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Anne F. Garréta : La Décomposition
Impressions de lecture

de Eva Domeneghini

12 Jan 2000

La Décomposition

Qu'est-ce donc que la "Décomposition"? Après avoir tourné la question dans tous les sens et toutes les directions, il ne semble pas, en définitive, que l'auteur lui-même veuille nous fournir une réponse. Parce que ce livre part dans des directions opposées, parfois contradictoires, il ouvre des portes insoupçonnées et dérange le lecteur facile, "frivole", dont le narrateur ne cesse de se moquer. "La Décomposition" est un livre exigeant à l'extrême, il demande une attention de tous les instants : à cause de son vocabulaire, mais aussi à cause des implications, réelles ou supposées, de l'action qui s'y déroule.
Arrêtons nous quelques instants sur l'auteur. Qui est Anne Garréta? Autant donner de la chair à ce récit parfois axé sur l'exercice de style. C'est un écrivain qui pratique l'art de se faire attendre: après un premier roman remarqué, "Sphinx", sorti en 1986 chez Grasset, et un deuxième opus plus obscur, "Pour en finir avec le genre humain" en 1987, elle récidive avec "Ciel liquides" en 1990. Peut-être l'absence de publication jusqu'à "la Décomposition" s'explique-t-elle par ses occupations: elle a longtemps enseigné la littérature française à Princeton, aux Etats-Unis, et désormais à Rennes.
On ne peut pas dire qu'elle goûte pour autant le style professoral, et l'ensemble de la critique a semblé on ne peut plus déroutée par le livre, le style et la personnalité d'Anne Garréta. La raison m'en échappe, nous nous bornerons tout au plus à signaler sa présence dans un débat sur les Etats-Unis sur une chaîne câblée française où le journaliste ne trouva rien de mieux à faire que de lui demander pourquoi il y avait tant de mots anglais dans son livre... C'était visiblement tout ce qu'il en avait retenu, le reste étant à l'avenant (que c'était un grand livre, qui avait fasciné la critique, que l'on ne comprend pas tout, si c'était un pas de plus vers la mondialisation du langage...). Cette femme brillante fait souvent peur à ses interlocuteurs des médias, et l'on a vu PPDA se faire tout petit face à Anne Garréta, normalienne et maître de conférences de linguistique: tous craignent en effet de commettre des erreurs fatales en l'interrogeant.
Un auteur déroutant pour un livre qui ne l'est pas moins, est-ce tout ce que l'on peut dire de cette "Décomposition" qui nous occupe?
Car de quoi s'agit-il? S'il fallait résumer, et même si ici plus qu'ailleurs le résumé est un pis-aller facile pour lecteurs fatigués, nous sommes en présence d'un serial-killer bien étrange qui utilise "A la recherche du temps perdu" comme livre de chevet. Dit de cette manière, l'ensemble sonne comme un polar décalé, le "pitch" (le coeur de l'intrigue en langage branché) est déjà surprenant. Inutile toutefois de préciser qu'Anne Garréta ne se commettrait pas dans ce genre dévoyé, notre auteur(e) est bien trop attachée à un humour distancié, complexe et à un "genre" indéfinissable fait de réflexions dont on ne sait si elles reflètent la pensée de l'auteur (ou bien l'inverse) ainsi que de contraintes formelles assez strictes fixant le cadre de l'ensemble de l'oeuvre.
Il s'agit maintenant de démêler l'écheveau de l'intrigue et pour aider à la compréhension d'un livre que, malgré toute notre admiration, nous qualifierons de difficile.
Tout d'abord, et pour évacuer la question, il semblerait qu'il découle d'un deuil, d'où la mention "En mémoire" qui ouvre le livre. Cela ne résoud rien, puisque qu'Anne Garréta n'aime pas parler d'elle, et on la comprend. Mais peut-être cette considération permet-elle de comprendre la tension qui parcourt ces pages malgré la décontraction affichée- au détour du récit d'une ballade nocturne sous les sunlights de la ville et après un voyage dans l'univers des jeux vidéos, l'auteur nous offre une intéressante réflexion sur la "déliaison" qui résulte de la disparition de proches et la perception de la mort. Tout se passe comme si, tout en semblant si peu en proie à de véritables angoisses existentielles, notre meurtrier se trouvait finalement perplexe devant son oeuvre, comme s'il connaissait un vertige profond, une chute dans l'abîme de la conscience, avec, au fond, la désespérance de celui qui agit dans un cadre sans comprendre son action et qui se cache ses véritables motivations. Qui plus est, et pour ajouter à la confusion, on ne saura jamais si notre héros est un homme ou une femme, confusion volontaire s'il en est puisque comme dans ses ouvrages précédents, Anne Garréta jette un voile sur le sexe du narrateur (c'était d'ailleurs le point de départ de "Sphinx", un monde asexué).
