Chroniques

Regard créole

Avec L’Espère-geste, le poète martiniquais Monchoachi évoque son île, scrute son identité culturelle et exalte la vie. Dans la lignée d’Aimé Césaire.

La tradition littéraire de la Martinique, bien singulière, est superbe, que l’on songe à Césaire ou à Placoly, à Glissant… La “métropole” a hélas! tendance parfois à ignorer cette vitalité culturelle, si l’on excepte le succès de Chamoiseau et de Confiant. Parmi les auteurs de la génération née après guerre, Monchoachi s’affirme avec une belle voix. Singulière et forte.
Il y a chez lui une exaltation de la vitalité dont chacun doit saisir en soi l’énergie et dont il doit prendre conscience. De la vie première, pourrait-on dire. Il écrit : “Ni sablier, ni clepsydre/ Rien ici qui sert à mesurer le temps. Seulement lever la face vers le ciel/ Scruter le soleil jusqu’au vertige/ Le boire par les yeux/ Jusqu’à la vision de l’obscur…”
L’expérience du monde, c’est avant tout notre regard. C’est à lui que nous devons toujours revenir. Voir le monde. Alors, soudain, à propos de celui qui a beaucoup vu, l’auteur note :  “Seul un vieillard./ Le regard troublant comme la cendre.”
Vie de tous les humains décrite dans son essence, simple évocation d’un individu dans l’instant parfois, les niveaux d’expérience s’entremêlent dans ces suites de poèmes qui n’ont jamais de “sujet” aisément repérable. Entre l’invariant de toutes nos vies et le factuel de chacune d’elles, la confrontation est perpétuelle : “Je t’embrassais,/ Il y avait de la terre qui remontait/ Par ta bouche/ Sans arrêt tu dégorgeais de la terre./ Je t’embrassais toujours/ Et tes seins qui frondaient l’air/ Sous le corsage de taffetas rose/ Ajouré.”
L’amour se révèle bien sûr une part primordiale de cette vie que chacun doit à chaque instant réexaminer. Monchoachi poursuit : “Longtemps nous avons espéré ce poudroiement/ Matinal/ Là où nous portions nos yeux,/ Une allumette qui craque/ Et qui s’élève/ Ardente / Derrière la scène.”
Recherche d’un sens, besoin d’une certaine profondeur. Le poète plaide pour un perpétuel renouvellement de l’expérience humaine. En chacun de nous et, si possible, dans la langue de chacun de nous, loin de la répétition des mots qui, par des ordonnancements prévisibles, accélère leur usure.
Le recueil est suivi du texte d’une conférence, “Des paroles-qui-disent”, prononcée lors d’un colloque à Nîmes à l’invitation de Kenneth White. Monchoachi aborde la question de la vérité de la langue et de ses pièges. Si son discours est en français, les exemples qu’il nous donne sont quelquefois formulés en créole. Monchoachi affirme avec vigueur sa préférence pour la langue poétique et laisse paraître une certaine défiance à l’encontre du discours formaté, son propos est néanmoins porté par une belle langue discursive. Et, s’il plaide pour un langage neuf, il use d’une langue qui s’est créée dans des interstices de liberté de l’histoire et dont il apprécie particulièrement les proverbes, lesquels semblent par excellence procéder d’une parole figée…
Il n’empêche, loin de toute passivité spectaculaire, Monchoachi recommande une nouvelle lecture du monde, à laquelle la poésie aurait pour mission première d’inciter chacun.

Jacques Goulet

L’Espère-geste
Monchoachi

Obsidiane
120 pages, 15 euros

 

 

La Femme du peintre

Cette histoire de couple entre un peintre, une chapelière et la création artistique aurait pu faire l'objet d'un cas d'étude pour la psychanalyste Julia Kristeva dans Histoires d'amour. Tous les ingrédients de l’amor patior y sont brillamment réunis. Lui vit dans le retranchement et se sent condamné à une production qui socialement ne lui apportera rien et elle, mondaine et dispersée, ne peut se passer de lui. Dans ce premier roman, la Canadienne Monique Durand, journaliste de formation sait rendre la capacité qu'a l'artiste de restituer leur poids aux choses, à transformer le temps en un vécu quasiment palpable. En filigrane s'égrène la référence à ces trios qui semblent avoir sacrifié la femme sur l'autel de la création : Tom (T.S. Eliot) et Viv, Modigliani et Jeanne... Tout cela sur fond de thirties new yorkaises et quelque peu fitzgeraldiennes.

C.-J. W.

La Femme du peintre
Monique Durand

Le Serpent à Plumes
186 pages, 15 euros

 

 

Au commencement était la mer

Ça commence par le bord de mer, l’été. Nadia et Karim, deux jeunes gens, s’éprennent l’un de l’autre. Une histoire d’amour, banale en somme, si le décor n’était planté en Algérie. Un paysage somptueux à l’excès, façon Albert Camus dans sa nouvelle «L’été à Alger». Mais cinquante ans plus tard l’insouciance et les jeunes filles sensuelles ont laissé place au souci de se dissimuler quand on s’aime. Car le grand frère de Nadia qui a rejoint le rang des terroristes la surveille. Il réprouve sa liaison et menace même de la tuer. Mais Nadia brave l’autorité du frère et prend le risque, d’aimer, d’étudier, de vivre. Au hasard de ses lectures, elle découvre «Antigone» et prend conscience qu’elle partage avec elle «ces mots qu’elle n’a jamais pu dire, le même désir éperdu de beauté et de liberté, le même refus des mensonges et des compromissions». Nadia s’engage alors dans une lutte de plus en plus violente et dangereuse pour gagner sa liberté. Mais au départ c’est dans la magnificence de ce paysage que Nadia a puisé la force d’enfreindre les tabous de la société. Car le bleu du ciel, la beauté paisible du rivage sont vite devenus insoutenables tant ils étaient une invitation à la sensualité. Ce paradoxe de l’Algérie que Camus a défini comme celui d’un «singulier pays qui donne à l’homme qu’il nourrit à la fois sa splendeur et sa misère», Maissa Bey l’exprime magistralement. Elle parle d’une «Alger autrefois blanche qui s’abandonne à l’inertie sous un ciel insupportablement bleu» ou encore de cet orage qui laisse une «Alger enfin lavée de toutes ses scories», «délivrée du soleil qui même en ces journées d’hiver, donne aux êtres, aux choses un éclat trompeur, une dureté, une sécheresse implacables.» Née en 1950 au sud d’Alger, Maïssa Bey s’est façonné une véritable écriture et en la lisant on ne peut s’empêcher de penser à Camus et à Kateb Yacine. Et pour sa façon d’aborder la condition féminine à «Elise ou la vraie vie» de Claire Etcherelli qui a d’ailleurs offert sa postface à ce récit. Une leçon d’anti-mièvrerie.

