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Permettre au plus grand nombre daccéder à lécrit Thierry Guichard Je remercie Charlotte Ruffault davoir accepté de participer à ce débat. Vous savez que les séries nont pas eu bonne presse jusquà présent au cours de cette journée de formation, mais avant de parler des séries, il faudrait tout dabord que vous vous présentiez, que vous évoquiez votre parcours, car il est à la fois étonnant et assez caractéristique des années que vous avez traversées dans lédition. Dans les années 70, vous étiez bibliothécaire ce qui déjà vous permet davoir les circonstances atténuantes de la salle et vous êtes entrée dans lédition avec Christian Bruel dans sa maison dédition qui sappelait le Sourire qui Mord. Quel était votre désir ? Est-ce que vous aviez un désir de créatrice ou plutôt un désir de médiatrice ? Charlotte Ruffault Au départ, cest effectivement la frustration que peut ressentir une bibliothécaire quand elle enrage de voir que les livres ne sont pas exactement ce quils devraient être pour passer auprès des enfants Les années 70, cest un des grands moments de la littérature jeunesse, vous le savez tous : cest la grande éclosion de lÉcole des loisirs, cest le début de Gallimard, cest larrivée de Christian Bruel, il y avait encore dans les parages Harlin Quist, Ruy Vidal qui était probablement le premier éditeur-concepteur. Dans les années 70, les médiateurs du livre sont de vrais militants, des militants au sens très bénévole du terme ; ce sont les débuts du CRILJ qui essaye de porter la bonne parole contre les séries en particulier et pour la création. En tant que bibliothécaire jai beaucoup participé à ces mouvements-là et bien sûr très vite, cela ma démangé de participer à la création des livres. Cest à loccasion de stages où je faisais de la formation aux côtés de M. Beauquier et R. Bermont qui sont deux personnes qui ont beaucoup formé les bibliothécaires pendant vingt, trente ans, que jai rencontré Christian Bruel. Il ma accueillie au Sourire qui Mord pendant un an. Jai vu de très près ce que pouvait représenter la création dans toute sa splendeur darrière-cour et dans toute sa difficulté de diffusion. Tout en étant au Sourire qui Mord, javais ma propre " démangeaison personnelle " et jai commencé à travailler sur un concept qui sadressait plutôt aux préadolescents que je suis allée proposer à Dougier aux éditions Autrement. Jai donc proposé un concept douvrages, qui abordait le thème de largent et qui devait accompagner lune des revues lArgent dans la revue Autrement. Cest ainsi que jai rencontré dautres gens dans lédition et que, par ce biais-là, je suis arrivée et chez Nathan et à Bayard, parce que Dougier navait pas dargent et quil se promenait partout avec le dossier pour trouver des coéditeurs. Voilà comment cela sest passé. Thierry Guichard Avant darriver chez Bayard, revenons au début ; vous avez parlé de militants, on connaît un peu Christian Bruel ; en mai 68, où étiez-vous ? sur les barricades ? Charlotte Ruffault Non, non, je nétais pas vraiment sur les barricades, jétais en province, jaccompagnais les lycéens, mais jétais jeune encore Ce dont on parle cest des années 72, 73, 75. Thierry Guichard Ma question était métaphorique, je voulais savoir si vous aviez une tendance de gauche Charlotte Ruffault Bien sûr, mais cest surtout en tant que femme que jai milité très vite, plutôt à Lyon à côté des mouvements féministes avec un petit détour par les gauchistes, on va dire, car cétait des maoïstes, mais les maoïstes et les femmes ça nallait pas ensemble Thierry Guichard Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas avec les maoïstes ! Charlotte Ruffault Jai lâché les maoïstes, je suis restée plus fidèle aux femmes Thierry Guichard Vous deviez donc être bien chez Syros où vous avez également fait un travail déditeur. Charlotte Ruffault Oui, bien sûr. Chez Syros, jai trouvé des gens engagés qui venaient de différents espaces culturels : il y avait tout le travail sur le multiculturel mené par Suzanne Buquiet depuis les années 70, le travail de Joseph Périgot sur les Souris Noire, un travail de militant puisquil sagissait là dintroduire dans la littérature jeunesse un mauvais genre, le polar. Je voulais apporter dans ce catalogue, une dimension qui reste très présente en moi parallèlement au militantisme, cest le grand respect de lenfant. Je trouvais que parfois, à force dêtre militant, on pouvait oublier lenfant, on pouvait oublier sa capacité denregistrer, sa capacité de comprendre et que parfois on limitait laudience car on ne sétait pas trop préoccupé des moyens pour faire passer les messages. Cest ce que jai appris à Bayard, car vous devez savoir que Bayard est lun des endroits où on a le plus travaillé avec luniversité, en particulier Laurence Lentin sur la lisibilité et laccès à la lecture. Jai été formée pendant dix ans et cest pour moi la plus grande école, et dhumilité et de rapprochement, vers lenfant. Thierry Guichard Par rapport au travail fait avec Bruel, les dix années chez Bayard changent quoi dans votre regard ? Charlotte Ruffault ça relativise. Ça rapproche des enfants et ça relativise le discours adulte. Le militantisme cest une volonté de transmettre à un enfant un message que soi-même on a modelé avec lexpérience humaine. Et ce message, pour quil passe à lenfant, il faut un média. Le média cest la langue ou cest limage, ou cest limage et la langue mélangées. Si on le maîtrise très bien, si on connaît bien la capacité et la progression de lenfant pour accéder à ce média, on fait mieux passer le message. Cette rencontre entre la connaissance du média et ce que je vis en tant que personne humaine, mes engagements, donne ce drôle ditinéraire entre le Sourire qui mord, Syros et Bayard qui nest pas une maison gauchiste Thierry Guichard Cest un euphémisme Charlotte Ruffault Qui nest pas non plus une maison de droite, on pourra en reparler donc entre Bayard et Syros, ou Bayard et le Sourire qui Mord, cest cette dichotomie que jassume complètement maintenant car jai passé lâge de ne pas lassumer, cest être proche des enfants et en même temps rester très fidèle au message. Thierry Guichard Je voudrais que vous reveniez