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Hommage

Perdant magnifique

Le romancier chilien Roberto Bolaño est mort le 14 juillet à Barcelone d’un problème hépatique. Une œuvre audacieuse d’humanité, découverte en France l’an dernier, qui mêle la politique à la poésie, les mythes à la littérature.

Il était une fois… un foie jamais trouvé, jamais greffé et un écrivain immense, magnifique de cinquante piges qui passe la plume à gauche. Est-ce qu’il picolait? J’en sais rien. Sûr qu’il semblait fumer clope sur clope. Le foie, c’est zarbi, c’est mystérieux, ça vient d’un mot latin qui signifie gavé de figues. Le foie, ça semble toujours gras et ça sécrète en fait du poison, de la bile. Mélancholia, le nom grec de cette humeur noire, a désigné en français un registre d’états et de sentiments allant de la tristesse profonde à l’inquiétude. Roberto Bolaño était-il mélancolique? Une douce tristesse, une tristesse amusée émanait de ses bouquins. La mélancolie sied-elle aux Chiliens, sied-elle aux Patagons, aux enfants d’Allende comme à ceux de Pinochet? Bolaño a toujours superbement brouillé les cartes mélangeant vrai, faux, rêve, réel, passé, présent pour évoquer cette seule réalité métabolique, palpitante et tangible qui est celle de la littérature. Ce qui est surprenant dans ces livres, outre leur extraordinaire ambition, leur vaste profondeur de champ, c’est l’absence de formatage, de côté clean, bien léché. Le terme baroque qui étymologiquement qualifie une perle possédant un défaut lui convient parfaitement comme si à travers son écriture, il avait voué un culte au défaut et donc à l’humain. L’humain à l’aune de l’horreur, du ratage, de la beauté furtive et maladroite. Bolaño a pas mal bourlingué, mâché de la vie, connu la répression des rêves et des révoltes latino-américains. Le mal demeure sa principale problématique, comment l’humain peut-il se conduire comme un bourreau, un foutu salopard? Il n’a jamais répondu à la question, préférant peut-être ponctuer d’humour et d’érudition l’ensemble de son œuvre.
Né à Santiago du Chili en 1953, il quitte l’école à quinze ans, lit énormément (a toujours réfuté la qualité d’autodidacte), suit un temps ses parents au Mexique. Paraît que son père était boxeur, ancien champion amateur, catégorie poids lourds, qu’il n’a jamais perdu de combat. Dans «Derniers crépuscules sur la terre», nouvelle tirée de Des Putains meurtrières, recueil publié en mars 2003 chez Christian Bourgois, Roberto Bolaño évoque des vacances à Acapulco. Les vacances de B et du père de B. Pendant une semaine, B anxieux consacre son temps à la lecture d’un livre de poésie : une anthologie de surréalistes français. Un poète, disparu pendant la Seconde Guerre mondiale attire son attention; Gui Rosey. «Et la vérité, c’est que Rosey ne lui paraît pas intéressant. Il aime Desnos, il aime Eluard, beaucoup plus que Rosey, même si à la fin il revient toujours aux poèmes de celui-ci et à la contemplation de sa photographie, une photo de studio dans laquelle Rosey apparaît comme un être souffrant et solitaire, avec des yeux grands et vitreux et une cravate sombre qui semble l’étrangler.» B semble fasciné par la disparition du poète ou plutôt fait tout pour en être obnubilé car les réalités en cachent tant d’autres chez Bolaño. B essaye de se masquer la spirale infernale vers laquelle son père tend ; virée dans les bars, les bordels, parties de cartes et baston. Une nouvelle qui a la même puissance, le même côté obscur que le roman Le Songe des héros de l’Argentin, ami de Borges, Adolfo Bioy Casares qui conte aussi une aventure paroxystique dans l’ivresse et la débauche. En 1973, Bolaño a la malencontreuse idée de retourner au Chili quelques mois avant le coup d’État d’Augusto Pinochet, le fatidique 11 septembre. Il est arrêté, fait huit jours de prison, entend les hurlements des gens qu’on torture, avant d’être reconnu, et libéré par « Deux flics privés me sortirent du bourbier, d’anciens camarades du Liceo de Hombres de Los Angeles ». Cela il l’écrit dans «Carnet de Bal» toujours tiré Des Putains meurtrières, un texte curieux, composé de 69 paragraphes dans lesquels il se raconte en même temps qu’il évoque Pablo Neruda, le temps des défaites politiques des révolutionnaires chiliens, espagnols. «39. Quelque temps plus tard j’entendis l’histoire d’une Chilienne de Stockholm, jeune et militante du MIR ou ex-militante du MIR, torturée en novembre 1973 avec le système des rats et qui était morte, à la stupéfaction des médecins qui s’en occupaient, de tristesse, de morbus melancholicus. 