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Reçu de Jean-José Mesguen
joselis@wanadoo.fr
Montpellier - FRANCE - tel: 04 67 64 19 39
16 Juillet 1999

La Commune de Palmares de Benjamin Péret

Gloire à Palmares, le premier état des esclaves libres !

     1999, 150° anniversaire de l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. Alors que tout bon Français s'est ému de l'action libératrice de Victor Schoelcher, alors que tout lycéen a étudié l'ironie indignée de Montesquieu face à la rhétorique esclavagiste, alors que pour quelques progressistes les noms de Spartacus ou de Toussaint Louverture évoquent le souffle rebelle de la liberté et de la dignité humaines, qui a entendu parler de Zumbi ? Chez qui le nom de Palmares peut-il évoquer d'autres images que celles de paysages tropicaux ?
Il s'agit pourtant des traces d'une histoire étonnante, celle du plus grand et plus durable état " marron "(1) de l'histoire du monde, et cette histoire est aujourd'hui essentielle à la conscience historique et à la fierté des Noirs du Brésil, mais plus généralement à tous ceux pour qui il ne suffit pas que les députés français aient voté que l'esclavage fut un crime contre l'humanité pour se sentir quittes de cette histoire. Or cette histoire était méconnue jusqu'à une époque très récente, déformée au mieux par les légendes qui la maintiennent vivante dans la conscience populaire, au pire par le mépris " scientifique " d'une historiographie officielle blanche. Et si le nationalisme brésilien, dans ses versions romantique aussi bien que moderniste, avait réhabilité la figure mythique de l'Indien face au colonisateur portugais (ce qui ne changeait d'ailleurs strictement rien à la poursuite de l'ethnocide dont l'Indien réel était victime), le grand absent de cette histoire restait le Noir esclave ou descendant d'esclave.
Il n'en est que plus saisissant de constater que cette histoire, alors très peu abordée par les historiens de métier, et peu connue du public, y compris brésilien, a intéressé Benjamin Péret, poète français, au point qu'il lui a consacré une remarquable conférence en 1955, dont le texte vient d'être republié par les soins des éditions Syllepse.
Une excellente préface de Robert Ponge raconte cette rencontre surréaliste, au carrefour de l'amour (Péret avait épousé une Brésilienne), de la révolution (il s'était fait expulser du Brésil pour subversion), de l'esprit (il avait étudié la macumba et le candomblé, rites religieux afrobrésiliens). Et le texte de Péret, concis et simple, expose les faits tout en ouvrant une réflexion historique et politique dense et précise sur les ambitions, les limites historiques et la nécessité de la libération humaine.
Les faits : pendant environ un siècle, de la fin du 16° siècle jusqu'à la mort de Zumbi en 1695, un nombre croissant d'esclaves fugitifs se sont regroupés en mocambos (hameaux) puis en quilombos (regroupements, fédérations ou réseaux de mocambos) de plus en plus vastes, au point d'atteindre environ 30 000 personnes selon certaines sources. Et pendant plus d'un demi-siècle le quilombo de Palmares, dans la région du Pernambuco (Nordeste du Brésil) a connu une telle organisation et une telle puissance qu'il a résisté à toutes les expéditions militaires envoyées par les Portugais, puis les Hollandais, puis de nouveau les Portugais. Ces hommes humiliés, arrachés récemment encore à leur terre, à leurs traditions, à leurs cultures, à leurs langues, à leurs religions, ont trouvé en eux suffisamment de ressources pour construire une organisation sociale souvent précaire mais efficace, à certains moments très élaborée (par exemple en 1675 les Portugais attaquent " une ville de 2000 cases, entourée d'une enceinte fortifiée de palissades ") avec un seul but : ne plus jamais connaître la servitude. Vu la population alors présente au Brésil, ces chiffres sont considérables ; vu la différence d'armements et d'outillage, cette résistance extraordinaire ; vu le mélange de langues et de cultures de ces êtres originaires de régions d'Afrique très différentes, cette organisation incroyable.
Pour les réduire finalement au bout d'un siècle, les Portugais employèrent un mélange de diplomatie ( accord de paix avec le " roi " ou " chef " Ganga-Zumba en 1678) et de violence (guerre d'extermination contre ceux qui derrière le " roi " Zumbi refusèrent jusqu'au bout le compromis avec leurs anciens maîtres). Zumbi restera dans la mémoire populaire le héros irréductible de la libération, et les légendes circulent autour de la manière dont il est mort, autant de variantes autour d'un même thème : il ne s'est jamais rendu. Cependant si la conscience populaire (depuis quelques années le 20 novembre, date de la mort de Zumbi, est la " journée nationale de la conscience noire " au Brésil) s'est surtout attachée au personnage du chef-héros, Benjamin Péret s'attache plus à l'histoire et à la situation de ce héros collectif qu'est la communauté des esclaves marrons - en brésilien les quilombolas.
Il faut connaître cette histoire : c'est qu'elle rompt totalement avec la bonne conscience historique esclavagiste (l'esclavage, dont on minimise la cruauté et l'inhumanité, ne serait qu'un " dommage collatéral " à mettre au compte des dégâts du progrès ") ; mais aussi avec l'humanisme à la Schoelcher (représenté au Brésil par la scène historique de la promulgation de la " Loi dorée " d'abolition de l'esclavage en 1888, un journaliste noir pleurant à genoux aux pieds de la bonne impératrice) ; elle rompt même avec la version douce de la fierté noire au Brésil, figurée par l'histoire de Chico Rei, cet ancien roi noir réduit en esclavage dans les mines d'Ouro Preto qui à force d'accumuler de la poudre de minerai a réussi à racheter sa famille, puis sa tribu, et à fonder la confrérie religieuse la plus puissante de la ville. Pour faire image : l'histoire, et le mythe, du ghetto de Varsovie ont eu une fonction décisive pour briser l'image du Juif éternelle victime. Palmares, c'est le ghetto de Varsovie des esclaves, un ghetto de Varsovie qui aurait résisté 100 ans! Ni le malheureux Noir, ni le courageux Noir, le Noir debout.