tout de même là-dessus sur cet enseignement de la lisibilité car tel que vous le décrivez, ce serait une lisibilité qui viserait un langage positiviste, qui servirait dans la vie. Est-ce que cette lisibilité-là pourrait passer dans du littéraire, où il y a des failles, des trous, de lindicible ? Charlotte Ruffault Non, cela ne va pas du tout avec la littérature. Il se passe deux choses avec les enfants : il y a une élite qui a eu la chance dêtre baignée ou dêtre portée par des gens de culture depuis son plus jeune âge, qui a accès à la culture, à la littérature. La littérature cest dabord luvre, une uvre qui sinscrit dans une histoire et cette uvre est portée par quelquun qui a le talent de loffrir. Or la littérature est réservée encore aujourdhui à une élite, soit 5 %, ça na jamais bougé cest toujours 5 % de la population qui a accès à la littérature, ça reste vrai et mon militantisme sera de faire que lÉtat puisse apporter de largent aux lieux publics pour maintenir au moins ces 5 % et si possible les élargir. Maintenant, la lisibilité cest autre chose, cest laccès du plus grand nombre à la lecture, ça na rien à voir, mais plus on sait lire, plus on a une petite chance dêtre à laise, ou en tout cas de ne pas être crispé, face à ce qui est écrit. Et cette lisibilité cest permettre au plus grand nombre daccéder à lécrit. Cest tout, mais cest une contrainte très importante pour ceux qui écrivent. Bayard est souvent allé chercher, en particulier pour Je bouquine, des écrivains dans le secteur adulte, en leur demandant de se plier à cette règle de la lisibilité et certains nont pas pu. Ils nont pas pu parce que cétait trop difficile, cétait trop castrateur, trop limitatif et je respecte ces gens-là, ils continuent de sexprimer ailleurs. Depuis quelques temps, il existe, dans le cadre des bibliothèques publiques en particulier, des lectures publiques duvres importantes, mais daccès difficile. Par loralité, un public plus large peut accéder aux uvres plus ambitieuses culturellement. Admettre que tout le monde ne peut pas lire cest déjà faire uvre de générosité et de souplesse. Thierry Guichard Et cela veut dire que vous avez une vision sinon de devoir, en tout cas, de métier qui est de faire lire les enfants et la lecture chez vous serait quelque chose de mécanique, leur permettre de déchiffrer ? Cest ça ? Charlotte Ruffault Au départ cest le déchiffrage ; effectivement il y a un tiers des enfants dune classe de 6e qui en sont encore, aujourdhui, au déchiffrage. Donc au départ cest le déchiffrage, on espère quensuite du déchiffrage ils passeront à la lecture mais la lecture ne veut pas dire laccès à lidée et au concept ; et la littérature cest le grand domaine des idées et des concepts, cela veut dire quon a pris lhabitude, soi-même, de se fabriquer et de naviguer dans les concepts, dans labstrait, dans linconnu. La littérature, cest linconnu. La lecture, cest le connu. Offrir aux enfants la petite barque qui passe de la lecture à la littérature, cest tout le travail, normalement, des enseignants et des bibliothécaires quand ils en ont le temps. Mais il ny a pas beaucoup dautres endroits où on peut le faire aujourdhui. Cest très rarement la famille, sauf pour lélite. Le gros du travail repose sur les bibliothécaires, sur vous, cest-à-dire sur laccueil par les bibliothécaires des classes qui viennent écouter des uvres qui ne sont pas des uvres auxquelles les enfants peuvent avoir accès en lecture. Thierry Guichard Alors nous reviendrons là-dessus car effectivement cest ce qui fonde votre travail déditrice mais je voudrais tout de même revenir à ce que vous faites aujourdhui dune manière plus générale chez Bayard éditions. Vous y êtes entrée en 1996, vous êtes co-directrice éditoriale maintenant du secteur jeunesse chez Bayard. Comment cela se passe-t-il ? Avec qui travaillez-vous ? Combien y a-t-il de personnes qui travaillent avec vous ? Combien de collections ? Combien de livres publiés ? Charlotte Ruffault Dabord je suis directrice éditoriale, et cela ne veut pas dire que je dirige lensemble. En fait lédition regroupe beaucoup de métiers : il y a un directeur commercial, un directeur financier, il se trouve que nous sommes surtout des femmes, et nous avons un patron qui lui Thierry Guichard est un homme ? Charlotte Ruffault Qui est un homme ! Thierry Guichard Vous navez pas assez milité dans les années 70 ! Charlotte Ruffault Non, et dailleurs cest le souhait de nombreuses personnes à Bayard pour quil y ait le même quota hommes/femmes, à tous les niveaux. Cest Georges Sanerot qui dirige maintenant le livre après Jean-Claude Dubost qui est parti chez Havas Poche. Je suis donc directrice éditoriale, cela veut dire quil faut comprendre globalement tous les métiers, afin de dialoguer avec un directeur commercial, avec un financier, avec un juriste, mais également avec un auteur, un illustrateur, un maquettiste, un directeur artistique et puis bien sûr un représentant, un diffuseur, un distributeur, un libraire, un bibliothécaire et qui, en principe, a navigué suffisamment dans le livre pour en connaître, au moins en partie, tous les métiers. Quand on regarde la convention collective de lédition, cest le dernier maillon, le directeur éditorial, mais juste avant il était responsable éditorial, cest ce que jétais avant. Le responsable éditorial, lui, ne maîtrise pas tout à fait lensemble, cest-à-dire quil commence à maîtriser un petit peu le juridique, le commercial et un petit peu la gestion (mais il ne le maîtrise pas complètement) et cest un peu une maturité darriver à une direction éditoriale. La direction éditoriale dialogue et si vous avez loccasion de lire un jour un contrat entre un éditeur et un auteur, vous verrez derrière ce contrat ce que cest que le métier de léditeur, cest très simple, cest quelquun qui sengage à diffuser au maximum luvre qui lui est confiée par lauteur. Alors diffuser au maximum, cest mettre tout son talent et son savoir-faire pour que luvre accède au maximum de gens. Et on comprend mieux pourquoi aujourdhui il y a cet énorme enjeu commercial sur le livre parce que cest lié au contrat que léditeur signe avec son auteur. Thierry Guichard Je vous arrête deux secondes ici