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Laurent Graff
Impressions de lecture d'Emmanuel Renart
FRANCE

20 avril 2000

Laurent Graff, Il est des nôtres, Le Dilettante, 154 pages

Emmanuel Renart, avril 2000

Ça commence comme une suite de textes courts à thèmes: telle boisson et son moment, une manière de recueil de nouvelles sympathiques et légères qui finiraient par former un tout du même acabit. Sauf que non. C'est un piège, un roman fatal comme une mort lente, insidieux comme c'est pas permis puisque sans savoir comment, ni (presque) pourquoi, le lecteur se retrouve chez Emmanuel Bove, le pire, celui de Mes amis. Chez Graff, ils s'appellent Achille, Ambroise ou Arsène; le narrateur les connaît un peu, d'une manière spéciale, mais ne vous dira pas comment. Le narrateur, lui, s'appelle "on". Il n'a pas la force ni la faiblesse de dire nous.

Les boissons, donc, le liquide rituel, autour de la vie anesthésiée, planifiée et ennuyeuse comme un mauvais verre. Toute une vie sans amour qui se met en place, la boisson comme une pause, une fausse trêve matière à apaisement discret et sombres ruminations. Après on rentre chez la femme qu'on a épousée. Vient "une caresse qui pourrait passer pour un geste de tendresse". On prend une rasade après l'amour, histoire de faire passer la pilule, ou de faire comme si elle passait. Rien que du connu, du parcouru, y compris dans les silences, les demi-mots et les ambiguïtés. Et c'est le pire. Le romanesque qui pend au bout du nez du narrateur n'est pas non plus d'un grand secours. Des seconds rôles peu reluisants, des bouts de destin sans issue qu'"on" jurerait tiré de sa vie. Qu'il s'appelle Achille (l'amant des transports en commun ratés), Ambroise (l'alcoolique anonyme) ou Arsène (silhouette soudain errante, désoeuvrée, et qui, pris en auto-stop, regarde la route, silencieux, résigné, comme un prisonnier qu'on transfère), on dirait chaque fois du Hyvernaud, tellement c'est à pleurer. Certains jours où on lit ça par hasard, le sourire crispé, on peut passer à côté de la justesse avec laquelle Graff distille cet empilement de journées grises et ces fins de vie. Mais on n'oublie pas l'attention singulière et proprement romanesque avec laquelle il a entrepris de dérider légèrement cette crispation.

Reste le titre, il est des nôtres, formidable d'un bout à l'autre de la lecture, ce qui n'est pas rien pour un titre, tour à tour chant funeste, avis de défaite puis amère reconnaissance.

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