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Vous trouverez ci-dessous le texte de l'intervention de 20 minutes qui nous a été demandé pour le séminaire réunissant les conseillers livres et lecture de France, la Direction du Livre et de la Lecture et le Centre national du Livre.
Nous vous communiquons ce texte pour susciter vos réactions. Vous pouvez donc ajouter vos réflexions, protester ou débattre sur ce sujet. Il vous suffira de cliquer, en bas de page sur le bouton " Réagir ".
Séminaire vie littéraire
Chambéry le 15 mai 2001
(C'est Thierry Guichard qui cause)
Bonjour,
Je voudrais d'abord vous remercier et remercier la Direction du Livre et de la Lecture pour cette invitation à venir parler avec vous de la Vie littéraire. Si je me sens très honoré de cette invitation, j'en suis aussi surpris. Il me semble que votre place aujourd'hui devrait être la mienne et que c'est moi qui aurait beaucoup à apprendre de vous.
Si j'ai travaillé au sein d'une agence de coopération et ensuite au sein d'un CRL comme chargé de mission pour la vie littéraire, c'est d'un ancien collègue à vous, Jean-François Seron, alors conseiller livre à la Direction régionale des affaires culturelles de la région Centre que je dois mon apprentissage des rouages et de la nature de ce qu'on nommera donc la Vie littéraire. De vos missions, de votre rôle et des outils dont vous disposez, je ne sais finalement que peu de choses.
Peut-être alors, pour commencer, vaudra-t-il mieux que je fasse référence au travail de journaliste littéraire que je mène, avec Le Matricule des Anges depuis 9 ans.
Comme nous sommes en pleine période cannoise et afin d'alléger un tant soit peu mon propos, j'introduirai les chapitres par le titre d'un film. Le premier est :
Mission impossible (Brian de Palma)
Il y aurait un parallèle à faire entre le journalisme littéraire et la gestion, l'animation de la vie littéraire. Le journalisme littéraire est voué à un échec permanent lié à l'inadéquation de sa nature avec celle de la littérature. Il s'agit, pour le journaliste, d'évoquer un livre, de le faire en une langue commune, accessible au plus grand nombre, de dire ce qu'un texte écrit dans une langue singulière ne peut exprimer que parce que justement il n'est pas écrit dans une langue de communication. Les deux sphères de la littérature et du journalisme ne peuvent non seulement s'interpénétrer mais, plus encore, elles semblent antagonistes.
Faute de pouvoir dire, parfaitement, le fait littéraire d'un texte, le journaliste est condamné à contourner le sujet même de son travail : il évoquera l'auteur d'un texte, fera un résumé d'un roman, cherchera à créer des parallèles avec d'autres textes connus.
Parce que la littérature est de la littérature quand ce qu'elle dit, seule la littérature peut le dire, elle exclut que la langue de communication recouvre son champ, se substitue à elle.
Quand y a-t-il vie littéraire? Pour un lecteur, on pourrait dire qu'il n'y a littérature qu'en présence d'un texte, par la lecture d'un texte. Ce rapport se fait dans la solitude et, plus encore, dans l'intime. De même, et Pierre Michon le répète souvent lors de rencontres, un écrivain n'est écrivain que lorsqu'il écrit. Roger Laporte parlait de vraie vie pour évoquer ce moment de l'écriture, seule biographie à ses yeux digne d'être vécue.
Or nous voilà missionner pour faire apparaître dans le tissu social, sinon médiatique, cette vie littéraire qui, pour exister, a besoin de rester enfouie (on ne s'ouvre pas à un texte en public, on ne se rend pas poreux à la pensée, à l'émotion devant des micros). Or, nous voilà invitant tel ou tel poète ou romancier à rencontrer un public, lui imposant alors durant le temps de la rencontre et souvent aussi quelques jours avant et après la manifestation de ne pas écrire. Nous voici donc oeuvrant pour qu'il n'y ait pas de vie littéraire.
Dès lors, il conviendrait de ne pas s'occuper de vie littéraire, de laisser celle-ci dans le silence qui la protège.