parce que soit je suis encore trop romantique, soit vous oubliez quelque chose. Vous dites que léditeur sengage à diffuser, que là réside son travail. Mais être éditeur cest aussi avoir un regard esthétique sur luvre tout de même ? Charlotte Ruffault Quand il accepte luvre ou quand il va la chercher. Mais à partir du moment où il a signé un contrat, ce nest plus que ça son travail. Thierry Guichard Et vous, avez-vous publié des ouvrages sur lesquels vous nétiez pas daccord sur le contenu esthétique ? Charlotte Ruffault Oui. Esthétique Thierry Guichard Idéologique, esthétique, littéraire Charlotte Ruffault Idéologique ou moral ça a pu arriver, esthétique oui, ça a pu arriver souvent sur Cur Grenadine Thierry Guichard ça je le comprends, par rapport à ce que vous avez dit tout à lheure ! Charlotte Ruffault Esthétique, ça peut arriver, mais cest autre chose qui lemporte à ce moment-là. Jaurais peut-être une attitude différente dans le secteur adulte, encore que dans la mesure où jai opté pour le système de la lecture pour le plus grand nombre et aussi laccès à la littérature, jessaie davoir les deux attitudes et je peux parfois faire une énorme concession, en me disant " après tout Cur Grenadine, ça donne accès ". Il faut voir qui vient acheter Cur Grenadine à Montreuil, en particulier, parce que Montreuil est lun des fiefs de la culture populaire. Ce sont de très grandes filles qui sont des femmes, en fait, qui ont entre 13 ans et 17 ans et qui viennent sarracher les Cur Grenadine. Quand on a vécu cela, quand on a discuté avec elles, cest très troublant car elles disent que cest le premier livre quelles ont lu et quelles navaient jamais lu avant. Et bien cela fait un drôle deffet. Vous dire quelles accéderont à quelque chose dautre après, cest sans garantie aucune, cela dépendra dautres rencontres mais cest vrai que cest bouleversant Franchement, je nai pas de réponse, ne pas le faire du tout, cest peut-être ne leur donner aucune chance dy accéder et, voilà cest mon petit débat, militant et personnel. Thierry Guichard Puisque vous dialoguez avec tout le monde, peut-être pourriez-vous dialoguer un peu plus avec le directeur commercial afin que la qualité littéraire de ces livres soit un peu meilleure. Car les lectrices continueront de les acheter. Charlotte Ruffault Je vais être très dure, ce nest pas lui qui décide. Celui qui décide cest un gros vilain mot, cest le " marché ", il y a trois marchés : celui de la prescription, qui représente chez nous, une diffusion ou une vente à 3 000 exemplaires en moyenne du titre ; le marché de premier niveau ou niveau moyen, qui représente une diffusion pour la première année à 8 000 exemplaires et il y a le marché de la grande diffusion, des hypers, cest le marché du best-seller qui représente une diffusion, pour la première année, minimum et on va voir que ça monte beaucoup plus haut à 15 000 exemplaires. On sait très très bien ce que lon édite, on sait très bien que ce que lon a lu sera situé plutôt au niveau du 3 000 exemplaires, cela veut dire que ça correspond à un public denviron 3 000 personnes qui viendront acheter ce livre la première année. Et on le sait car toutes les statistiques, dannée en année, nous lont montré (vous avez les mêmes statistiques en bibliothèque. Il y a des uvres qui sont des best en bibliothèque et puis il a des uvres qui sortent peu.) Ce nest pas obligatoirement le meilleur et le moins bon, ça na rien à voir, ça correspond à ce " besoin ", à cette " offre " avec beaucoup de guillemets quand même Thierry Guichard " Prescription ", cest libraires et enseignants ? Charlotte Ruffault Oui, cest les libraires, les enseignants, la prescription parentale, ce sont les bibliothécaires aussi. Luvre ne passe pas toute seule, il ny a pas une impulsion dachat. Mais parfois il y a de très bonnes surprises ; des livres que nous avions pensé être de prescription démarrent très bien et les grandes maisons, ou les maisons qui ont de largent, peuvent accompagner cette uvre et la booster, lui donner publicité, promotion pour la faire connaître ; cest le bouche à oreille plus la publicité qui ont fait que La Petite Gorgée de bière est partie dans les flots Thierry Guichard Quand on naime pas, on fait comme vous, on dit la " petite " et quand on aime bien on dit la " première " Charlotte Ruffault Ah ! oui, cest la " petite " alors. Enfin cest par goût personnel, je ne veux pas dire que jai beaucoup frémi, mais en même temps ce livre a rencontré un public très large et ça je le respecte. Je respecte beaucoup les best-sellers parce que la rencontre avec un public très large doit poser des questions à un éditeur. Thierry Guichard Quand vous dites ça, vous parlez des best-sellers qui étaient prévus pour la prescription et qui sont montés, parce que là il y a un livre de Zidane qui vient de sortir, il y en a eu un dAimé Jacquet Charlotte Ruffault ça ne marchera peut-être pas. Celui-là est prévu pour le best-seller et peut très bien repartir aussi vite quil est venu. Il ny a pas la place de laisser un livre qui ne marche pas. Mais je pense que les libraires, et je ne crois pas quils me démentiront, sont beaucoup plus sévères avec des livres qui ont été pensés best et qui ne le sont pas quavec des livres quils laisseront plus longtemps sur leur table en disant " quand même, celui-là, jaimerais bien ! ". Force est de reconnaître quils sont obligés, eux, de faire beaucoup plus defforts pour le faire connaître, car ces livres ne sexpriment pas tous seuls, mais je pense que tout bibliothécaire le sait. Lautre jour jai rencontré des bibliothécaires qui mont un peu stupéfaite parce quelles mont dit quelles avaient récupéré nos présentoirs pour les mettre dans la bibliothèque. Je leur ai dit : " mais pour quoi faire, vous avez des rayonnages ? ", " Ah non, cest pour faire appel ! ". Alors nous, ce que nous appelons les présentoirs dappel, ceux quon emploie en supermarché, on les met devant " Ah oui, cest pour attirer les lecteurs ". Donc si les bibliothécaires se mettent à entrer dans la logique des supermarchés, cela veut dire quelles ont tout à fait compris quil y avait des uvres qui partaient toutes seules et dautres quil fallait conseiller. Donc vous êtes dans