Ça commence comme une suite de textes courts à thèmes:
telle boisson et son moment, une manière de recueil de
nouvelles sympathiques et légères qui finiraient
par former un tout du même acabit. Sauf que non. C'est un
piège, un roman fatal comme une mort lente, insidieux comme
c'est pas permis puisque sans savoir comment, ni (presque) pourquoi,
le lecteur se retrouve chez Emmanuel Bove, le pire, celui de Mes
amis. Chez Graff, ils s'appellent Achille, Ambroise ou Arsène;
le narrateur les connaît un peu, d'une manière spéciale,
mais ne vous dira pas comment. Le narrateur, lui, s'appelle "on".
Il n'a pas la force ni la faiblesse de dire nous.
Les boissons, donc, le liquide rituel, autour de la vie anesthésiée,
planifiée et ennuyeuse comme un mauvais verre. Toute une
vie sans amour qui se met en place, la boisson comme une pause,
une fausse trêve matière à apaisement discret
et sombres ruminations. Après on rentre chez la femme
qu'on a épousée. Vient "une caresse
qui pourrait passer pour un geste de tendresse".
On prend une rasade après l'amour, histoire de faire passer
la pilule, ou de faire comme si elle passait. Rien que du connu,
du parcouru, y compris dans les silences, les demi-mots et les
ambiguïtés. Et c'est le pire. Le romanesque qui pend
au bout du nez du narrateur n'est pas non plus d'un grand secours.
Des seconds rôles peu reluisants, des bouts de destin sans
issue qu'"on" jurerait tiré
de sa vie. Qu'il s'appelle Achille (l'amant des transports en
commun ratés), Ambroise (l'alcoolique anonyme) ou Arsène
(silhouette soudain errante, désoeuvrée, et qui,
pris en auto-stop, regarde la route, silencieux, résigné,
comme un prisonnier qu'on transfère), on dirait chaque
fois du Hyvernaud, tellement c'est à pleurer. Certains
jours où on lit ça par hasard, le sourire crispé,
on peut passer à côté de la justesse avec
laquelle Graff distille cet empilement de journées grises
et ces fins de vie. Mais on n'oublie pas l'attention singulière
et proprement romanesque avec laquelle il a entrepris de dérider
légèrement cette crispation.
Reste le titre, il est des nôtres, formidable d'un
bout à l'autre de la lecture, ce qui n'est pas rien pour
un titre, tour à tour chant funeste, avis de défaite
puis amère reconnaissance.
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