Mais, continuons le parallèle : que se passerait-il si plus aucun journal, aucun magazine, aucune radio (je ne dirai rien de la télé) ne parlait plus de littérature?
Inadéquate, la critique littéraire reste toutefois nécessaire. Le poète et romancier Yves Bichet sera le parrain du 14e festival du premier roman : si, après la parution de La Part animale (Gallimard), il n'y avait eu Chambéry en 1995, s'il n'y avait eu des journalistes pour évoquer ce beau premier roman, s'il n'y avait eu des institutions et des associations pour que le nom d'Yves Bichet circule, pour que les livres d'Yves Bichet se lisent, combien des livres d'Yves Bichet parus depuis n'auraient pas vu le jour, combien de lectrices et lecteurs d'Yves Bichet n'auraient rien connu de ce frémissement qu'ont connu quelques uns avec Le Nocher (Fayard) ou Les Terres froides (Fayard)?
Les journalistes, les institutions culturelles, les associations, ne peuvent pas oeuvrer, me semble-t-il pour créer, animer ou intensifier la vie littéraire mais pour rendre encore possibles les conditions nécessaires à la réalisation d'une Vie littéraire.
Mais en quoi l'institution nationale serait-elle légitime pour exercer ce travail de sage-femme : faire que, de la société naisse de la littérature? Est-ce là le rôle de l'état ou des collectivités territoriales? Au moment où elle apparaît, la littérature a souvent (sinon toujours) un rôle subversif (Flaubert, Rimbaud, Guyotat pour citer trois voix différentes). L'État aurait-il à entretenir la subversion? Ne serait-ce pas aux auteurs eux-mêmes, aux éditeurs, aux libraires et aux associations seuls de le faire?
Chronique d'une mort annoncée (Francesco Rosi)
Avant d'examiner les conditions de l'accouchement et la nature du bébé (la littérature), observons la future mère (la société). Nous vivons aujourd'hui dans un pays capitaliste lui-même situé au coeur d'une économie mondiale capitaliste. Les échanges sont marchands et obéissent à ce qu'on appelle la loi du marché. (On en vient à faire payer l'observation, via la télévision d'un groupe de jeunes gens qui dorment, font la vaisselle et se curent le nez dans un loft.) Le citoyen a fait place au consommateur.
Il n'est pas nécessaire qu'un produit soit utile pour qu'il soit vendu (quelle est l'utilité des scoubidous ou des pokémon?). Car ce qui régit les lois du marché, la demande, c'est aujourd'hui la communication. Pour être vendu, un produit a besoin d'être vu, cité, vanté.
Évidemment, dans ce contexte, la littérature a fort peu de chance d'apparaître. Je le disais au début de cet exposé, la littérature, par nature, ne peut pas se fondre dans la communication : son champ est ce qui excède la communication. Par nature donc, la communication est inapte à dire la littérature. La publicité l'est encore plus.
Les éditeurs auront donc énormément de mal à faire circuler des informations autour des livres littéraires qu'ils produisent. Si l'on observe la publicité éditoriale, on voit effectivement qu'elle va vers des produits qui ont le label " best-sellers " avant même d'être publiés. Un exemple : Plon a lancé une campagne de deux millions de francs autour de la suite des Misérables qui vient de paraître. Cet investissement, énorme aux yeux de l'économie du livre, ne peut être envisagé que pour un livre écrit pour plaire au plus grand nombre (donc à la voix peu singulière et aux propos peu subversifs). Dans le même temps mourait Roger Laporte que j'ai voulu citer en hommage. Il paraît évident que l'oeuvre de Roger Laporte aura une influence (elle l'a déjà) sur la littérature de demain et que son travail continuera à irriguer longtemps l'humanité alors qu'on aura oublié Coset Cosette ou le temps des illusions. Mais le marché étant ce qu'il est et la littérature restant ce qu'elle se doit d'être, la suite des Misérables se vend à quelques milliers d'exemplaires alors que le dernier livre de Roger Laporte, Variations sur des Carnets paru en septembre dernier chez Cadex n'a pas dépassé les 250 exemplaires.
