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Anne F. Garréta : Sphinx
Sphinx
A sa sortie, en 1986, "Sphinx" révéla une jeune romancière qui étonnait par la maturité de son style et les commentaires unanimes
louaient la réussite d'un roman audacieux, étrange et parfaitement bien mené. Notre auteure connaissait son affaire, soit, mais il fallait
surtout s'arrêter sur l'originalité du livre, sur ce qui provoque encore aujourd'hui l'admiration du lecteur lambda: l'asexuation des deux
protagonistes principaux: le narrateur et A***, vivant un amour passionné et tragique, sont à jamais des personnages ambig¸s par la
force des choses. Une histoire d'amour dont les protagonistes gardent une telle part de mystère, voilà qui excite une légitime curiosité.
Alors vint le temps des devinettes, vaine tentative pour trouver un indice, un seul, qui permette de résoudre l'énigme posée par
"Sphinx". Vaines tentatives parce que seul Oedipe, permettez l'allusion, est en droit de réclamer son dû en la matière. Mais le mystère
sied mal au genre humain, et la glose de se développer sur l'identité sexuelle présumée, entrevue, imaginée. On vit alors le narrateur
attaqué de toutes parts et, cerné, être condamné sans jugement à l'assimilation à l'auteure. Car après tout, il avait le même ge (23 ans
à l'époque) et de -supposés- points communs, n'est-ce pas? Ce qui ne résolvait en rien la question, mais est assez logique puisqu'elle ne
se posait pas en ces termes.
Le souvenir nostalgique d'une époque révolue... Voici le premier visage, outrageusement classique, qu'offre "Sphinx". Narrateur
cherchant à se souvenir, emplein d'une tristesse indicible mais qui cherche pourtant à se dire tant bien que mal, nous sommes en terrain
connu. Voyez le tableau: un amour perdu, envolé, et le vide qui l'a remplacé :
Le thème de l'identité est, répétons-le, central dans l'oeuvre d'Anne Garréta. "Sphinx" inaugure une série de deux autre romans "Ciels
liquides" et "La Décomposition" qui tous, chacun à leur manière, abordent la question du rapport à l'autre, à sa perception par
l'individu. Il nous paraît que ce thème est illustré par celui du miroir. En effet, dans les trois oeuvres citées, le narrateur en proie à un
questionnement terrible sur son identité et le sens de son action, se trouve face à un miroir. Voici ce qu'il en est dans "Sphinx": A***
partie sur une question-"comment tu me vois, hein?", le narrateur s'interroge :
A partir de la mort tragique de A*** s'ouvre la dernière partie, nous serions tentés de dire le dernier acte de "Sphinx". Livré a lui-même
et à sa vie devenue insupportable, le narrateur tente de comprendre son échec et ses raisons: désespoir absolu d'une vie qui ne peut plus
avoir de sens, si elle en eût jamais. L'histoire d'amour s'éclaire sous un jour nouveau :
Le narrateur n'espère plus rien de la vie et analyse finement le terrible sentiment de dépossession qui accompagne tout deuil:"Désirant
oublier dans la lecture, j'oubliais tout et jusqu'à cet oubli de soi-même qui seul apaise: l'évanouissement dans le rêve hâché du récit.
Seule subsistait là, devant mes yeux perdus d'absence, aveugles à toute autre chose, la dépossession qui saisit, étreint puis rejette sans
plus de substance, sans plus d'intelligibilité'. Encore une fois, impossibilité de comprendre et d'accepter le réel, qui confine à
l'aliénation. Mais, jusqu'au bout, faire preuve d'humanité et de gentillesse en allant tenir la main de la mère de A***, mourante dans un
lit d'hopital à New York. Enfin, visite de la tombe de son amour "en poussière", qui conclut cette réflexion philosophique et subtile,
réellement fine sur l'amour poussé à l'extrême. Loin d'être un exercice de style, "Sphinx" atteint son but avec efficacité, faire réfléchir
le lecteur à une multitude de sujets qui se bousculent alors dans son esprit.
