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Régis Debray : L'emprise A propos de L'emprise Cher Régis Debray,
Votre nouveau livre n'est pas seulement intéressant en lui-même, mais aussi par les
réactions qu'il suscite, de la même façon que votre séjour et reportage sur le
Kosovo en suscitèrent.
Le médiologue que vous êtes se dit peut-être qu'il faut tomber du ciel du deuxième
temps des signes, temps religieux, pour pouvoir s'orienter vers le troisième temps,
symbolique, dans lequel une référence originaire intérieure, inscrite par sa perte, va
servir pour aller vers autre chose et en mesurer la qualité à chaque fois ( une valeur
que chacun a en soi, singulière, particulière, et non pas universelle comme dans une
société planétaire uniformisée où ce qui est bien pour chacun lui est dicté comme
dans un programme ).
Ce que, il me semble, vous montrez très bien pour vous-même.
Bien amicalement
L'emprise, Régis Debray, Editions Gallimard.
soyez critiques!
Impressions de lecture d'Alice Granger
FRANCE
Alice Granger, avril 2000
Cette impression : attaquer pour être attaqué, dans la certitude d'être attaqué, voire
d'être rejeté. Le contraire du paranoïaque, qui tire parce qu'il est persuadé qu'on lui
tire dessus.
Une contradiction : devoir presque la vie aux médias (autrefois), jouir grâce aux
médias et à votre célébrité d'un temps de parole enviable donc résider dans un
certain ciel, et en même temps presque tout faire pour que ces médias manifestent
une réaction d'intolérance à votre égard, une réaction de rejet. Rejet immunitaire du
corps étranger, par tout un réseau médiatique dont vous montrez que la cohésion
se fait par le mot d'ordre de l'humanitaire. Cette sorte spéciale de rejet immunitaire
qui aboutit à la naissance. Vous êtes dans le ciel médiatique et en même temps on
dirait que vous faites tout pour en tomber, pour en chuter. Contradiction.
Comme si le médiologue que vous êtes se préoccupait, essentiellement, et pour
lui-même, pour la qualité de sa vie, du rapport aux choses qui font signe sur la terre
où nous habitons à partir de notre naissance. Votre hantise : la disparition du
médium au profit du médiatisé, du spectaculaire, de l'économique, des choses
nécessaires au bien-être et auxquelles tous les humains de la planète devraient avoir
droit. Vous restez révolutionnaire dans votre conscience aiguÎ que le médium est
en voie de disparition dans cette emprise du médiatique, ce qui vous est intolérable.
Votre livre est un reportage intelligent sur le temps religieux des signes. Temps de
l'idol trie, du fétiche. Vous parlez de la religion des droits de l'homme, de
l'humanitaire. Au bien, lié au triomphe de l'économie, chaque homme de la planète
y a droit. Ce bien, ce bien-être, la vidéosphère le montre, le programme c'est de
faire le bien de tous, et les médias sont là pour montrer aux yeux de la conscience
planétaire ceux qui n'en jouissent pas, par faute de guerres, de dictateurs, de
famine, de non information, de pauvreté, etc... alors que d'autres en jouissent
jusqu'à plus faim.
Un temps religieux, c'est quoi? C'est un temps qui prend acte de la perte originaire
qui marque chaque humain à sa naissance, et qui prend aussi acte que celui-ci ne
peut plus trouver dans les signes qui l'entourent des indices du monde perdu
comme si les choses étaient des parties de la chose perdue en naissant. Ceux qui
se tournent vers un temps religieux ont admis que les choses retrouvées sur terre (
y compris les personnes ), ne sont plus à portée de mains, qu'ils ne peuvent plus y
vivre comme si tout baignait pour eux, comme s'ils pouvaient continuer à flotter.