La loi du marché vise à faire coïncider l'offre à la demande. La loi de la publicité vise à faire coïncider la demande à l'offre. Ce renversement est préjudiciable à la littérature puisque l'écrivain, depuis Tristan Tzara écrit "pour l'auteur et par nécessité" et non pour la demande d'un public.
Mission (Roland Joffé)
Si, comme je le pense, la littérature n'est pas un loisir ; si la littérature nous est nécessaire, nous est constitutif, nous permet de mieux appréhender le monde, l'histoire, nos rapports aux autres et à soi-même ; bref si la littérature est nécessaire, il revient donc à la société (à l'état, aux collectivités territoriales) de corriger les effets pervers du marché. De même que le CNL oeuvre depuis des années pour soutenir la création littéraire en aidant les écrivains financièrement mais surtout socialement (par une reconnaissance de leur travail), de même, il convient de soutenir la diffusion de la littérature (non celle du livre mais bien celle de la littérature et de tout ce qui dans le livre est marginalisé par le marché). Soutenir la création en soutenant les auteurs (et qu'importe le nombre de divisions qu'ils possèdent). Soutenir l'édition de création en lui permettant d'échapper au temps effréné de la commercialisation (3 mois de durée de vie d'un livre en librairie). Mais aussi répondre à la demande des lecteurs amateurs de littérature (ce qui bizarrement devient une mission secondaire des bibliothèques soumises à leur corps défendant à la pression du socialement correct : servir d'abord ceux qui consomment des best-sellers (nous sommes au service du public) ou ceux qui ne lisent pas du tout (nous devons intervenir dans les quartiers défavorisés et combattre l'illettrisme
).
Soutenir la création et l'édition, le CNL le fait, certains CRL le font, les DRAC le font en partie, je crois, en proposant une aide financière à l'investissement pour les structures éditoriales.
Un travail -dont on peut dire qu'en France il est remarquable- permet donc la continuation d'une production littéraire. Mais un roman, un livre de poèmes existe-t-il s'il n'y a pas de lecteurs?
Il me semble que la Vie Littéraire vise donc à permettre la découverte, par des lecteurs, de textes ou la découverte, par des textes, de lecteurs. On comprend facilement que proposer des rencontres avec un écrivain est aussi une manière d'aider cet écrivain à se donner une existence sociale que sa solitude pouvait empêcher, à gagner un peu d'argent pour continuer à écrire, à élargir le cercle de ses lecteurs. Mais de même que la critique littéraire se doit, à mon avis, de ne s'adresser qu'aux lecteurs (et non aux auteurs et aux éditeurs) de même la Vie littéraire vise-t-elle d'abord à permettre une circulation entre des oeuvres et des lecteurs (futurs ou déjà-lecteurs de l'oeuvre en question).
Il s'agit peut-être aussi d'affirmer le prima de la littérature, non en tant que genre supérieur, mais en tant que forme incompressible, inaliénable à toute autre forme (prenez un chef-d'oeuvre, filmez-le, même si le film est bon la part littéraire a disparu). La littérature ne peut être montrée, ne peut être enseignée (on peut sensibiliser les élèves à la littérature mais pas leur apprendre ce qu'elle est et comment elle fonctionne) contrairement aux autres disciplines que le livre véhicule. Une fois que la littérature est née, il lui faut permettre de rencontrer des lecteurs afin qu'elle puisse croître.
De sage-femme, l'acteur culturel devient donc entremetteur
Pour mener quelles actions?
Fort Alamo (John Wayne)
La première mission consisterait donc à maintenir en activité la vie littéraire déjà existante. Permettre que des lecteurs, qui ne sont pas tous à Paris ou dans des villes équipées de librairies et de bibliothèques puissent trouver les livres mais aussi des lieux et des moments d'échanges autour de la littérature. Consolider les actions existantes et les conforter dans le choix peu rentable d'une littérature exigeante.
