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Charles Pennequin : Les Dedans
Une poésie en apnée
Le dernier recueil de Charles Pennequin, paru aux éditions
Al Dante, n'a l'air de rien à première vue :
un petit livre blanc crème, élégant, inoffensif.
Mais dès la première page, c'est le choc !
Un fleuve de mots nous submerge, où il faut plonger sans
réfléchir
Il s'agit de produire ici, tant oralement qu'à la lecture
visuelle, une impression d'étouffement. Aucune respiration
ne vient aérer le texte, permettre une réflexion ;
l'auditeur, comme le lecteur, est emporté dans un mouvement
torrentiel qui le laisse haletant et pantois
comme doit
l'être le poète " performer " :
car c'est une véritable " performance "
- dans tous les sens du terme - que de s'attaquer à un
tel morceau !
Conclusion :
Dedans est donc une sorte de " monstre ",
un texte aux dimensions démesurées, qui appelle
et décourage en même temps la lecture orale :
un texte à l'opposé de ce qu'on pourrait appeler
des " poèmes partitions " en ce sens
qu'il laisse le " performer " se débattre
avec le sens, et le façonner à chaque diction.
Burlesque et tragique, Pennequin met en scène toutes ses
interrogations - les nôtres aussi - sur l'identité,
le moi, et le mystère de cette parole qui semble venir
de nous, mais qui nous échappe en grande partie. Michèle Tillard
soyez critiques!
Impressions de lecture
de Michèle Tillard
On savait que Pennequin aime les vastes espaces, les textes amples
où sa puissance vocale - et respiratoire ! - trouve
à s'exprimer. Lecture All over, Spots ou Bobines,
ainsi que les premières versions des Dedans, parues
dans Poézi prolétèr, Nioques ou Quaderno,
nous avaient habitués à de telles performances.
Mais là, tout de même
Le texte se présente comme un énorme " bloc "
de quatre-vingt-cinq pages. Aucun alinéa, aucune " pause "
n'est laissée au lecteur. Il faut tout avaler d'un seul
coup, sous peine de perdre irrémédiablement le fil
et de tout devoir recommencer !
Pourtant, une simple lecture " en diagonale "
révèle que l'on a affaire à une prose ponctuée,
et même scandée en segments de longueur quasi identique :
les phrases sont généralement courtes, minimales
mêmes, et l'impression qui en ressort est celle d'une litanie,
peu différente finalement du tout premier texte, Lecture
All Over. Un court passage le montrera à l'évidence :
" Il ne se passe rien. Je vais attendre encore un peu.
Je ne vais pas m'en aller. Je vais le savoir avant de partir.
Je ne vais pas laisser passer ça. Je ne sais pas y aller.
Mais je vais partir avant. Je veux que ça se passe bien.
Je ne sais pas ce que je veux. Je verrai bien comment ça
se trame
"
On voit bien ici que rien ne s'opposerait à une présentation
en vers ; pourquoi dès lors avoir choisi la prose ?
Cela correspond très certainement à une manière
de dire le texte, sans aucune des pauses plus ou moins
longues qu'impose la disposition en vers, strophes, pages etc.
Les rythmes sont les mêmes, mais le tempo est évidemment
très différent.
Une prose rythmée.
Cette sensation d'une course haletante est encore renforcée
par l'enchaînement des phrases : on a l'impression
qu'elles se suivent selon un ordre moins logique que musical,
un mot en appelant un autre, sans but ni fin.
Pourtant leur succession aboutit à un certain rythme :
outre une prédominance des segments courtes (six à
huit syllabes), on observe parfois une alternance de phrases très
brèves et d'autres, longues, répétitives,
qui semblent s'emballer :
"
C'est déjà pas si mal une foule
qui parle de votre compte. Il devrait être content de se
savoir voulu même si on lui en veut de ne pas se vouloir
lui mais de s'en vouloir en eux. Farcis. Peut-être s'ils
savaient qu'il ne s'en voulait pas de ne pas vouloir du tout et
pas même de se vouloir en eux ou de ne pas leur en vouloir
de lui en avoir voulu à un moment donné ils ne voudraient
plus de lui. On n'en parlerait pas
"
On a ainsi l'impression de vagues successives, chacune venant
prolonger la précédente, sans que rien n'avance
vraiment.
On remarque également que l'unique ponctuation, c'est le
point, même lorsqu'il s'agit évidemment d'interrogations.
Le texte subit une sorte d'écrasement ; rien n'est
mis en valeur, tout se suit, à la fois sans lien syntaxique
et sans accentuation d'aucune sorte. C'est à la fois le
royaume de la parataxe, qui donne un aspect haché au texte,
et de la monotonie, qui débouche sur la folie. La syntaxe
elle-même, si limpide au début, ne tarde pas à
se disloquer. D'autant que les mots semblent s'appeler les uns
les autres, davantage par le son que par le sens : ainsi
(p. 17), on passe du " tourbillon " à
" tourner " puis à " tourner
mal " et " tourne rond " ;
et (p. 61) la " poussière " entraîne
" nous poussons ", puis " pissons ",
et enfin " pesée ". La paronomase fonctionne
à plein régime, jusqu'à aboutir à
l'onomatopée, un peu comme dans les premiers " Poèmes-partitions "
de Bernard Heidsieck :
"
T'as plus qu'à t'en aller. T'as plus
qu'à pas connaître. T'as plus qu'à te pas
savoir. D'où tu peux te la mettre. Tu peux pas te la mettre.
