Interview

À l'échelle humaine

La poste n'apporte pas que de la poudre blanche à ses clients. Depuis quelques temps on a vu fleurir de petits livres légers glissés dans des enveloppes affranchies à 3 FF. Une manière habile et alternative de diffuser de la littérature. Les éditions Contrat main, sises à Marseille, font ainsi partie de ces structures inventives qui se sont créées autour de cette idée d'échange et d'une réflexion sur l'objet. Une vingtaine de titres ont paru déjà, parmi lesquels le premier chapitre d'une grammaire tibétaine, Ka de Bénédicte Vilgrain ou La Ville, de la ville de Michèle Métail.
Nous avons envoyé par mail quelques questions au poète Pascal Poyet et à l'artiste (photographies et installation) Goria qui ont créé Contrat maint. Courrier électronique et méditerranéen…

Avant de vous installer à Marseille vous étiez au Brésil où vous avez créé Contrat maint. Comment est née cette maison d'édition?
Nous avons passé deux mois et demi dans le Nordeste du Brésil en 1998, dans le cadre d'un projet qui réunissait là une dizaine d'artistes européens invités par autant de Brésiliens. Chacun était tenu de réaliser un travail sur place et de l'y restituer dans l'espace urbain. Les deux premiers ouvrages sont nés de cette façon, avec le désir de s'essayer aux "folhetos", les feuillets, comme on les appelle là-bas, que nous découvrions alors sous cette forme. Nous ne connaissions, avant de partir, que les ouvrages que l'on fabrique aujourd'hui à Salvador de Bahia, un peu plus grand et plus épais. Jean Stern (auteur des dessins de Compadrio) avait trouvé quelques "folhetos" sur le stand d'un marchand de livre sur le marché de Campina Grande (Paraiba). Nous avons toutefois un peu modifié la forme car si la "literatura de cordel" se présente pliée, elle doit être découpée alors que les ouvrages de contrat maint se déplient. Étrangement, bien qu'imprimés tête-bêche, les "folhetos" sont agrafés exactement de la même façon que nos ouvrages si bien que lorsqu'on coupe les plis, la partie centrale se détache… Lorsque nous sommes rentrés à Marseille, nous avons décidé de continuer l'expérience avec le désir très vite d'ouvrir cet espace aux textes, aux auteurs et aux artistes qui nous intéressaient et que nous rencontrerions.

Vous vous êtes inspirés de la " literatura de cordel ", la littérature de corde. Trouve-t-on cette littérature fréquemment au Brésil? Est-elle populaire? Quels genres de textes y publie-t-on?
Compadrio et L'Entraînement ont été imprimés au Brésil par Gutenberg Chaves. Cet imprimeur au prénom prédestiné n'avait lui-même jamais imprimé de "literatura de cordel". Même s'il en connaissait, c'était pour lui aussi étrange que pour nous ! Nous n'avons pas vu durant notre séjour, de "cordéliste" disant ses oeuvres accrochées sur des cordes comme la tradition le raconte mais nous avons trouvé de nombreux "folhetos" modernisés dans leur façonnage à la maison de la presse de la gare routière de Salvador. La librairie de la ville où nous séjournions en vendait aussi quelques uns. On y trouve à la fois les aventures de Lampião - que nous connaissions des films de Glauber Rocha -, celles de Lady Di ou des récits de parties de football. Certains servent aussi de support pour la diffusion de programmes politiques. La population du Nordeste se déplaçant vers les grandes villes du sud, on trouve des éditeurs de "cordels" à São Paulo par exemple. C'est une littérature de migrants, de la migration intérieure.

