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Les voyages insulaires de Kenneth White
Les voyages insulaires de Kenneth White
On connaissait les navigations de Kenneth White dans l'océan du savoir: dans Une apocalypse tranquille, il est question d'un voyage "d'île en île", mais dans les livres. Depuis la création de l'Institut international de géopoétique, une certaine conception de l'insularité est apparue dans la pensée whitienne, totalement liée à celle d'une "archipélisation": l'image de l'île prend donc une dimension importante pour l'ensemble de la démarche géopoétique. Entre-temps, Kenneth White a voyagé: aux Antilles - notamment sur une "île aux pélicans" qu'il n'a pas voulu dévoiler lors de son séjour à Tübingen en 1997 -, à la Réunion, mais aussi, dernièrement, en Corse et aux Orcades, deux directions, deux climats, deux cultures aussi qui se trouvent cependant associés dans un espace commun émergeant. Mais cet espace n'émerge pas "naturellement" comme est apparu le "plateau de l'albatros" évoqué par White dans l'essai du même nom, il faut que l'esprit et la volonté de l'individu y travaille; le voyage, s'il est de "voyance", est aussi un travail, ce qu'oublient justement les "baroudeurs" et souvent les "écrivains-voyageurs". Laurent Margantin (Tübingen, Allemagne)
soyez critiques!
Kenneth White, Corsica, L'itinéraire des rives et des monts, Ajaccio, San Benedetto, 1998; Orcades, Rennes, éditions Apogée, avec des photographies de Gunnie Moberg, 1998.
de Laurent Margantin
Premier constat de celui qui se travaille dans le déplacement physique. Qu'on parte vers le sud ou le nord, on trouve la plupart du temps des hommes déboussolés, ayant perdu le contact avec l'espace qui les entoure. Lors de ses voyages insulaires, White découvre la crispation de leurs habitants, leur recroquevillement sur des images ou des identités bornées. Comme à Ajaccio, où du Cour Napoléon à l'hôtel Napoléon, il semble que tout le mental des quelques Corses rencontrés soit proprement inhibé par leur passé glorieux et leur présent problématique - quitte à sentir le renfermé. Ailleurs, on découvrira des graffitis révélateurs du climat historique et "culturel", du contexte corse en ce qu'ils révèlent la pauvreté d'un rapport quotidien aux autres et au monde. White écoute, prend note, commente avec humour, converse parfois sur un fil, soucieux de ne pas froisser, mais l'évidence est là : le pays est superbe, mais les Corses ne sont pas heureux. Il manque à chacun une respiration.
Puis malgré le climat social pesant, c'est le temps de la découverte. Des possibilités de vie apparaissent. Des signes surgissent, comme la "blancheur absolue" des falaises de Bonifacio ou cette formule latine lue sur un tombeau du cimetière : "La terre possède le corps, la pierre, le nom, le ciel, l'âme", autant de signes de beauté physique et mentale qui contrastent singulièrement avec les graffiti de l'époque. Au fil du voyage, ces signes accordés et placés dans un contexte plus large constitue un monde où sont désormais possibles cette respiration que j'évoquais mais aussi une pensée reliée à la beauté des lieux. C'est dans une conversation avec un Corse que la conception de l'insularité whitienne se déploie, rappelant cette formule du poète prononcée à Tübingen: "Je suis pour les localités, mais sans le localisme": "... une île est un petit morceau de la Terre, un microcosme. Et elle sera renfermée ou ouverte sur l'extérieur selon qu'elle considère la mer environnante comme une paroi isolante ou comme une aire de communication. (...) Mon idée, c'est que l'île peut être tout bénéfice. C'est un espace que l'esprit peut appréhender, je veux dire qu'on peut le concevoir comme un tout, comme une entité vivante - ce qui n'est guère possible pour tout un continent. Cet esprit verra aussi l'île comme un lieu de concentration. Et puisque toutes les îles ont en commun certains caractères, en particulier la présence des côtes, il leur est facile de passer du local au global et d'atteindre à une sorte de conscience cosmique, qui n'est ni isolement et enfermement, ni universalité abstraite".
C'est ce "point de vue" qui permet à White d'aller d'île en île, mais dans un espace ouvert, trouvant même, lors de son séjour en terre corse, une connexion secrète avec l'Ecosse et, au-delà, les Orcades, où il est question d'un archipel et d'un livre. "Westray, Eday, Egilsay, Rousay, Stronsay, Shapinsay, Sanday. Chacune d'elles était un chapitre d'un manuscrit insulaire, une page rocheuse d'un atlas de l'océan du Nord".
Avancons - avec Kenneth White et d'autres poètes-penseurs - dans l'espace insulaire, sur l'immense océan du monde.