Mais il s'agit aussi d'ouvrir les lieux de la littérature au monde qui l'entoure sous peine de construire des tours d'ivoire.
Chérie, j'ai rétréci les gosses (réalisateur oublié)
Deux écueils d'abord me semble-t-il se présentent à nous. Le premier est celui de l'auberge espagnole : il consiste à considérer sur un même plan littérature et livre. À confondre l'un et l'autre. À mettre dans le mot " littérature " un peu ce que l'on veut.
Toute action qui vise à promouvoir la lecture n'est pas forcément une bonne action. L'écriture, la langue, nous traversent et peuvent aussi d'une certaine façon nous polluer. L'écriture n'est pas inoffensive. Pour illustrer cette affirmation un peu rapide, je citerai l'intervention de Charlotte Ruffault en 1999 à Blois lors des rencontres intitulées Voix au chapitre. Directrice littéraire chez Bayard, Charlotte Ruffault évoquait les livres de la collection Chair de poule ou Coeur grenadine. Elle parlait de collections conçues pour être comme des "chaussons" dans lesquels les enfants se sentiraient en sécurité. Elle reconnaissait que la construction de ces livres obligeait l'enfant à poursuivre sa lecture. Enfin, elle avouait qu'il était peu probable qu'un enfant lecteur exclusif de Chair de poule passe un jour de lui-même à autre chose.
La collection fait lire les enfants, certes, mais ne les fait lire qu'elle-même, rétrécissant ainsi leur imaginaire et leur langue.
Le deuxième écueil que j'évoquais c'est la tour d'ivoire. Il y a quelque chose d'un peu attristant à voir de manifestations en manifestations les mêmes personnes. D'être entre Fort Alamo et le Désert des Tartares. Surtout, il est difficile de soutenir que l'argent public puisse aller toujours et exclusivement vers les mêmes acteurs quand bien même ceux-ci méritent et ont besoin d'être soutenus.
Il me semble donc, que pour éviter les deux écueils, les actions de l'État en faveur de la vie littéraire se doivent d'être exigeantes et se doivent de rechercher l'ouverture.
Escalier C (Jean-Charles Tacchella)
La spécificité de l'État et des collectivités territoriales réside justement dans la possibilité d'être exigeant. Ce qui n'est pas toujours permis aux structures privées qui ont besoin de rentabiliser rapidement leurs investissements. Une librairie qui invite par exemple un romancier attend en retour des ventes de livres (même si certaines encore aiment prendre des risques). Ou, comme c'est le cas à Montpellier avec la librairie Sauramps, fait appel aux aides publiques pour inviter par exemple un écrivain comme Dominique Meens, l'auteur de L'Ornithologie du promeneur (Allia).
Cette exigence n'a rien d'élitiste ou d'aristocratique. Elle invite au contraire à replacer dans le domaine public des textes et des auteurs mis à l'écart par les seules lois du marché.
Pour évoquer enfin l'ouverture, quoi de mieux que de citer le festival du premier roman de Chambéry? Depuis ses débuts, je crois, sous la férule de Jacques Charmatz puis Martine Liochon et aujourd'hui Daniel Enjalran, le festival du premier roman a cherché à s'ouvrir. S'ouvrir aux autres villes (Turin, Rennes, Laval
), s'ouvrir à tous les lecteurs, s'ouvrir même à autre chose que les premiers romans avec le travail mené toute l'année par Sylvie Gouttebaron la directrice.
Cette ouverture ne se fait pas sans difficulté et sans compromis mais elle me paraît salutaire. À partir du moment où l'on veut permettre à un écrivain de trouver de nouveaux lecteurs, on signifie, pour reprendre le fronton de la revue Théodore Balmoral, on signifie que ce qu'il écrit c'est "de la littérature que ça en vaut la peine".
Notre époque a conduit les organisateurs de manifestations littéraires à raisonner en niches : festival du polar, Nuit de la correspondance, Comédie des revues, Salon de la Biographie, etc..
La vie littéraire consiste peut-être alors à faire de ces niches de grandes maisons où chacun pourra habiter en poète
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