la même logique que nous et lidéal serait de ne pas publier que des livres qui partent tout seul. Thierry Guichard Là vous êtes dans une logique de " diffusion du livre ". Jaimerais quon revienne un peu en arrière, quels sont les livres, les manuscrits que vous recevez ? Est-ce que vous recevez des manuscrits, est-ce que les livres que vous publiez sont toujours des commandes ? Comment se fait le regard sur un manuscrit ? Est-ce que vous, par exemple, vous vous sentez responsable à 100 % de tout ce qui est paru ? Charlotte Ruffault Oui, je me sens responsable à 100 % de tout ce qui paraît, même si je nadhère pas totalement à tout ce qui paraît, mais je men sens responsable. Que ce soit chez Syros, au Sourire qui Mord ou à Bayard, on reçoit à peu près les mêmes manuscrits. Curieusement, les gens ne sélectionnent pas trop à qui ils envoient leur manuscrit, vous pourriez demander à tous les éditeurs on publie en moyenne un ou deux manuscrits par an arrivé par la poste. Alors selon les éditeurs, on en reçoit trente, quarante, cinquante par semaine, vous voyez ce que ça représente. Par contre, en vingt ou trente ans, le secteur jeunesse sest un peu organisé, il y a des associations, trois cents écrivains jeunesse environ vivent de leur plume et ils nenvoient pas leur manuscrit par la poste. Soit ils passent un coup fil, soit ils me donnent un petit mot, soit ils nous rencontrent dans les salons et puis ils nous disent " tiens, jai un truc, jaimerais bien que vous le lisiez ". Cest ça lédition jeunesse, beaucoup de relations que les éditeurs ont avec un panel dauteurs ; il y a des auteurs très fidèles à leur éditeur, ceux de lÉcole des loisirs par exemple, ou ceux de Gallimard, et puis il y a les auteurs qui circulent, Flamarion, Rajot, Bayard, etc., ils vont de lun à lautre, selon lhumeur de leur éditeur. La publication, là je parle des uvres, on reparlera dune autre façon de travailler quand il sagit duvres, parce que je considère que ce sont des uvres portées par quelquun qui a eu son idée, son envie, cest vraiment une rencontre qui est très proche de la rencontre amoureuse, on vibre ensemble très très fort à une même humeur, à une même idée, à une même histoire, à un même roman et cest vraiment cette rencontre qui donnera naissance au livre. Cest valable partout, dans le secteur jeunesse, dans le secteur adulte, il sagit dune rencontre. Thierry Guichard La rencontre amoureuse fonctionne aussi parfois parce quon a en tête un idéal Charlotte Ruffault On a un manque surtout, Alberoni le raconte très bien. Cela naît dun manque ; ce manque est en rêve, dailleurs si les gens lisent cest quils rêvent toujours d'un autre voyage qui les emportera encore plus loin, qui les fera frémir, franchement vous êtes tous lecteurs, lectrices et on a tous déjà lu énormément de livres et pourtant on continue cette quête incroyable de limaginaire, de ces rencontres avec lauteur. Eh bien léditeur agit de la même façon Nous sortons en novembre un roman de Joëlle Stolz ; elle a envoyé son manuscrit à deux ou trois éditeurs je crois que cétait Gallimard, Syros et Bayard ma réaction a été assez immédiate et la rencontre a été très étonnante. Cest lhistoire dune petite fille dans un village au bord du désert en Libye, au début du siècle. Cest bouleversant dintimité. Après cest celui qui passe son coup de fil en premier et qui parle le mieux de luvre à son auteur. Ensuite il peut y avoir une bagarre sur les droits dauteur, mais cela nexiste pas en France pour le moment. Mais pour létranger, les à-valoir sont en train de grimper au zénith, pour les fictions et les séries : cest un autre métier. Thierry Guichard Revenons un peu à votre intimité, est-ce que vous pourriez tomber amoureuse dun texte dont votre expérience déditeur prouve ou vous fait penser quil natteindra pas 3 000 exemplaires ? Charlotte Ruffault Oui, je suis déjà tombée amoureuse. Il y a un manuscrit qui attend dans mon tiroir depuis Syros qui navait vraiment pas les moyens de léditer. Cest une sorte dopéra, un extraordinaire futur livre dimages mais Bayard na pas les moyens non plus de léditer. Thierry Guichard Cest un peu étonnant ce que vous dites, Bayard fait partie quand même de ces maisons dédition dont on pense quelle a les moyens. On a appris quil y avait un accord de co-entreprise entre Bayard jeunesse et Gallimard jeunesse, alors à partir de quand a-t-on les moyens ou à partir de quand ne les a-t-on pas ? Charlotte Ruffault Cette alliance a pour objectif de réunir autour dun projet déducation et de culture, deux éditeurs qui se sont toujours engagés sur ce terrain-là et qui sont complémentaires. Quand il y a volontarisme, il faut mettre de largent sans garantie de retour. Pour que léditeur rembourse sa mise, il doit vendre un livre dimages entre 5 et 6 000 exemplaires. Sinon il boit le bouillon. Pour le roman, la barre est moins haute, mais il y a toujours un risque que lon mesure. Je pourrais demander lautorisation, défendre un projet auprès de mes patrons parce quon a beau monter dans la hiérarchie, on nest jamais le maître, il y a aussi les actionnaires , et leur prouver que cest vraiment important comme acte culturel. Ce sera peut-être plus facile avec Gallimard, je pense que cela devrait être de plus en plus possible. Mais je naurai le droit que de temps en temps. Thierry Guichard Pour cette alliance, vous parlez culture, éducation, quand moi jentends plutôt marketing, commerce, monopole ; je me demande si un éditeur comme Harlin Quist ne va pas souffrir de cette alliance Charlotte Ruffault Il souffre déjà beaucoup. Thierry Guichard Les éditions Être ne vont pas en souffrir par exemple ? Charlotte Ruffault Pas plus quavant. Je dirais même un peu moins, parce que les gens sallient pour essayer de coordonner leurs programmes pour ne pas arriver encore plus en masse sur le marché, mais oui, bien sûr, ce sont deux éditeurs moyens qui deviennent un gros, mais je pense quils ont un projet autre que celui de marketing. Thierry Guichard Vous dites " ils ont un projet " et non pas " nous avons un projet " ! Charlotte Ruffault Je dis " ils " parce que ce sont les deux éditeurs, je ne suis pas les deux éditeurs. Mais cest aussi " nous " parce que je mène la