Mais t'as plus qu'à te taire. T'es plus que toi ton tas.
Ton tas de quoi de plus. De rien de plus que rien
"
Le texte semble ainsi se produire de lui-même, par sa propre
dynamique, tandis que Pennequin, avec une virtuosité époustouflante,
passe d'un registre à l'autre, du pompeux à l'argot,
du jargon philosophique au parler des enfants
Et pourtant, malgré l'apparente incohérence, on
décèle une certaine logique
Des mini tableaux, parfois nés du
" cut-up ".
Mais de quoi nous parle-t-on ? Le début semble nous
annoncer une sorte de récit à la première
personne : les premières lignes, déjà
citées, amorcent une intrigue, d'ailleurs extrêmement
floue et contradictoire. Mais cette quête, ou cette enquête,
se transforme vite en recherche intérieure, d'ailleurs
vaine.
Les " personnages " (je, il, on, nous, vous
)
semblent à la fois se chercher et se fuir, comme l'expriment
des aphorismes tels que :
" On est prêt à tout pour être absent
de soi " (page 5) ;
parfois à la limite de l'absurde, ou de la pure lapalissade,
ce qui n'est pas sans évoquer les personnages d'Ionesco
ou de Beckett :
" il n'y a rien de plus vrai que partir pour revenir
de plus loin ".
Les " personnages " sont en butte, sinon à
l'hostilité générale, du moins à une
difficulté certaine de vivre avec les autres :
" C'est moi qui décide. Personne ne peut se mettre
à ma place. D'ailleurs pourquoi quelqu'un se mettrait à
ma place. Il a déjà assez à faire avec lui.
Pourquoi quelqu'un viendrait prendre le peu de place qu'il me
reste. Personne ne m'en veut à ce point. Personne veut
non plus que je lui en veuille. Pourquoi j'en voudrais à
quelqu'un. Pourquoi quelqu'un m'en veut. On ne m'en veut pas.
On ne veut pas de moi. On veut ne pas m'en vouloir. On veut vouloir
ne pas penser qu'on m'en veut mais on m'en veut quand même
un petit peu. [
] " (page 8).
L'un de ces " mini-tableaux " montre le narrateur
enfermé dans une caisse : mort peut-être, et
pourtant conscient :
" J'étais dans une caisse. Je les entendais grommeler
des choses inintelligibles au-dessus de ma tête
"
(p. 17-18)
Un autre met en scène un " inspecteur ",
qui n'est pas sans évoquer certaines scènes de Ça
va chauffer. D'autres font apparaître la famille (la
mère, le père
) ou de petits personnages appelés
Coco, Toto ou Bibi, et d'ailleurs interchangeables. Enfin, par
la magie d'un prénom (" Ben ") apparaît
un monde médical directement issu du feuilleton Urgences,
et dont des phrases entières, par la technique du " copié-collé "
se retrouvent dans le texte.
L'art de l'auto-citation : technique
de collage
et clin d'oeil au lecteur !
Un lecteur attentif ne pourra manquer de reconnaître un
univers familier, d'autant que Pennequin a multiplié les
auto-références : du Père ce matin
à Spots, sans parler de " celui qui décampe
par la fenêtre des cabinets ", anecdote déjà
présente dans Un jour
Ainsi, de texte en texte
se construit une sorte de réseau, un univers poétique
cohérent dont, sans aucun doute, les Dedans constituent
un élément majeur.
Des thèmes de prédilection
dans la poésie de Pennequin.
On retrouve en effet ici quelques uns des thèmes familiers
de cette poésie : la famille, avec son jeu d'interrelations
souvent cruelles (il est question de " rattraper la
cousine pour la mettre dans une casserole pour midi " !),
du corps, omniprésent, mais réduit à ses
fonctions primaires : la bouche, qui sert à mordre
et à avaler plus qu'à parler, le cul - on est plus
souvent dans la scatologie que dans le sexe, et le corps est le
plus souvent souffrant, malade, violenté ou grotesque.
Rappelons-nous l'enfermement dans une caisse ! La mort, enfin,
conséquence de cette fascination pour la vie physique,
devient peu à peu obsessionnelle : la mort choisie
(le suicide) mais surtout subie ; la mort qui ne délivre
même pas, puisqu'elle est toujours incertaine, et que le
" moi ", une fois mort, continue de subir
la présence des autres
Mais le thème essentiel, celui qui sert de " fil
rouge " à ce texte infiniment dense, c'est le
brouillage des identités. Les pronoms se multiplient (" il,
elles, ils
") sans que jamais les référents
n'apparaissent clairement ; le " je "
devient " il "
et parfois, d'ailleurs,
il gouverne des verbes à la 3ème personne
du singulier. Le " on " se fait omniprésent,
les noms propres renvoient à des pantins indifférenciés :
" Coco disparaît. Toto apparaît [
]
Coco c'est Toto
". Ce texte, c'est en somme une
parole qui n'est plus celle d'un " moi " fixe
et sûr, mais brouillé, désarticulé,
dédoublé
La parole d'un individu flottant
et désemparé, qui à force d'interroger sa
propre langue, a fini par se perdre lui-même.