Religieux : pour relier. Re-lier. Rétablir le lien avec ce qui a été perdu. La perte, la
séparation, a inscrit ce qui est perdu comme quelque chose de sacré. Le temps
religieux est celui des choses à la ressemblance des choses perdues. C'est un
monde de ressemblance. Le médiatique et l'économique, ayant inscrit comme
sacrés les droits de l'homme au même bien, bien-être, créent un monde de
ressemblance, dans lequel il s'agit de réaliser une colonisation totale pour le bien de
tous. Logique de conquête, pour le bien. Mais aussi, logique d'uniformisation, de
mise dans un programme, de conversion. Basée sur le statut de précarité des
humains. Baigner dans la même émotion, partager le même sentiment, les victimes
de la planète doivent pouvoir être comme nous qui jouissons de nos droits
matérialisés par notre aisance économique.
Ce qui est intéressant dans ce temps de la religion de l'humanitaire, c'est cette
logique libérale dont vous parlez, américaine, qui déploie son emprise en même
temps que les Etats et gouvernements s'avèrent impuissants. En somme, c'est
comme si, dans ce temps religieux, icÙnique, idol tre, fétichiste, colonisateur et
conquérant, dieu ( créateur d'un monde à la ressemblance de, instance
toute-puissante capable de rendre visible l'invisible perdu, auquel on croit ) ou le
père ou le chef d'Etat s'avéraient impuissants, donc abandonnaient à... On dirait
que vous mettez beaucoup l'accent sur ce fait, même parfois de manière
nostalgique. Le père qui abandonne. Père révolutionnaire, Président qui met en
retrait, tous ces Seigneurs suspendus aux sondages... D'un cÙté Dieu abandonne,
de l'autre le bien-être économique gagne en puissance, en pouvoir programmateur
et uniformisant, par le réseau médiatique et ses prêtres convaincus que les droits
universels des hommes à leur bien-être parfaitement défini est sacré et à
matérialiser. Là où la foi en un créateur tout-puissant capable de créer un monde
ressemblant conduisait à quelque chose de limité, comme si le royaume n'arrivait
jamais à être de ce monde-ci, la foi en les droits de l'homme et en l'économie
s'avère effectivement une ouverture sans précédent. C'est vrai que le bien-être des
gens s'améliore, que même les malheureux sont informés de leurs droits et tendent
vers la réalisation de désirs qui vont profiter au marché. D'un autre cÙté, par
l'uniformisation des besoins et des go ts que cette globalisation par voie médiatique
implique, chaque humain se ferme à ce qu'il y a d'absolument singulier et particulier
en lui, qui appartient à sa culture, à son histoire, à son pays. L'ouverture sans
précédent conduit, comme vous l'écrivez, à une fermeture également sans
précédent. Et à une intolérance très grande. Intolérance au dissident, à l'étranger
qui ose dire son désir d'autre chose que tout ce qui lui est présenté pour son bien,
que toute cette totalité bienveillante.
Les médias s'emparent des faits, les montrent pour attiser l'émotion. Ces faits sont
la plupart du temps des manquements, si possible gravissimes, aux droits de
l'homme. Souvent, c'est comme par hasard par la faute de gouvernements non
démocratiques, de dictateurs, donc toujours cette impuissance du dieu créateur ou
bien son caractère sanguinaire. En fait, les médias-prêtres au service de la religion
des droits de l'homme qui a colonisé toute la planète montrent que l'emprise
médiatique a vraiment matérialisé, même dans ses manques et pour les victimes, le
religieux comme lien au monde perdu. Celui-ci est vraiment matérialisé, par voie
économique, les gens sont vraiment reliés à un monde presque matriciel, où tout est
dicté pour eux. Et en même temps, ce qui est intéressant c'est qu'à cause de cela, à
cause de la fermeture à quelque chose d'absolument singulier en soi, qui se perd
dans la globalisation des go ts et des habitudes, la satisfaction libérale des droits de
l'homme de cette manière-là pourtant importante s'avère intolérable. C'est comme
si chacun des habitants de cette planète, y compris les victimes constamment
bombardées par les images de bien-être uniformisé qui font ingérence dans leur vie
où que ce soit, à un certain point et au bout de leur contradiction, ne pouvait plus
tolérer d'être coupé d'une certaine mémoire en soi, d'une certaine unité de mesure
en soi qui, en se mettant bord à bord avec les choses du dehors, ne va pas
apprécier de la même manière que tout le monde ces choses retrouvées. A un
certain point, il devient urgent de tomber du ciel de cette religion des droits de
l'homme pour ne pas perdre cette richesse en soi qui fait chacun différent des
autres.