politique avec eux ; mais en gros, nous avons un projet qui nest pas que marketing. La moitié de notre travail est un travail de commerçants ; lautre moitié est un travail de militant culturel. Sil y a bien une maison dédition qui peut revendiquer le statut de maison dédition culturelle, cest Gallimard. Sil y a une maison dédition qui peut revendiquer le statut déducation, cest Bayard, par tradition depuis les années 60. Ces deux sallient en se disant " faisons le pari de la culture " et jajoute " il y aura le pari de lenfant ". Grâce à cette alliance, on pourra peut-être prendre un peu plus de risques pour 50 % de la production des livres, mais seulement pour 50 % sinon cest la faillite Thierry Guichard Vous évoquiez tout à lheure les actionnaires. Vous connaissez probablement lhistoire très récente du directeur littéraire et fondateur de la maison dédition du Serpent à Plumes qui, suite à des difficultés, a fait appel à un actionnaire qui est devenu gérant ; ayant fait appel à une recapitalisation de la société, il a fait la démarche de licencier le directeur littéraire. Charlotte Ruffault Jai été moi-même poussée hors de Syros lors de la reprise en mains de Syros par la Découverte, elle-même reprise plus tard par Havas. Mais ce nest pas aussi simple. Effectivement, quand les gens mettent de largent, ils ont des exigences qui ne correspondent pas toujours au goût de ceux qui sont venus là pour la culture, pour un acte culturel. Ça ne va pas avec ce type de commerce. Thierry Guichard Alors je ne suis pas sûr que nous allons beaucoup parler de création puisque nous sommes là pour évoquer les séries où il ny a pas beaucoup de littérature. Charlotte Ruffault Non, il ny en a pas. Cest une fabrique. Thierry Guichard Voilà, nous sommes daccord cest une fabrique ; cest bien que vous le disiez vous-même Si je comprends bien votre parcours, cest une fabrique qui est utile dans la mesure où elle permet à des gens daccéder à la lecture et peut-être, ensuite, à la littérature ? Charlotte Ruffault Cest sans garantie mais les jeunes lecteurs ont confiance dans lécrit, et cest une militante très engagée qui dit quil est urgent que les gens, les plus jeunes possible, aient confiance dans lécrit : cest fondamental. Si on ne sait pas lire, si on est incapable de lire un texte, on peut se faire manipuler tout le temps par nimporte qui. Cest donc vraiment une petite fabrique qui vient des États-Unis et surtout de laudiovisuel. Ces séries se font sur commande et doivent respecter un univers. Il faut bien comprendre comment cela fonctionne et je suis toujours embêtée quand les gens critiquent les séries, ils ont le droit, mais jaimerais quils se renseignent sur les conditions de fabrication. Au départ, il y a une bible qui est la description de lunivers dans lequel va se passer lhistoire ou les histoires. Et cet univers est déterminé par des études très attentives ou des auscultations assez précises du souhait, du goût, des désirs des gens, etc. : cest du marketing éditorial. Il y a toute une activité chez nous qui consiste à beaucoup regarder la télévision, à lire ce que les enfants lisent, à lire la B.D., à aller au cinéma, à écouter la radio, on a les oreilles et les yeux en permanence ouverts et les éditeurs chez nous sont formés pour diffuser le maximum dinformation sur ce qui circule, sur ce qui se dégage, sur les tendances dans une série, on fait de la tendance, cest-à-dire quon dit, en ce moment les gens ont envie de rire, ils nont plus du tout envie dhistoires épouvantables, on va donc commencer à chercher quels sont les critères dune série qui fait rire Une fois quon a bien déterminé tout cela, on va chercher des gens dont cest le métier, on réunit des scénaristes. Ensuite une fois les univers inventés, soit ce sont des personnages récurrents, soit au contraire on crée des personnages nouveaux. Mais, tout cela rentre dans une grille qui respecte lart de la dramaturgie. Thierry Guichard Je voudrais juste rectifier les choses, il ne sagit pas de critiquer les séries, il sagit de critiquer Marcantour, Cur Grenadine, les séries de Bayard. Tout à lheure vous disiez quil fallait que les jeunes apprennent à lire, parce que quand on ne sait pas lire, on est manipulé, mais je dirais que quand on lit Marcantour on est manipulé. Charlotte Ruffault Oui, mais plus on lit, plus on maîtrise ce quon lit. Par ailleurs, on est tous manipulés, tout le temps. Nous-mêmes qui lisons beaucoup, nous sommes manipulés. Thierry Guichard Mais la langue si elle ne naît pas de lintime, elle peut nous polluer. Je pourrais donner des exemples, dans Marcantour, il y a une jeune princesse, très jolie et très fragile, qui pleure beaucoup, mais aussi qui est très forte. Il y a un combat, elle traverse le désert ils se battent contre les musulmans, etc. , et Hugo qui est le personnage principal Charlotte Ruffault Il est là pour chercher un croisé qui a disparu. Thierry Guichard Ce personnage principal donc, dit : " Hugo admirait sa compagne, elle était très belle, comment fait-elle pour rester aussi fraîche sous ce climat denfer ? ". Pour la féministe que vous êtes, ça doit être difficile, quand même ? Charlotte Ruffault Non, ça ne me choque pas. Ce nest pas ce qui me choque le plus. Il y a pire. Thierry Guichard Jai commencé par le plus léger ! Charlotte Ruffault Mais vous avez raison. La série fonctionne sur le stéréotype et le cliché. Ce sont les grands principes de la série et cest le confort que recherche le lecteur non cultivé. Il se glisse dans une pantoufle. Cest le contraire de la littérature qui vous emmène là où vous ne vous y attendez pas. Dans une série le lecteur sait tout le temps où il est, avec qui il est, il a limpression quil connaît tout par cur, cest ce qui fait quil continue de lire. Si les personnages étaient plus sophistiqués, sils commençaient à avoir des attitudes moins stéréotypées, moins figées, moins linéaires, notamment dans Marcantour, où les personnages sont quasiment des esquisses, ce sont des moteurs daction, uniquement on aurait moins de lecteurs. Cest prouvé, on fait des tests dans les classes, où les enfants, un crayon à la main, marquent systématiquement dans la marge quand ils ne comprennent pas ou