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Wilkie Collins
Impressions de lecture de Sandrine Sénéchal
FRANCE

28 février 2000

Le Mystère Wilkie Collins

Sandrine Sénéchal, mars 2000

" Il a introduit dans l’espace romanesque les plus mystérieux des mystères : ceux qui se cachent derrière nos propres portes" Cet éloge du grand Henry James s’adresse à un maître de l’intrigue, Wilkie Collins, considéré aujourd’hui comme le précurseur de la "detective novel" anglaise.


 Sa carrière littéraire avait pourtant bien mal débuté. Après une enfance solitaire marquée par l’autorité étouffante de son père; le peintre paysagiste William Collins; Wilkie Collins est fermement poussé vers une carrière juridique. A la mort de ce père en 1847, le jeune écrivain, afin de pouvoir toucher sa part d’héritage, est contraint par testament de rédiger la biographie hagiographique du mort et de la publier à compte d’auteur ... Son devoir accompli, il se tourne résolument vers l’écriture. De ses études de droit (tout de mÍme sanctionnées par un titre d’avocat en 1851) il gardera le goût des grandes affaires criminelles et des mécanismes de la procédure judiciaire; d’une éducation tyrannique, des troubles nerveux qu’il tentera d’apaiser à forte dose de laudanum.
En 1855,  il a intégré la revue Household Words animée par son beau-frère Charles Dickens avec lequel il partage une passion commune pour le thé tre. Mais jusqu’à cette date, ses tentatives littéraires n’ont connu qu’un succès d’estime; quelques nouvelles et trois romans : "Antonia ou la chute de Rome" , "Basil" et "Monkton le Fou";  histoires d’amour, de haine et de vengeance où transparaissent déjà ses qualités de narrateur.
Une nuit d’été 1855, Wilkie Collins, son frère Charles et le peintre préraphaélite J. E. Millais sont en promenade dans Londres. A la grille d'une grande maison de Regent's Park, une jeune femme en blanc, très belle, les supplie de lui venir en aide avant de disparaître. Fasciné Collins mène l’enquÍte pour découvrir que son apparition, Caroline Graves est séquestrée avec son bébé par un mari à demi-fou. Il la délivre et devient son amant jusqu’à sa mort en 1889. Ce qui aurait pu rester un fait divers romanesque inspire à Collins l’intrigue de son premier chef -d’oeuvre : "La Dame en Blanc" publié d'abord en feuilleton dans "All the Year Round" de novembre 1859 à octobre 1860.
A l’instar de Arthur Conan Doyle quelques années plus tard le succès de Wilkie Collins ne naîtra pas de romans ; c'est par le biais de feuilletons écrits pour la presse qu'il conquiert un large public,séduit par la "Sensation novel" .Ces récits, publiés dans les journaux bon marché,oùle monde de l'amour et des beaux sentiments se heurt au mal ,oùle surnaturel cÙtoie le crime le plus sanglant tout cela dans une Angleterre contemporaine et terriblement. insulaire. Il faut dire que le thème du crime est "à la mode". Il sous-tend la littérature et le thé tre de cette époque victorienne qui fut selon les mots de Georges Orwell  "notre grand ge du crime, sa période élisabéthaine pour ainsi dire"
Mais, se détachant de l’inspiration "Gothic" chère à ses prédécesseurs, Wilkie Collins place le réalisme au service du suspense. Ses romans ténébreux ont pour décor une Angleterre familière à ses lecteurs. Celle du 19ème siècle, celle de la bonne société victorienne et de ses hypocrisies mais aussi celle des nébuleuses urbaines aux bas-fonds menaÁants . Il parsème ses intrigues, souvent inspirées de crimes célèbres, d’indices quotidiens : une jeune femme aperÁue dans l'ommnibus, le méchant grand amateur de thé, les becs de gaz des voies sans issues ... A l’intérieur de récits imbriqués en poupées gigognes, il remet au goût du jour la fonction narrative à la première personne. Le témoignage littéraire et judiciaire. Un développement dramatique qui le placera comme un des initiateur du roman moderne comme en témoigne FranÁois Rivière : "... Mais il y a d'abord la construction remarquable de La Dame en blanc, sa structure qui nous ramène à la fascination de l'auteur pour les procès et de l'astucieux profit qu'il fait de l'enchaînement des témoignages... Collins monte sa fiction de faÁon cinématographique avant la lettre, par souci à la fois de lisibilité et d'ambiguïté. L'intrigue... est poussée à bout et enveloppée d'une thématique... engendrée... par la vie même de l'auteur, en ses plus secrets fantasmes. La disposition mÍme du récit, amorcé par X., repris par Y., amendé par Z., mis comme entre parenthèses pour mieux assoiffer le lecteur,... permet l'effet dont parle Borges: les protagonistes, qui ressemblent à des témoins déposant à la barre, décrivent une action seulement visible pour nous en pointillés, de loin, mais perÁue par des caractères qui faÁonnent et refaÁonnent sans cesse la matière mÍme de la fiction."  