40. Peut-on mourir de tristesse, on peut mourir de faim (quoique ce soit douloureux), on peut mourir même de spleen. 41. Cette chilienne inconnue, récidiviste de la torture et de la mort, était-elle la même, ou s’agissait-il de trois femmes différents, bien que coreligionnaires dans le même parti et d’une beauté similaire ? D‘après un ami, il s’agissait de la même femme qui, comme dans le roman de Vallejo, « Massa », en mourant se multipliait sans cesser pour cela de mourir.» Bolaño jure de ne plus revenir au Chili, exerce mille petits métiers tout en voyageant pendant une vingtaine d’années; Amérique, Europe, Maghreb pour finalement s’installer près de Barcelone. Si au Mexique, il fonda un mouvement d’avant-garde autour de «l’infraréalisme», il n’écrivit son premier livre qu’à l’âge de quarante-trois ans. Il s’intitulait Conseil d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, n’a pas encore été traduit en français. L’été 2002, Christain Bourgois publia Étoile Distance et Nocturne Chilien; Les Allusifs Amuleto. Le premier contait les sinistres aventures d’un poète séducteur et séduisant, criminel et fasciste, tenant du régime de Pinochet qui créait des performances artistiques en exposant les photos de ses victimes ou en écrivant des poèmes dans le ciel grâce aux volutes de son avion à réaction. Nocturne Chilien évoquait les derniers jours d’un prêtre et critique littéraire fasciste qui donna des cours de marxisme à Pinochet. «Et alors à une vitesse vertigineuse défilent les visages que j’ai admirés, les visages que j’ai aimés, haïs, enviés, méprisés. Les visages que j’ai protégés, ceux que j’ai attaqués, les visages de ceux dont je me suis défendu, les visages que j’ai cherchés vainement. Et ensuite se déchaîne une tempête de merde.» Amuleto racontait l’histoire d’une intellectuelle un peu beatnik, beaucoup zonarde qui réchappa au massacre par la police des étudiants de l’Université de Mexico. Elle demeura plusieurs jours assise sur le trône des chiottes, un livre de poésie sur les genoux.
L’été 2002, j’ai voulu rencontrer Bolaño. J’étais prêt à aller à Blanès où il habitait avec femme et enfants. Cette rencontre se fit par courrier électronique. J’en fus d’abord frustré, puis me consolai en pensant que ce rapport fantômatique convenait très bien à cet auteur que je comparais à Dante (Lmda N°40). À l’automne 2002, Bolaño réapparu comme héros de papier dans Les Soldats de Salamine, un roman de Javier Cercas (Actes Sud). Il y incarnait son propre rôle. Un écrivain qui vingt ans plus tôt alors qu’il était veilleur de nuit dans un camping du littoral catalan avait rencontré un républicain espagnol. Ce dernier, à la fin de la guerre d’Espagne, avait choisi de ne pas tirer sur un dignitaire fasciste. Paraît que Bolano avait déjà «joué», un peu beatnik, un peu «voyant» dans des ouvrages de jeunes auteurs sud-américains. Au printemps 2003, Bourgois publiait deux autres livres La Littérature Nazie en Amérique et Des Putains meurtrières (Lmda N°44). Le premier recensait des écrivains américains fascisants, tous inventés par Bolaño. Le second recueillait 13 nouvelles, parlait d’êtres humains pris dans la tourmente de la vie, la beauté et l’horreur, le sacré et le pornographique. Il y apparaissait souvent sous la lettre B ou sous l’hétéronyme rimbaldien Arturo Belano. Manquent encore à l’appel Amberes et Les Détectives sauvages qui devraient être publiés d’ici 2005. Roberto Bolaño, tout en attendant son foie, finissait un roman de plus de mille pages 2666 dans lequel il s’interrogeait sur les meurtres rituels et non élucidés de 325 femmes à Ciudad Juarez au Mexique.
Bolaño, toi qui écrivais «On ne finit jamais de lire, même si les livres s’achèvent, de la même manière qu’on ne finit jamais de vivre, même si la mort est un fait certain», aurais-tu accepté le foie d’une crapule fasciste ou mieux d’un de ces consommateurs silencieux, soumis et imbéciles qui passent pour être les citoyens de notre temps. Certainement que la greffe n’aurait jamais pu prendre. Allez, Salut et Fraternité, Roberto!

Dominique Aussenac