En conclusion de cet exposé, revenons sur la "grammaire du genre" mise en oeuvre par le roman: idée profondément originale, prouesse
stylistique, que d'envisager un roman entier qui se refuserait à dévoiler l'identité sexuelle de ses personnages. C'est que chez Anne
Garréta, un homme n'est pas toujours un homme, ni une femme, une femme. Les apparences sont trompeuses et nous induisent sans
cesse en erreur. C'est Josyane Savigneau qui, dans "Le Monde", écrivait qu'Anne Garréta s'appliquait en quelque sorte cette maxime
(elle écrivait que cet "étrange jeune femme" jouait "dans son allure et dans sa voie, sur l'ambiguïté et l'indétermination sexuelle"). C'est
aussi travailler, comme elle l'explique, à la "condition du sujet contemporain" que d'ouvrir tant de portes à la réflexion. La multitude
des thèmes abordés oblige le lecteur à s'arracher à la passivité, et c'est ainsi que les romans d'Anne Garréta sont violents: pas tant en
actes, malgré le sang et le désespoir qui s'y rencontrent, mais par leur violence symbolique. Ils posent toutefois une question
essentielle: que faut-il pour que l'autre devienne humain à nos yeux, pour que nous le considérions autrement que comme une extension
de nous-mêmes? Eva Domeneghini
Site consacré à l'oeuvre de l'écrivain français contemporain Anne Garréta (notamment "Sphinx", 1986 et "La Décomposition", 1999), récemment devenue membre de l'Oulipo.
soyez critiques!
Impressions de lecture
de Eva Domeneghini
Le petit jeu oulipien sur l'ambiguïté sexuelle des personnages a beau être passionnant à lire et à décrire, on ne saurait sans faire insulte
à Anne Garréta réduire son oeuvre à cette caractéristique. Elle n'en est qu'un aspect, central car récurrent, qui pourrait seulement amuser
s'il ne renfermait pas un projet qui se cherche toujours, s'élabore en permanence, mais qui frappe par son courage et sa témérité.
Ce qui fait surtout l'originalité de "Sphinx", c'est un style brillant et envoûtant, peu enclin pourtant, sinon pour s'en moquer, aux
envolées lyriques (et d'ironie, le narrateur ne manque pas; s'il qualifie bien sa passion de "romantique", c'est pour la dénigrer aussitôt).
Un style mature et travaillé, au vocabulaire riche qui ne craint pas d'en référer aux grands maîtres, comme on n'en trouve plus guère sur
le marché de la littérature contemporaine. L'heure est en effet aux petits effets de manche, le style n'est plus une valeur en hausse. Mais
en littérature comme à la ville, il n'est pas dans l'habitude d'Anne Garréta de se soucier des convenances et des "modes" parisianistes: le
politically correct n'affleure jamais sous la plume. Il nous semble pourtant que si le style porte un livre, et c'est le cas ici, il est un
atout majeur qui donne consistance au projet d'ensemble. Reprocher à Anne Garréta d'écrire des 'romans de normalienne', c'est oublier
qu'il y a résolument, derrière la forme, du fond, et vice versa. "Sphinx" n'est pas un exercice de style purement jubilatoire, un
amuse-gueule littéraire, mais un livre qui raconte une histoire sur un mode narratif classique, enlevé et original.
"Ame en quête d'incarnation, mais lourde déjà de trop savoir ou corps fatigué de s'éprouver pensant et impuissant à la fois, tant l'a
traversé cette obsession d'un ennui dont rien ou presque ne le divertit plus".