Là où la religion des droits de l'homme, sans doute indispensable pour un temps
qui est celui du deuxième temps des signes, prÙne un englobement dans le monde
uniformisé de la ressemblance, un branchement comme par un cordon ombilical à
un monde archaïque de pas-vraiment-né ( se connecter, se brancher, surfer, flotter
) vous mettez l'accent sur la perte, la chute. Pour vraiment naître, il faut perdre,
irrémédiablement, sortir des deux temps de la dénégation de la perte, pour que ce
qui est perdu soit aussi ce qui oriente vers autre chose et permette de juger de sa
qualité enrichissante. Le vrai médium n'est-il pas celui qui a cette trace, cette
mémoire unique inscrite en lui et qui le tourne vers les autres choses, qui sont
véritablement des symboles, y compris les personnes. Le médium, celui qui a une
réaction immunitaire de rejet contre ce qui fait son bien global au ciel parce que
c'est aussi la perte de ce qu'il y a de précieux et d'unique en lui-même, peut
prendre un relief exemplaire dans la communauté humaine justement parce qu'il ne
renonce pas à sa singularité même si la globalité planétaire lui est douillette.
Alors, que serait un vrai reportage? La parole à Dante. Le poète, en tombant du
ciel, creuse l'enfer et fait jaillir cÙté sud la montagne du purgatoire. En descendant
en lui-même, ce qui est possible parce qu'il s'est détaché du ciel global, du
consensus économique, ayant pour guide Virgile à savoir une sorte de père qui ne
l'a pas maintenu au ciel, le poète fait un reportage en enfer d'abord, qui n'est pas
l'enfer des autres mais celui de l'infantilisme que ceux qui y sont éternisés ont en
eux. Ce dont il est témoin, ce ne sont pas des faits qui dénoncent des manquements
aux droits universels de l'homme, mais de ce que les hommes sont prisonniers,
éternisés, dans leur volonté de dénier la perte, la séparation originaire, donc de se
laisser dicter comme à des foetus ce qui est bien pour eux. Le véritable
manquement aux droits de l'homme, c'est la volonté globale, asservie au triomphe
économique qui gagne le maximum en prévoyant totalement les besoins des gens,
de maintenir les humains dans une structure psychique infantile.
Ce temps de la religion des droits de l'homme n'est peut-être pas si négatif que
cela. La contradiction est indispensable lorsqu'elle se vit jusqu'au bout. Il faut vivre
jusqu'au bout cette sorte de drogue du bien-être corporel articulé à un
ronronnement psychique parce que les images et les idées toutes faites épargnent
de penser, pour arriver à l'intolérable, à la révolte intérieure. Comme quoi le
meilleur de la religion de l'humanitaire c'est le rejet immunitaire de tout ce qui est
programmé pour notre bien. A condition, justement, de s'apercevoir en le vivant
que ce qui se présente de l'extérieur comme notre bien, notre état idyllique de
flottaison émotionnelle, c'est ce qui nous empêche de vivre, c'est ce qui nous exile
de nos richesses immémoriales. Alors, il est possible de se couper de la
colonisation, de tomber du ciel.
Un troisième temps des signes. Qui s'inaugure par l'allégorie, c'est-à-dire
apparaître irrémédiablement séparé, en en ayant fait le deuil, de cette part en soi
qui s'éternisait à vouloir vivre comme avant la naissance, où tout baignait, où tout
nous était donné pour notre bien, justement cet idéal de l'humanitaire. L'allégorie,
parler autrement, ou l'art de savoir ce que la grâce doit à la pesanteur, ce que le
haut doit au bas, ce que la séparation pour la vie doit à l'intolérable d'un
enfermement dans un monde où tout est préparé pour notre bien et dans lequel il
n'y a qu'à flotter en s'en remettant entre les mains de toute cette toile qui veille sur
nous.
Un temps de retrouvailles. Encore à inventer.