Palmares incarne le passage de la fuite à la défense collective, et de celle-ci à la construction d'une autre vie possible, qui résiste et qui dure. Et cela dès le premier siècle de l' esclavagisme en Amérique du Sud, alors que ce système allait durer encore 300 ans ! En même temps dans ce petit livre Benjamin Péret, tout en mettant en lumière l'importance de cette irréductible et longtemps victorieuse résistance de la liberté à l'oppression, en analyse les conditions, les difficultés et les limites avec lucidité : d'une part les quilombos de Palmares n'ont semble-t-il jamais tenté d'étendre la lutte à l'ensemble du Brésil, dans les conditions de l'époque il est difficile de concevoir le passage d'une addition organisée de luttes individuelles à une lutte offensive consciente pour l'abolition de l'esclavage ; d'autre part l'encerclement et la pression militaire des esclavagistes réduisent les échanges économiques possibles, posent un problème démographique et sexuel permanent (les femmes sont rares dans les quilombos) et donnent une importance démesurée aux guerriers. Au point que dans la dernière période l'esclavage se reconstitue à Palmares : par manque de main d'oeuvre on ne libère plus les esclaves des propriétés attaquées, on les capture ; et le guerrier occupé en permanence n'a plus de temps à consacrer à la cueillette, la chasse ou la culture… En une ou deux générations les problèmes de la division du travail telle qu'elle existe à l'époque sont reposés au sein même de la société libérée, ce qui l'affaiblit d'autant face à l'ennemi, et ce qui ne peut que diminuer son prestige auprès de ceux qui sont toujours opprimés par cet ennemi.
Alors qu'en 1955 il existait encore peu d'études sérieuses sur ce sujet, la supériorité de Péret est celle du théoricien surréaliste et du militant révolutionnaire qu'il a toujours été : ses références aux contraintes, succès et échecs d'autres luttes pour la libération sont parfois explicites (la Commune de Paris), souvent implicites (il y a dans ses analyses une lucidité solidaire très imprégnée de la discussion théorique du 20° siècle sur le " socialisme dans un seul pays " contre la " révolution permanente ", Staline-Trotsky… ou Castro-Guevara plus tard) ; par ailleurs il est à mille lieues du déterminisme simpliste qui dans ces années-là avait la quasi-exclusivité du label " marxiste ". Pour Péret la lucidité n'exclut pas l'enthousiasme, l'analyse d'une défaite inévitable ne conduit jamais à penser que " les conditions n'étant pas mûres, il ne fallait pas y aller " : l'histoire n'avait pas sonné l'heure d'une attaque du système esclavagiste dans son ensemble, il qualifie même Palmares comme " une manifestation involontaire de la liberté ". Eh bien le mot qui le fait vibrer, le pivot de son analyse aussi précise et documentée soit-elle reste celui-là : liberté.
Il fallait être le poète iconoclaste, le passionné des mythes sudaméricains mais aussi celui qui avait risqué sa liberté et sa vie avec ses camarades de l'Opposition de Gauche antistalinienne, puis les guerilleros révolutionnaires du POUM et de la colonne Durruti en Espagne pour résoudre ce problème de méthode : écrire l'histoire d'une lutte pour la liberté alors que peu de documents sont disponibles et que tous émanent de l'ennemi.
Il fallait avoir éprouvé physiquement toute sa vie ce que veulent dire ces mots de l'introduction :
" si l'être physique ne peut vivre sans air, l'être sensible ne peut que s'étioler et dégénérer sans liberté ". Et le militant ouvre l'espace à l'historien, pour avoir survécu alors qu'il était minuit dans le siècle : " ainsi considérée, la liberté devient un élément presque physique, acquérant une valeur inappréciable lorsqu'il se raréfie "
Remercions les éditions Syllepse si grâce à ce petit livre, en cette année de commémorations compassées, de 150° anniversaire de l'abolition française en 100° anniversaire de la naissance de Péret, un nom peut faire frissonner quelques Français que n'ont jamais laissés indifférents ceux de Spartacus et de Toussaint Louverture : Zumbi.

Jean-José Mesguen


Benjamin Péret
La Commune de Palmares

Editions Syllepse
collection Les Archipels du Surréalisme
60F, 125 pages

1) le " nègre marron " est l'esclave qui s'est enfui de chez son propriétaire, et qui s'est réfugié dans une région difficilement accessible (retour)

[fin loi crime contre l'humanité, pas de réparations…]

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