quand ça ne leur convient pas. Des passages entiers un peu plus complexes, un peu plus sophistiqués ne sont pas acceptés ou compris. Cest terrible ce que je vous raconte, car on pourrait croire que lon prône un nivellement par le bas. Je ne vais pas vous faire croire que la série est un genre littéraire. Et que permet cette fabrique ? Pour la première fois, Bayard, a pu atteindre un public quil naurait jamais atteint. Jamais. Bayard Jeunesse existe depuis les années 60 et Bayard Jeunesse navait jamais jamais atteint ces publics. Mais il y a des choses qui passent à travers les séries, par exemple une certaine morale. On peut ne pas être daccord Thierry Guichard Plus quune certaine, il y a une morale! Charlotte Ruffault Le plus souvent il y a une morale très positivante à Bayard. Je lassume, mais cest un peu à lopposé de la collection Jaccuse que jai créée chez Syros qui dénonce, pointe du doigt le malheur ou linjustice. Chez Bayard, on cherche dans ces horreurs-là la petite pointe despoir, cest toute la nuance. Moi, jassume les deux, à Bayard jassume tout à fait la recherche de lespoir et dans les séries publiées chez Bayard, ça se termine toujours bien. Thierry Guichard Lorsque vous dites que ça se termine bien, ça se termine bien pour le chevalier blanc qui vient de France et combat les méchants musulmans. Charlotte Ruffault Non, il ne combat pas les musulmans, jamais il ne combat vraiment les musulmans Thierry Guichard Il en tue quelques-uns tout de même, à coups de sabre Charlotte Ruffault Oui, pourquoi ? Thierry Guichard Parce quil est attaqué. Charlotte Ruffault Absolument. Et pourquoi lattaque-t-on ? Thierry Guichard Parce que le slogan de sa famille cest, je ne sais plus, mais cest " de ne rien se faire voler, sinon mourir et plutôt tuer que mourir ". Charlotte Ruffault Oh ! il ne dit pas tout à fait comme ça. Thierry Guichard Si, il le dit au moins dans celui que jai lu. Charlotte Ruffault Par exemple, pourquoi avoir choisi lhistoire du côté du blanc, du côté du chevalier ? Encore une fois cest pour le plus grand nombre. Parce que commencer à aller chercher le particularisme du musulman, jaurais voulu, jaurais bien aimé, mais alors là, cest clair, ce nest pas ladhésion immédiate de tout le monde. Thierry Guichard Quand vous dites on cherche lespoir, il y a aussi le fait quon élimine et plutôt que de chercher lespoir on élimine les problèmes. Charlotte Ruffault Oui. Encore que si, on parle de la peste, par exemple Thierry Guichard Quand un musulman meurt du coup dépée du héros, la mort dure le temps de deux mots dans la phrase. Il ny a pas de culpabilité. Charlotte Ruffault Cest vrai, mais ce nest pas le but du roman. Si vous prenez le thème de la peste, ou si vous prenez le thème de la révolte des paysans, et là, dans la révolte des paysans, je vous encourage à le lire, cest beaucoup plus sophistiqué que ça tout de même, il y a un vrai problème pour Hugo qui est un chevalier et qui mesure soudain que les paysans sont exploités par les seigneurs locaux. Il va arriver à faire passer cette révolte auprès de ce seigneur. Alors bien sûr cest manichéen, stéréotypé, le seigneur est un peu trop noir mais cest le genre qui veut ça. Mais là, vraiment on est dans la problématique des révoltes paysannes au Moyen Âge et Hugo est entre les deux. Thierry Guichard Cest un peu linstit. Charlotte Ruffault Oui, si on veut Thierry Guichard Il refait le lien social. Charlotte Ruffault Oui, si vous voulez Oui, cest ça, moi je veux bien quon le dise en rigolant, mais franchement, je lis aussi beaucoup la littérature jeunesse, et cest la même chose, cest exactement la même chose, il y a autant de stéréotypes, mais en sens inverse. Cest-à-dire que jai publié chez Syros, les stéréotypes des Souris Noire qui sont exactement les mêmes. Cest-à-dire que les vilains sont toujours les bourgeois, les banquiers, etc. Cest exactement le revers de la même médaille. Je pense quil ny a que dans la littérature quon trouve les nuances, et certainement pas quand on samuse autour dun genre quel quil soit. Thierry Guichard Je voudrais revenir sur une déclaration reprise dans le numéro 23 de Citrouille au sujet justement de la série Marcantour où vous dites : " lobjectif est darroser les derniers de la classe ". Charlotte Ruffault Oui. Je regrette quon ait repris par écrit, cette phrase dite lors dun débat au Salon du livre de Paris. Franchement passer une phrase de loral à lécrit, cest une erreur. Jai été choquée par ailleurs que cette phrase fasse lobjet du titre de larticle. Je nassume pas cette phrase à lécrit. Jemploie parfois un langage fleuri, je le regrette " Arroser le fond de la classe ", je nassume pas ça à lécrit. Thierry Guichard Alors revenons à lexpression de la pantoufle est-ce vraiment le rôle dun éditeur de conforter le lecteur dans un schéma de lecture ? Charlotte Ruffault Non, il peut ne sintéresser quaux 5 % de lecteurs. Les Éditions de Minuit ne sintéressent quà, mettons, 1 ou 2 % de la population française, à peine. On peut. Moi je peux tout à fait jouer lélite et mintéresser à 1 % de la population française. Thierry Guichard Mais ce nétait pas la question de savoir à qui vous vous intéressez, cest de savoir si, faisant ce travail-là, vous nallez pas induire lidée que tous les livres sont à cette image et renforcer encore plus lélément de surprise chez le lecteur qui tombera sur un livre différent Charlotte Ruffault ça, cest vrai. Thierry Guichard livre qui va lui tomber encore plus des mains. Je pense que vous êtes sincère quand vous dites " je voudrais que les 5 % deviennent 6, 7, 8, 10 % ", mais est-ce que faisant ce travail-là, même avec lenvie de faire en sorte que la lecture devienne quelque chose de plus quotidien, de plus facile, vous ne donnez pas de la littérature, ou du livre, une image qui va creuser encore plus le fossé. Charlotte Ruffault Il est vrai que les enfants qui ont beaucoup navigué dans ces séries qui ont appris à être dans du confort et dans la non-surprise, ont du mal après à sen affranchir. Mais, entre nous, on est tous passés par les séries. Quest-ce qui nous a fait quitter la série ? Cest quun jour, on a eu la chance une chance culturelle daccéder, par le désir, à une uvre. Cest