. Or, il avait des problèmes de censure aux États-Unis. Certains estimaient que son oeuvre était immorale. Il était en plein procès et voilà qu'il se prend ces couvertures en pleine figure. Il s'est mis à insulter Christian Bourgois.

Vous dédiez votre livre a Jean Jacques Beineix. Pourquoi?
Brautigan avait vu Diva aux États-Unis. Il avait très envie de rencontrer le réalisateur et il m'avait demandé d'organiser un repas.
J'étais très gêné, ne connaissant pas Beineix. Mais ce dernier a tout de suite accepté. C'était très gentil de sa part. Seulement voilà, la soirée s'est très mal passée. Brautigan a été odieux. Je vous l'ai dit. il était ivre du matin au soir. Oublions tout cela.
Brautigan. après Paris, devait se rendre au Japon. Il était venu en France avec plein de T-shirts "E.T'' pour les enfants d'amis japonais. Il était très heureux là-bas où il était beaucoup et bien lu. Il y avait une complicité esthétique entre les Japonais et lui.

Après son passage à Paris vous avez continuez à communiquer avec lui?
Oui. Il était très seul. Nous nous écrivions assez souvent. Tous les mois, il me téléphonait. Il a dû dépenser des fortunes en téléphone. Ses appels obéissaient à un rituel. Vers trois heures du matin le téléphone me réveillait, la voix de Brautigan: "Vas te prendre un pot". Je prenais un pot, il rappelait quelques minutes après et on discutait pendant deux heures. Il parlait de tout et de n'importe quoi. Il était souvent pété. C'était parfois décousu. Au bout d'un certain temps, sa logorrhée se calmait. Il était très heureux que j'écrive sur lui. Ca l'intéressait de voir qu'on s'occupait de lui pour sa littérature, son texte et non son image, Il obtenait ainsi une espèce de caution universitaire.

De quoi parliez-vous lors de ces conversations? De lui?

Je ne lui ai jamais posé de question sur sa vie. On parlait surtout d'autres littératures. Lui me parlait de McGuane, son ami écrivain, il me parlait de chasse aussi. Il m'avait invité à venir chasser avec lui. C'était une sorte de jeu de parler de chasse. Il se rêvait en Heminway.
Quand j'ai appris sa mort, je n'ai pas été surpris. Quand on sait lire on comprend ce qui se passe. La mort est extraordinairement présente dans son oeuvre. Son univers est finalement très noir. Par exemple, je crois que l'épisode central de Mémoires sauvées du Vent est vrai

Propos recueillis par Sophie Malibeaux et Thierry Guichard

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