C.-J. W.

Au commencement était la mer
Maïssa Bey

Éditions de l’Aube
155 pages, 8 euros

 

 

Mon héroïne

Après avoir fait ses gammes avec Face à la mer, un premier livre incisif qui raconte la cavale d’un homme perdu, Yann Bourven évite les pièges d’un second rendez-vous avec ses lecteurs. Plutôt que de se perdre dans une fiction où l’écrivain, masqué par ses mots et ses personnages, transparaît quoi qu’il arrive, il se met en scène, parle au “je” et se confie sur le processus créatif mêlé à la vie de l’écrivain. Lors d’une nuit de vagabondage festif, Bourven -malgré le titre, c’est bien lui le héros du livre-, croise une jeune femme dans un bar et décide d’en faire le personnage principal du livre qu’il écrit et qui s’écrit en partie sous nos yeux. Sa nouvelle égérie devient son amante, mais ne se montre guère passionnée. Le roman dans le roman doit pourtant s’écrire. Dans ce style très original qui mêle l’écrit à l’oral et qui fait ici sa patte, Yann Bourven répond aux questions concernant l’auteur et son œuvre : Pourquoi écrire? Qu’est-ce qui alimente la création? Écrire est-ce s’arrêter de vivre? Son héroïne qui ne s’intéresse en rien à ces questions existentielles, reste muette sur le sujet, mais lui sert de révélateur. “Je ferai d’elle une histoire vraie”, croit naïvement Bourven héros de roman. Une promesse écrite qui reste lettre morte : “J’avais beau cracher mes délires persos sur les feuillets, je savais que la création disparaîtrait […] oui messieurs dames, peut-être que je ne vous dérangerai plus avec mes livres horribles… car plus rien à prouver… juste vivre”. Naïveté encore. Inventés ou tirés de la réalité, les œuvres forcent l’écrivain occidental à sonder son âme pour en donner une clef codée aux lecteurs, non pour qu’il le perce à jour, mais pour qu’à leur tour, ils puisent en eux des raisons de s’interroger. “Pour moi, [écrire] c’est se refléter dans un miroir de mots”. Yann Bourven délivre ainsi une somptueuse œuvre d’art personnelle, susceptible de révéler à chacun son véritable visage.

Franck Mannoni

Mon héroïne
Yann Bourven

Diabase
128 pages, 10 euros

 

 

Terrain miné

Jeanne vit seule avec sa mère, Monique, dans une ville sinistrée du Nord. Dans un de ces anciens hauts lieux des Charbonnages de France, hanté par le souvenir des gueules noires et par l’ombre des terrils, ces montagnes de déblais, vestiges boueux des riches heures de l’industrie de la houille du Nord-Pas-de-Calais. Un jour de pluie, Jeanne voit débarquer à la «Villa ‘‘Chez nous”», «un grand mobile-home de chantier posé sur des parpaings», un homme «très brun de peau et noble d’allure avec ses cheveux noirs flottant sur les épaules et son costume blanc qui mettait du propre et du gai dans cette fin de jour crasseuse». Pour sa mère, fille du Polonais Stanislas Nowak, venu en France forer les entrailles de la terre, l’arrivée de Kader est une providence. Un souffle vital venu chauffer à blanc la grisaille de ses jours. Monique veut goûter au bonheur et offrir en prime à sa fille un nouveau père. Elle revit, et Jeanne devra renaître : «Jeanne, c’est con comme nom pour une fille, maintenant c’est Aïcha qu’elle s’appelle», rebaptisée d’office par le nouveau maître des lieux. Désormais la vie sera un petit paradis. Kader repeint le gris en vert, semant un «gazon anglais» couleur d’espérance sur l’ancien terrain vague. Une pelouse de douceur comme un tapis d’éveil pour accueillir les premiers pas du bébé à venir, du petit Ali. Mais l’enfant est une fille, Monique et Kader sont si déçus «qu’ils n’ont pas donné de prénom à la petite». Et «du jour au lendemain Kader a abandonné l’embellissement du jardin, les allées, les massifs, les jeux qu’il avait projeté». Dès lors tout va se dégrader et un matin, Aïcha va se retrouver toute seule avec sa petite sœur. Elle ne peut croire au désastre et les yeux rivés au ciel, elle attend un signe des astres. Pour son septième roman, Jean Maunoury nous entraîne dans un long poème en prose. Une ode poignante à l’enfance. Une histoire simple où «pour enjamber le malheur», deux êtres fuient, pour se retrouver ou se perdre. Ailleurs.

Catherine Dupérou

Exodes
Jean-Louis Maunoury

Denoël
155 pages, 15 euros

 

 

 

Les livres reçus