une rencontre et je la souhaite au maximum de gens. Cest pourquoi dans le catalogue de Bayard, parallèlement aux séries, il y a des uvres, je prétends quil y en a et jespère quil y en aura de plus en plus. Mais ça ne simpose pas, ça nest pas immédiat, la preuve, ils marchent bien ces livres, mais ça na rien à voir avec les 100 000 exemplaires de Chair de Poule. Thierry Guichard Mais pour en revenir à cette stratégie de faire avancer la lecture et non pas la littérature, est-ce quil ne serait pas plus facile, par exemple pour vous, de faire des livres un peu érotiques pour les ados. ? Charlotte Ruffault Cest interdit par la loi. Thierry Guichard Érotisme ne veut pas dire sexe. Charlotte Ruffault Non, cest interdit, cest absolument interdit par la loi, tout ce qui peut être suspect de séduction sexuelle peut être dénoncé, la loi fonctionne sur la délation. Par ailleurs je ne suis pas provocatrice ; jai toujours eu du mal avec les Souris Rose et je nai pas vu tellement revenir ce courant depuis, mais cest vrai que je my intéresse moyennement. Thierry Guichard On nest pas forcément dans lapologie ou dans la séduction, ce peut être dans cette recherche deffets de réel ; on recevra demain un écrivain, Christophe Honoré, qui, à la troisième page de son dernier livre pour enfant, fait dire à son héros : " je me branle ". Charlotte Ruffault Pourquoi pas, il peut le faire Moi je naime pas personnellement cette littérature, mais je ne vais pas la critiquer car elle est portée par quelquun qui lassume, qui lécrit bien et bien au sens quil donne de la générosité dans son écriture. Mais moi, je ne le publierais pas, ça ne serait pas une rencontre pour moi, cest tout. Maintenant, tant mieux, il a des éditeurs, et peut-être que pour des enfants ça marche comme une rencontre aussi. Peut-être que pour des enfants, dire " je me branle ", est important, jen sais rien, je ne vois pas en quoi cest mieux quautre chose, mais Je vais prendre lexemple de Cur Grenadine et dune fille de 14-15 ans qui lit Cur Grenadine et qui na jamais rien lu dautre avant : mon rêve évidemment cest de la faire accéder à des écrits de lintime un peu plus sophistiqués, où les personnages auraient un peu plus de subtilité de sentiments, où le contexte social serait un peu plus nuancé, un peu plus riche. On a dit tout à lheure : littérature = richesse. Dans Cur Grenadine, on a une grille très simple. En gros, " je croyais que cétait celui-là quil fallait que jaime, mais en fait, je navais pas vu que cétait celui qui était derrière, que jaimais ". Thierry Guichard Cest pas celui qui est loin, cest celui qui est proche ? Charlotte Ruffault Oui, enfin " il était à côté, je ne lavais pas vu ", cest un peu toujours le même schéma et les pères sont assez absents, je le regrette ça ne veut pas dire quon nessaie pas, nous, de faire bouger le genre, mais les filles nous écrivent en nous disant : " moi, je préfère les romans américains ". Et nous, nous continuons de vouloir les emmener ailleurs. Elles, elles préfèrent le schéma stéréotypé et régressif de la série. Il y a eu un article dans Télérama, sur un livre écrit par une chercheuse qui sest intéressée à Hélène et les Garçons. Elle raconte merveilleusement qui sont ces lectrices, qui sont ces gens, qui sont ces filles qui se gavent de littérature sentimentale, ce ne sont pas des gens qui ont accès à la culture, à la richesse de lenvironnement, à des choses variées autour delles. Quand on a compris ça, on se dit " quest-ce quon fait, on les ignore, on les laisse se vautrer uniquement devant la télévision ou on leur donne laccès à lécrit quand même ? " Aux bibliothécaires de semparer de la question. Nous avons un catalogue où outre les séries, nous proposons Mon amie, Anne Frank qui est un texte merveilleux sur lamitié, il y a ces Ombres de Ghadamès que je vous recommande, il y a Les Chats, et je sais que les bibliothécaires et les enseignants font accéder les enfants qui lisent du Cur Grenadine à cette littérature ; mais ils le font par la voie orale, on leur lit les textes, tout doucement on les entraîne à entendre, à écouter, à ouvrir leurs oreilles à quelque chose qui est différent, mais ça, cest un travail énorme qui est un vrai travail de culture et dÉtat. Nous, les éditeurs, on laisse cette possibilité puisquon consacre une partie du catalogue la littérature également. Thierry Guichard Alors, si je comprends bien, pour continuer sur une question qui intéresse les bibliothécaires présents dans la salle, vous ne prétendez pas donner de la culture, mais vous aimeriez que les bibliothécaires, par le biais des outils que vous proposez, fassent accéder les lecteurs à une culture. Charlotte Ruffault Oui, cest un produit dappel, et des bibliothécaires mont dit quelles utilisaient nos présentoirs pour proposer des produits dappel Tom-Tom et Nana, Chair de Poule et Cur Grenadine pour attirer le poisson. Une fois que le lecteur est là, on espère tout doucement, tout doucement Il faudrait inventer la petite chaîne qui ferait quon quitterait tout doucement Cur Grenadine pour aller vers, disons quand on a vingt ans, Stefan Zweig ! Ce serait le rêve. Je crois que celui qui est sur le terrain peut réaliser ce miracle. Ce nest pas léditeur qui peut le faire tout seul, bien quil y contribue en publiant de la littérature. Thierry Guichard Léditeur peut y contribuer, en offrant par exemple, tous les Chair de Poule aux bibliothèques, afin quelles gardent des crédits pour acheter Stefan Zweig ! Charlotte Ruffault Elles ne sont pas obligées de les acheter tous, elles peuvent nen acheter quun ou deux. Il vaut mieux passer le budget ailleurs, les séries, et tout ce qui nest pas de la littérature, peuvent, se passer de lÉtat. Sil y a un endroit où lÉtat doit être présent, cest vraiment sur la création, sur la culture et sur luvre, ça, cest clair, là-dessus je suis très très claire. Et cest vrai que je préfère quon soutienne la collection qui na pas de nom chez nous, avec tous ses titres qui ne se ressemblent pas, je préfère que les bibliothécaires et les enseignants soutiennent ces titres-là, car ce sont de vraies uvres dauteur, parce que cest plus ambitieux, plutôt que de soutenir Cur Grenadine ou Chair de Poule qui