Mais nous brûlons les étapes. Reprenons le fil pour expliquer d'abord la méthode si particulière de notre serial-killer. Il est le narrateur du roman, ce qui, on l'aura compris, met le lecteur dans une situation inconfortable. Cette charmante personne n'a que mépris pour "le meurtre automatique et ses cadavres exquis" car même "descendre dans la rue, kalachnikov en main, et tirer au hasard, tant qu'on peut, dans la foule, il y a dans cette méthode quelque chose qui pue l'inspiration". Et de continuer "Je plaide, moi, pour l'immotivation du meurtre, comme d'autres avant moi pour l'immotivation du signe (...)". Au bout du compte, son choix se porte sur l'oeuvre proustienne dont il éliminera un par un les personnages en assassinant des passants selon une règle grammaticale: l'accord en genre (leur sexe) et en nombre (à la 37ème ligne, le 37ème passant). Nous voilà donc entraînés dans une complicité objective avec le meutrier philosophe et remarquablement cultivé, mais qui refuse toute implication sentimentale, lui préférant le formalisme d'un choix arbitraire.
Un vaste débat philosophique s'ouvre donc, au milieu d'un humour distingué et de phrases bien assénées, car l'écrivain n'est pas absent de son propre récit. Et bien sûr, des meurtres en série. Est-ce tout? Non, il faut encore signaler que les chapitres les plus intéressants ("Watchman, what of the night?", "La chambre noire", "L'ascension")- sur le plan de la réflexion, de la matière, s'entend- sont précisément ceux où personne n'est trucidé mais où l'errance devient mentale et où l'ambiguïté du rôle du lecteur est affirmée et martelée par notre meutrier narrateur.
On a assez reproché au style d'Anne Garréta d'être ampoulé, mais, s'il est classique, c'est pour mieux se faire entendre, et pourquoi se plaindre d'une brillante qualité qui offre quelques perles au lecteur qui préfère la réflexion aux histoires faciles? C'est plutôt un atout que ce style difficile, car les lecteurs sont forcés, à moins d'abandonner l'ouvrage, de rester attentifs à l'intrigue. Malgré le formalisme de l'ensemble et l'apparente finitude de l'oeuvre, "La Décomposition" pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Confronté enfin à un grave échec et tirant finalement contre une image, un miroir reflet de son erreur, le meutrier lui-même demeure insatisfait et nul ne sait où son voyage le mènera. Comme dans tout ses ouvrages précédents, Anne Garréta ne termine pas l'histoire contée, mais laisse le soin au lecteur de conclure par lui-même. Rien n'est figé encore mais le doute, voire l'angoisse, se sont déjà glissés dans la mécanique infernale.
Sans nul doute, ce livre affirme-t-il un peu plus la place particulière qu'occupe Anne Garréta dans le "paysage" littéraire français, celle d'un auteur vraiment en dehors du circuit traditionnel et qui cache sous une apparence respectabilité une folle envie de faire tomber les cadres du postmodernisme en littérature. Celle-ci n'est pas "cosa mentale", explique d'ailleurs le narrateur: pour lui, elle est "chose mortelle". Mais Anne Garréta de préciser dans une interview: "Le lecteur qui aura perçu la logique interne du texte ne saurait manquer de réfléchir à la vanité de son apologie".
Pour conclure, après avoir conseillé la lecture de ce livre et des autres de son auteur, citons une phrase, tirée de sa nouvelle "Vol" -publiée au Serpent à plumes- et auxiliairement célèbre réplique de cinéma (c'est la phrase préférée du Joker dans "Batman") : au fond, "La Décomposition" n'est-il pas un livre qui nous demande, à nous lecteurs qui aimont par trop le sang et les massacres: "Wanna dance with the Devil in the dead of night?" ("Voulez-vous danser avec le diable dans la nuit noire?"

Pour en savoir plus: interview d'Anne Garréta, de haute tenue.

Eva Domeneghini


La Décomposition d'Anne F. Garréta, Grasset et Fasquelle, 100,00 FF, ISBN 2246530911

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