En faisant de la littérature de corde vous avez choisi une voie qui tourne le dos aux contraintes économiques habituelles pour les maisons d'édition. Est-ce pour vous un moyen de publier des textes qui sans cela ne verraient pas le jour?
Nous avons choisi d'éditer des ouvrages légers, que l'on pourrait garder dans une poche, la littérature des migrants… Nos ouvrages sont imprimés, les premiers en typographie comme les "cordels" brésiliens, maintenant en offset. Leur impression est donc relativement classique si ce n'est que leur taille (1 page recto verso et la couverture) les rend invisibles pour l'imprimeur habitué à d'autres quantités - bien que nous les tirions à 500 exemplaires chacun - et à d'autres poids. Sous presse, ils sont trop petits pour que les imprimeurs les considèrent comme des livres et trop complexes pour être traités comme de simples prospectus. De ce point résulte une nouvelle contrainte économique qui fait qu'il serait très coûteux de n'en réaliser qu'un à la fois. La mise en page nécessite quelques heures d'ordinateur. Le pliage et l'agrafage sont eux entièrement manuels et demandent plus de temps, l'agrafe ne devant pas attraper toutes les épaisseurs. Chaque livre est un petit stock pour lequel nous devons prévoir le plus grand nombre de destinations. Restera encore un stock plus petit. Nous gardons de l'édition classique ce rapport au nombre mais pris dans une économie du possible.
Certains textes n'auraient pas vu le jour sans Contrat maint parce que les auteurs les ont écrits directement dans le format (c'est le cas de Richard Monnier et de Jean-Marc Baillieu, par exemple) ; d'autres donnent des nouvelles d'un travail en cours, issu d'un ensemble qui sera visible ailleurs, plus tard (comme La Ville, de la ville de Michèle Métail ou Ka de Bénédicte Vilgrain) ; d'autres enfin ont vu le jour dans un contexte différent (en revue ou dans une langue étrangère) et nous les prélevons ou les traduisons. Nous pensons que Contrat maint peut donner à un moment donné, de la vitesse à un texte.
Enfin, la forme s'adresse aussi au lecteur ; elle attend de lui quelques décisions. Dans l'enveloppe, les ouvrages se présentent d'abord comme de simples lettres. La brièveté, l'aspect du livre et les manipulations qu'il induit, interrogent aussi les habitudes de lecture. À ses propriétés physiques s'ajoute ou se mêle la dimension particulière que chaque texte apporte au livre, la façon dont il se glissera dans les 8 volets ou dont il sera écrit pour eux. Aucun ne peut être lu de la même manière même s'il s'agit apparemment du même objet. Nous avons appris que certains lecteurs se servent de nos ouvrages comme de marques et les glissent dans les livres plus épais ; il les relisent ainsi de temps en temps et cette relecture interpole les autres lectures. Nous savons, parce que nous sommes aussi des lecteurs, que les manières de lire s'inscrivent dans toutes sortes de temporalités.

Travaillez-vous avec les librairies et les bibliothèques? Si oui, comment? Sinon pourquoi?
Nous travaillons à Marseille avec la librairie L'Odeur du Temps qui a acheté des séries et chez qui nous déposons des ouvrages. Le travail pour le libraire consiste à rendre visible les livrets dans la quantité des autres livres plus volumineux. Pour cela, l'histoire de l'objet peut donner quelques idées : cordes, pinces… etc. Notre idée est de faire des dépôts dans au moins une librairie de chacune des villes où nous conduisent nos voyages. Pour le moment, l'abonnement reste le moyen le plus sûr de recevoir chaque nouvelle parution, même si de notre côté, il est plus difficile - moins rapide en tout cas - avec cette formule d'étendre comme nous l'aimerions notre lectorat…

N'y a-t-il pas, dans le fait de proposer de petits livres, peu coûteux à l'envoi (3 FF) une dimension politique proche des mouvements de l'antimondialisation et d'un esprit de l'Internet?
La réflexion politique se trouve dans la résolution du problème économique. Et le problème économique est de fabriquer et de faire circuler un objet. Nous pensons souvent à cette phrase de Jean-Marie Straub que nous ne connaissons que sortie de son contexte : "la seule chose qu'un artiste puisse encore faire, c'est justement fabriquer des objets, des objets qui resistent à la communication mondiale."
Quel est le poids minimum d'un objet? À partir de quand la forme persiste t-elle?
Comme pour la "literatura de cordel", la forme et le poids de nos ouvrages prennent en compte le paramètre de la diffusion, du déplacement. Deux ouvrages dans une enveloppe ne dépassent pas 20 grammes, aussi nos abonnés les reçoivent-ils souvent par deux et cela à la vitesse du timbre à 3 francs. C'est aussi du point de vue de l'impression, un gain de coût que d'en réaliser un nombre pair. Les abonnés sont donc nos souscripteurs et nos lecteurs attentifs si l'on en croit les lettres que nous recevons en retour. Certains lecteurs nous passent des commandes pour devenir à leur tour diffuseurs. L'auteur en reçoit un grand nombre pour pouvoir les diffuser à sa guise et qu'ils deviennent pour lui un outil. Pour l'auteur comme pour les lecteurs, nos ouvrages peuvent sceller des rencontres.