Ame sombre et narrateur énigmatique, dont on se rend vite compte, sans s'y arrêter plus longuement, qu'il nous cache jalousement son
identité. Certes, nous connaissons son travail: étudiant en théologie, sans véritable vocation, une belle carrière universitaire s'offre à
lui mais ses errances mentales inquiètent. Il y a là un manque qui ne peut véritablement être comblé, une impossibilité à "être au
monde" qui excite notre compassion. Ce monde, il le sait, n'est pas fait pour lui. A la différence du serial-killer de 'La Décomposition'
qui trouve chez Proust une raison de dépeupler le monde, le narrateur n'a pas de si grands desseins car il ne saurait se satisfaire de faux
dieux (d'ailleurs, il a quelque difficulté avec celui qu'il étudie).
Nous nageons dans un écoeurant classicisme jusqu'à ce nous soit révélé le vice secret de notre aimable héros: "L'une de mes passions
majeures, la contemplation des corps (...)". Ecumer les plus branchées et les plus glauques des boîtes de nuit parisiennes, voilà son
hobby innocent. Qu'il le fasse en compagnie d'un Père jésuite ajoute du piment à une activité plus qu'étrange en elle-même. Mais nul
autre vice qu'une curiosité mal adive ne semble agiter le narrateur, qui se laisse porter par la vie plus qu'il ne cherche à agir sur elle, et
c'est ainsi qu'il est conduit à devenir disc-jokey d'une boîte de nuit mal famée. Comment? Par pur hasard, la mort par overdose de son
prédécesseur dans les toilettes de l'établissement, vite oubliée une fois le malheureux englouti dans la fosse sceptique du lieu. Il y a
dans cet événement peu commun et terrible une forme de désengagement du narrateur, et l'on ressent fortement que sa défense est de se
mettre toujours en retrait, de se vivre comme simple observateur pour refuser l'émotion. Mais cet impossible refus et cette décontration
affichée devant la mort et la disparition ne sont qu'apparence: c'est parce qu'il ressent trop ce que c'est que la mort que le narrateur fait
mine de l'ignorer.
Sans autre forme de procès, passant des bancs de la faculté de théologie aux boîtes de Pigalle, le lecteur réclame justice: quel honneur
lui vaut un tel traitement? Patience, A*** arrive.
Ce personnage central est l'objet d'amour du narrateur, remarqué immédiatement au milieu d'autres danseurs du lieu ("L'Eden"). L'amour
reste bien platonique tout d'abord, mais la proximité des deux personnages fait jaser en ce lieu de débauche. En effet, comment ces
deux-là pourraient-ils se trouver quelque affinité? Certes, le narrateur se donne une certaine image d'intellectuel atypique, réservé à
l'extrême quant à ses opinions et sa vie privée: "Je ne me cachai pas d'être la proie de vices aimables que je n'avais d'ailleurs pas, pour
mieux passer sous silence mes vices réels qui eussent paru scandaleux".
A ce stade, le lecteur avisé aura remarqué qu'Anne Garréta se joue de lui et refuse de lui révéler qui est qui dans cette affaire.
Imperturbable, il commence à chercher des indices pour percer le secret qu'il croit encore, pauvre naïf, être de polichinelle. Tout
détective qu'il s'imagine être, le plus malin d'entre ces lecteurs ne parviendra au mieux qu'à échafauder quelques hypothèses fantaisistes
qu'il n'aura aucun moyen de vérifier. Nous l'imaginons bien s'écrier "une chemise? un indice?" ou encore "un danseur? ce ne peut être
que cela!", et se trouver perplexe s'il ne prétend pas, triomphant avant l'heure, avoir trouvé la solution. En faisant ainsi face au Sphinx,
le lecteur risque de mal finir car, qu'on se le dise, on ne rencontre pas un tel être sans devoir répondre à son énigme, il vaut bien mieux
éviter de contempler son visage que nul ne saurait décrire. Le Sphinx ne se livrera pas: prêchons une résignation agacée par instants,
cela vaut mieux.