Le public ne s’y est pas trompé. De novembre 1859 à octobre 1860, le succès est énorme, la foule s’arrache chaque livraison, pressée de connaître le secret de la "Dame en blanc." Des paris sont lancés. L’hystérie est telle que Wilkie Collins , lui mÍme s’en étonne "Les personnages, quels que soient les défauts que la critique leur puisse d'ailleurs reprocher, --- avaient la bonne fortune de produire, sur le grand nombre des lecteurs, la mÍme impression que de vivantes réalités. Les deux " rÙles de femme ", par exemple " (Laura et miss Halcombe) ", s'étaient faits de si chauds amis que, lorsqu'une crise du roman parut les menacer l'une et l'autre de quelque sinistre aventure, je reçus plusieurs lettres écrites sur le ton le plus sérieux, pour me supplier de " leur sauver la vie "! Les trois volumes de l'édition en librairie publiés en novembre 1860, s'arracheront en quelques jours.
Désormais à l’abri du besoin, Collins abandonne All The Year Round, pour se consacrer entièrement à l’écriture. Les romans qui suivront (No Name 1862, Armadale ,1866 ...) confirmeront son talent de conteur jusqu’à la parution de  "The Moonstone" (La pierre de Lune) en 1868; chef d’oeuvre de complexité et de subtilité psychologique inspiré de l’affaire Constance Kent, jeune fille 13 ans qui avait assassiné son frère en juin 1861. Délivré en feuilleton, the Moonstone connaîtra un succès comparable à celui de "La Dame en Blanc"; au point dit-on d’inspirer fortement Charles Dickens pour son roman inachevé The Mystery of Edwin Drood
Epuisé par ses crises nerveuses et par l’abus de laudanum, Wilkie Collins se retire peu à peu de la scène publique pour terminer sa vie en reclus, rapidement délaissé par une critique condescendante.
20 ans plus tard, Arthur Conan Doyle lui rendra indirectement hommage en nous racontant les exploits d'un personnage typiquement "collinsien"; un détective bien sùr, cocaïnomane, presque cynique mais surtout amoureux de la logique et de la vérité : un certain Sherlock Holmes ...

Sandrine Sénéchal

Pour le lire ....

La dame en blanc (The Woman in White ), trad. de l'anglais par L. Lenob, Paris, Phebus, 1995, 554p.

Pierre de lune (The Moonstone ), trad. de l'anglais par L. Lenob, présenté par Charles Palliser, Paris, Phebus, 1995, 510p.

Qui a tué Zebedee?, nouvelles, trad. de l'anglais par Alexandre Mehl, Toulouse, Ed. Ombres, 1995, 183p.

Sans nom (No Name ), trad. de l'anglais par ...mile Forgues, Paris, Phebus, 1996, 829p.

Armadale (Armadale ), trad. de l'anglais par E. Allouard, préf. de Michel Le Bris, Paris, Phebus, 1996, 782p.

Wilkie Collins, presenté par Francois Rivière, Paris, Librairie des Champs-Elysées, 1996, 1436p.
Réunit, "La dame en blanc", trad. de "The woman in white" par L. Lenoir; "Le secret", trad. de "The secret" par Old Nick (pseudonyme de ...mile Forgues); "Mari et femme", trad. de "Man and wife" par Charles Bernard Derosne

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