Vous avez écrit, illustré ou traduit les quatre premiers titres de votre catalogue. Puis des auteurs sont arrivés comme Jean-Claude Depaule (Marseillais), Jean-Marc Baillieu, Michèle Métail. Comment ces auteurs se sont-ils inscrits dans votre démarche? Comment se constitue un catalogue de littérature de corde?
Nous avons rencontré Rosmarie Waldrop à Marseille à la suite d'une lecture, au Centre international de poésie, de la séquence dont nous avons ensuite publié 8 poèmes (Pré & Con ou Positions & Jonctions) ; dans les Flots de Paroles, Jean-Charles Depaule et Mostafa Kharoufi traduisent la psalmodie d'un artisan marocain au travail. C'est une première ligne qui nous est apparue, celle du texte dit, de la parole, une ligne qui maintenant passe par Michèle Métail, par exemple. Notre collaboration initiale (L'Entraînement) ouvrit un autre axe de travail sur les textes d'artistes. C'est une forme qui nous paraît importante dans l'art d'aujourd'hui mais qui n'a pas beaucoup de supports adéquats. Dans ce sens, Richard Monnier et Dominique Angel (respectivement, Le Nautile et Les Nouveaux Mécènes) qui sont deux sculpteurs, ont tous deux un rapport au texte, très différent l'un de l'autre mais chacun très significatif par rapport aux objets qu'ils inventent. Le texte de Jean-Marc Baillieu (NM-GB 48-57) questionne lui aussi un rapport aux arts plastiques. Cette ligne nous a permis de réactiver par exemple l'amitié entre David Antin et John Baldessari (Huit histoires pour John Baldessari). Par là, une autre ligne passe, celle de la poésie américaine, via Peter Gizzi (Blue Peter) et Rosmarie Waldrop. David Antin, bien sûr, participe à la dimension orale dont nous parlions plus haut. D'autre part, nos choix d'artistes, nos pratiques, nous ont rendus attentifs aux questionnements sur l'espace urbain ; cela nous a conduits à nous engager dans la coécriture de La Pente avec Christine Breton et c'est une des raisons qui nous ont rendus sensibles aux poèmes de La Ville, de la ville de Michèle Métail. Nous allons continuer dans le sens de ces récits urbains qui en quelques sortes, se localisent. Poésie ? Ethnographie ? Promenades ? Cartographies ?
De la structure des villes à celles du langage, des déplacements possibles, des écarts produits, des translations, on voit maintenant un autre fil se dessiner qui voudrait soulever les questions de la traduction et souligner les formes et les méthodes de travail qui en découle : Bénédicte Vilgrain (Ka) ou François Bladier (ally + ziggi) sont sur cette ligne et nous passons des commandes dans ce sens…
Finalement, notre catalogue se constitue comme un dessin de lignes initiales qui se consolident ou se recoupent tandis que d'autres apparaissent - que cela soit prévu ou non - cartographiant notre terrain d'action. Chaque ouvrage constituant une proposition nouvelle déplace l'idée que nous nous faisions de l'ensemble. Nous sommes les premiers surpris.

À travers les noms cités, on devine une attirance vers une certaine modernité poétique et plastique. Dans son artisanat, la littérature de corde est-elle la meilleure façon d'être moderne?
Il paraît qu'en Inde, certains architectes modernes réhabilitent aujourd'hui la brique dans les systèmes de construction. C'est qu'on peut la fabriquer sur place et les femmes peuvent les transporter elles-mêmes, par petites quantités, jusqu'au terrain à bâtir. La modernité - nous nous retrouvons volontiers dans ce mot -, y compris dans ses formes les plus désinvoltes, n'a jamais fait l'économie d'une grande attention aux objets, à leur façon de s'inscrire dans le monde et au sens que chacun de ces choix induit. Nous sommes par exemple très intéressés par le concept d'intermédia qu'à développé Dick Higgins. Nous sommes en outre, très honorés d'avoir avec les Great Bear Pamphlet, un auteur en commun !

Pour acquérir les livres de Contrat maint le plus simple est encore de s'abonner : vous recevrez six titres dans l'année pour seulement 100 FF.

Contrat maint
24, rue Saint Antoine 13 002 Marseille