Toujours est-il qu'à l'"Eden", on déconseille fermement à A*** d'entamer une quelconque relation avec notre étrange héros. De
nationalité américaine, noir, A*** ne saurait raisonnablement s'entendre avec une personne aux "incompréhensibles étrangetés": "A
défaut d'une cohérence intelligible, il devait y avoir là du vice ou de la perversion". Si peu de perversion réelle pourtant, mais une
étrangeté indéniable causée par tant de contradictions.
Le décor est posé, terrain du drame annoncé, nos deux personnages sont clairement identifiés -sans l'être vraiment. Et le lecteur de
rédiger un simili de protestation officielle contre tout ce que l'écrivain nous cache avec malice. Car le rythme est fascinant et la lecture
aisée. La suite inéluctable, nous le savons, conduira à la chute (le roman éponyme de Camus est d'ailleurs cité dans le livre). Il
manquait un acteur à la tragédie qui s'annonce: l'Amour.
"Brusquement, la nécessité de la possession amoureuse s'empara de moi. Je me surpris à désirer, douloureusement": l'évidence s'impose
au narrateur qui avait enfoui tous ses sentiments dans une amitié platonique. La passion succède à l'interêt, et voilà notre héros qui
s'apprête et change du tout au tout: "je voulais paraître à mon avantage, ce dont d'habitude je ne me préoccupais guère. Plaire! Plaire!
L'idée me fit soudain hausser les épaules'. Attitude caractéristique de la psychologie de notre protagoniste: l'autodérision et le refus
d'accepter ses sentiments. Mais l'autodérision est une autre défense qui cède face à l'amour pour un être qui pourtant ne brille pas par la
stabilité. A*** est en effet volage, pour le moins, et paradoxalement le passage à l'acte amoureux s'avère plus difficile que prévu.
Cependant, le héros a une qualité: l'obstination. Pas de brutalité, certes non, notre narrateur s'enferre dans une politesse excessive (mais
qu'on se souvienne de celui de "La Décomposition", meutrier insensible déclarant "Car poli je suis, et au delà de toute mesure" ou
encore du narrateur/trice de "Vol" qui maudissait sans cesse son éducation qui l'empêche d'envoyer balader sa voisine importune: la
politesse est chez Anne Garréta un vilain défaut dont on ne se défait pas. Voire.) Une fois l'objet de son amour identifié, il ne l che
plus: "L'inversion ce soir-là fut complète: je me fis démon, A*** empruntant symétriquement le masque d'ange que j'abandonnais".
Une liaison n'est pas possible, "tu ne dois pas m'aimer", déclare A***. Et pourtant, c'est là une chose que l'on ne contrôle pas (l'amour
est enfant de bohème, voici un cliché qui convient bien ici).
Comme à l'habitude, le narrateur ironise brillamment: "A***, bien loin de se f cher de mon entêtement ou de se froisser de mes
insistances, s'en amusa. C'était bon signe. La variété de ma plaidoirie l'étonnait sans doute, on peut dépenser des trésors de rhétorique,
d'imagination et de persuasion afin de convaincre quelqu'un de coucher avec soi, visée fort commune et de pauvre interêt si l'on veut
bien y songer froidement".
"Sphinx" s'engage alors dans une partie de cache-cache que le jeu continu sur l'identité des personnages rend très plaisant à lire, et le
lecteur qui aura gardé un mince espoir espère à nouveau un indice substanciel...qui bien sûr ne viendra pas. Anne Garréta s'amuse à
nous conter un voyage en "couple" virtuel où nos deux héros poussent le vice jusqu'à coucher dans le même lit: "Il y avait de la
perversité dans ce jeu, je ne cessais de supputer avant de m'endormir toutes les possibles conséquences d'une transgression". Et nous
donc! Trêve de plaisanterie, il faut conclure. Le style ici se fait volontier d'une douce ironie, de celle qui préside aux tentatives du
narrateur, et l'optimisme gagne autant le lecteur que celui qui nous conte son histoire. Car il parvient enfin à ses fins. Ultime pirouette
d'Anne Garréta qui a fait espérer qu'entre les lignes, un indice apparaisse. Peine perdue, car au moment fatidique le narrateur procède à
une ellipse: A*** et lui-même étant ivres, il l'entraîne hors de la nuit, saisissant la première occasion offerte. Ce qui se produit
alors..."Je ne saurais raconter précisément ce qui advint, non plus que décrire ou même faire mention de ce que je fis ou de ce dont je
fus l'objet". Diantre! Le Sphinx aime à nous désespérer. Abandonnant tout espoir de comprendre l'énigme, le lecteur doit alors se
recentrer sur les thèmes abordés pour s'intéresser, enfin, au fond plutôt qu'à la forme.
L'histoire d'amour n'est qu'un intermède poétique entre deux gouffres, le second plus béant encore que le premier. Le relation
qu'entretient le narrateur avec A*** est pleine de tendresse et de complicité, mais nous pourrions parler à son sujet d'une impossibilité
à vivre pleinement sa passion. Compliqué il fut, compliqué il demeure. Ce qui ne l'empêche nullement de retomber joyeusement en
enfance: "Nous roul mes sur toute la largeur de la couche. Une excitation juvénile me prenait, comme l'envie de jouer, de combattre
pour rire, de perdre haleine pour quelque essentielle futilité. Je ne me souvenais pas d'avoir eu de longtemps un tel désir; cet état
d'esprit, je l'avais oublié, perdu depuis l'enfance et il me revenait dans une chambre d'hôtel au beau milieu de New York".
Tout idylle doit finir. C'est là l'intime conviction du narrateur, même en plein bonheur. "Tu ne dois pas m'aimer", avait dit A***, et la
phrase était prémonitoire. L'amour dérange un être qui n'était pas préparé à le vivre.. Que cette relation se termine tragiquement, il ne
l'avait pas prévu et sa vie bascule alors dans un vide existentiel profond, une mélancolie inguérissable qui ne lui laissera plus aucun
répit. Pour en terminer avec cette partie du récit, signalons qu'il y règne une atmosphère que nous pourrions qualifier de triste gaieté, en
ce que la joie s'y trouve bien souvent autant que l'inquiétude en forme d'avertissement. Le lecteur s'amuse, plus pour longtemps.
"Insensiblement, mon regard vint se fixer sur un grand miroir, face à la porte qui venait de se refermer sur une question. Je voyais dans
le miroir cette porte, dans l'encadrement de laquelle A*** venait de m'interpeller. Il me vint sur les lèvres une réponse que je murmurai
soigneusement dans le silence: "Je te vois dans un miroir".
Questionnement fondamental, qui touche à l'essence de chaque être, qui est ici perÁu comme une crise déréalisatrice qui provoque la
chute: celle d'un rêve mais aussi, indirectement, celle des corps. C'est immédiatement après ce passage qu'A*** meurt au cours de son
spectacle, tombant de la scène et se brisant les cervicales. Le miroir a révélé au narrateur un secret mais le révéler a causé sa perte.
Dans "Ciels liquides", le héros a perdu l'usage du langage et il ne parvient plus à se reconnaître dans un miroir: il y voit alors les
personnages dont il a usurpé l'identité. "La Décomposition" se clôt sur la tentative du meurtre d'Albertine qui échoue car le narrateur
tire contre la vitre d'un compartiment de train: ultime mise en abîme de ses actes, il peut alors considérer l'étendue de son erreur.
"J'étais l'ombre d'un corps qui m'ignorait, et la source de lumière qui produit cette ombre. Ce que je recueillais par projection n'était
que moi-même. A*** n'était que corps parasite interposé entre ma conscience et mon indéfectible tendance à diffracter le réel". Voici le
narrateur forcé d'admettre son impossibilité à percevoir le monde autrement qu'à travers lui-même, et cette perception ne peut inclure
l'autre: il est en somme un humain incomplet, car l'autre n'existe pas dans son regard. Constat terrible et injuste, autoflagellation d'un
être qui refuse toute absolution et accable sa conscience: "l'étrange sensation de se sentir toujours au bord affreux de quelque imminente
rupture...Sentiment, fondement de tout ce qui en moi jamais n'a fluctué: sorte d'ivresse amère de lente solitude, tendance inéluctable au
désenchantement final de toute idylle". Sphinx" est un thé tre d'ombres, un rêve éveillé sur le deuil impossible dans un monde hostile
et étranger à soi. Anne Garréta entame une réflexion sur la dépossession et l'absence qu'elle poursuivra ultérieurement.
Absent à lui-même, le narrateur vit une vie sans la vivre, conscient de ne plus vivre mais poursuivant néanmoins une brillante carrière
universitaire, courant de ville en ville pour y donner des conférences sans jamais y garder d'attaches: devenu taciturne et mystérieux, il
fait peur à ses interlocuteurs qui l'évitent. Paria par nécessité, il ne songe plus qu'à son histoire et, les années passant, envisage de la
coucher par écrit: "Ce que j'avais voulu enfouir me revient; nul moyen d'assassiner le cadavre que je porte en moi de toute éternité non
plus que d'en assoupir l'acide décomposition qui vient me ronger et fit de moi chair à vif lorsqu'il m'advint de m'éprendre". Au-delà du
style, terriblement précis, et du rythme de la phrase d'Anne Garréta, nous pouvons remarquer que le narrateur fait le choix du tragique et
d'un désespoir lucide, angoisse tranquille de celui qui sait qu'il n'a plus guère de choix que celui de se laisser mourir. Au lecteur
d'accepter de vivre cette descente aux enfers Dans "Ciels liquides", le narrateur est pris et emprisonné par la voix destructrice de la
langue qui l'engloutit dans ses abîmes, alors que dans "La Décomposition" le narrateur préfère à sa mélancolie naturelle l'action
violente, le meurtre sériel, "ambition secrète" qu'il accomplit avec une ironie elle aussi désespérée.
Anne Garréta conclut son récit par une pirouette d'auteur: le narrateur ayant fini son livre, il se lève de sa table et sort dans la nuit
d'Amsterdam. Constat final: "Se perdre pour mieux se retrouver, telle était ma feinte qu'aujourd'hui j'entends comme celle d'un
mysticisme qui s'ignorait et s'ignora si longtemps qu'au moment où je le compris ma vie avait déjà pris le tour de l'attente vaine d'une
mort tout aussi vaine". La mort, misérable, est au bout du chemin. Mais avec dans l'esprit un poème dont les vers ne reviennent pas,
et que le narrateur s'obstine à rechercher jusque dans la mort. Infiniment poétique et tragique, "Sphinx" ne pouvait prendre tout sa
dimension qu'avec une fin à la mesure de la t che accomplie. Pas une fin en queue de poisson, mais vraie fin qui laisse le lecteur
perplexe pour longtemps et surtout, l'oblige à la réflexion.
Auteur d'une exigence littéraire rare que l'on ne rencontre plus guère aujourd'hui, écrivant dans un style riche et précis, Anne Garréta
mérite bien plus que la timide reconnaissance qui a accompagné la publication de "Sphinx" et celle de ses autres livres. Trop complexe,
difficile, brillante, son écriture autant que sa personne dérangent et empêchent mystérieusement une reconnaissance qui demeure
impossible. On admire son oeuvre sans la comprendre. Tantôt réduite à la prétendue préciosité de son style, tantôt à son parcours
universitaire américain, Anne Garréta attend patiemment la consécration tout en pariant sur la littérature. Car il faut aimer
profondément lire et faire lire pour oser ainsi l'échec commercial dans un monde qui refuse la complexité et préfère le livre facile à
consommer: en osant le respect profond du lecteur et de la littérature, un roman comme "Sphinx" mérite une reconnaissance plus
grande, ainsi que son auteur. A bon entendeur!