se passent très bien de leur soutien. Thierry Guichard Vous lisez tous les titres des séries ? Charlotte Ruffault Oui, tout de même ! Thierry Guichard Est-ce que vous navez pas peur dêtre un peu polluée par la langue utilisée dans ces séries ? Charlotte Ruffault Je me protège ! Thierry Guichard Vous citiez Mon amie, Anne Frank, en disant que cétait un grand et beau livre, or je trouve que parfois le style pèche, je cite de mémoire une phrase : " lactivité de ce club était de jouer au ping-pong ", cest une phrase bancale, on préférerait les voir " jouer au ping-pong " tout simplement Charlotte Ruffault Et quest-ce qui vous dérange, là ? Thierry Guichard Cette construction. Charlotte Ruffault Cest une dictature, ça. Je noserais pas corriger un auteur comme vous le faites ! Une intervenante excédée dans la salle Je voudrais être complètement rassurée ; un éditeur ne fait pas des séries uniquement pour le fric ? Charlotte Ruffault Non. Pas uniquement. Ça aide, cest ce qui fait quun éditeur peut se payer le luxe après de faire des livres comme Et qui donc est Dieu ? où il y a un investissement financier pharaonique Intervenante dans la salle Même si cest complètement débile, on publie parce que ça fait rentrer du fric. Charlotte Ruffault Non. vous ne mavez pas écoutée Intervenante dans la salle Je voudrais être rassurée quand même Charlotte Ruffault Non, non, ce nest pas la seule raison. Ça en fait partie, ça fait partie du jeu. Thierry Guichard Donc quand vous faites ça, vous êtes plutôt dans les 50 % commerciaux de lensemble de la production. Charlotte Ruffault Oui, évidemment. Cest 50 % qui permettent aux autres 50 % dexister. Linvestissement pour faire une uvre de création française de plus de 200 pages avec des images tourne autour de un million. Eh bien il faut le trouver le million en trésorerie ! Thierry Guichard Est-ce que ce nest pas lié à la taille de lentreprise ? Charlotte Ruffault Où les trouve-t-on ces millions ? Ils ne tombent pas du ciel ; ils tombent de Chair de Poule. Cela fait deux ans et demi que je suis en recherche sur le futur documentaire, deux ans et demi que je paye des gens. On doit en être à un budget de pas loin de 500 000 francs pour payer des gens, pour chercher, on est sur une très bonne piste, on tient quelque chose, une matière très intéressante qui pourrait être le futur du documentaire. Il fallait largent de Chair de Poule pour ça. Le Et qui donc est Dieu ? représente cinq ans de travail dune équipe de quinze personnes. Ceci pour vous montrer, quil ny avait que léditeur de Chair de Poule qui pouvait se payer ce luxe-là ; ça coûte très très cher la création. Thierry Guichard Soyons un peu moins schématique, parce quil y a quand même le problème de la taille, un petit éditeur pourra peut-être faire des livres de grande qualité moins chers, en tout cas qui lui reviendront moins cher parce quil Charlotte Ruffault ... a moins de frais de structure ou parce quil accepte de ne pas se payer Thierry Guichard Ou parce quil na pas la diffusion Charlotte Ruffault Un petit éditeur demandera à lauteur de participer aux risques en ne recevant pas ou peu dà-valoir par exemple, quand un grand éditeur avancera toute la trésorerie. Cest toute la différence. Chez Bayard, chaque fois que jengage quelquun sur un travail, sur une recherche, je le paye systématiquement,. Il y a beaucoup de cadavres en création... Thierry Guichard Mais ce que jessayais de dire, cest : est-ce quil ny a pas des tailles déditeurs, comme cest le cas dans la littérature adulte par exemple, qui permettent à un livre intimiste dapparaître mieux en librairie parce quil est défendu dans un réseau de librairies, parce quil a ses lecteurs qui peuvent lidentifier et qui sont peu nombreux, donc tiré à peu dexemplaires quand dans une catégorie déditeurs plus grands, il y aura lincapacité, je dirais, de travailler sur des petits réseaux puisquils travaillent systématiquement sur des grands réseaux. Charlotte Ruffault Non, on travaille sur tous les réseaux. Non, ça, cest faux. Je vous ai dit, il y a trois réseaux : il y a le réseau de la prescription, le réseau premier niveau, les librairies traditionnelles et le réseau des hypers. Et on travaille sur les trois réseaux de la même façon que les tout petits éditeurs. Entre Syros et Bayard, il ny a pas une différence majeure de diffusion. Thierry Guichard Je parlais de plus petits éditeurs, encore. Charlotte Ruffault Que Syros cest difficile dêtre plus petit que Syros ! Syros, cétait encore plus petit que Thierry Magnier, aujourdhui. Même à Harmonia Mundi, Magnier dont lactionnaire est Harmonia Mundi, nest pas de la même taille que les éditions Être. Cest pour vous dire quil y a des nuances chez les petits aussi. Non, franchement, la seule différence cest quau départ il y a des gens qui ont un peu dargent, et cest ce qui se passe pour un Thierry Magnier, au départ il a un peu dargent, il lance sa machine et puis il y a des titres qui sont bien soutenus, qui marchent bien, qui rencontrent un certain public qui lui rapportent un peu dargent pour continuer à lancer sa machine, mais déjà il est dans un processus où tout doucement, eh bien il demande aux gens de prendre des risques avec lui. Parce que cest difficile de tenir sa production, cest difficile de réimprimer des choses qui fonctionnent, cest difficile davoir de largent en permanence pour tenir cette espèce de machine à produire et ça, cest le lot de tout éditeur, effectivement les gros sen sortent mieux car ils sont sur un système où il y a des gros projets qui rapportent beaucoup de sous qui permettent de prendre du temps, de ne pas produire absolument pour avoir de la trésorerie. Thierry Guichard Alors, dernière question, on va ensuite laisser la salle réagir, nest-il pas arrivé ou ne peut-il pas arriver que des titres des séries de Bayard fassent de la concurrence ou de lombre à dautres titres de Bayard, ceux que vous défendez plus particulièrement ? Charlotte Ruffault Bien sûr que si, et en interne, il y a la même lutte quentre la librairie spécialisée et lhyper. Il faut parfois lutter pour que lon soutienne un titre comme Les Chats, quon mette un budget aussi important en publicité, Les Chats aujourdhui sest vendu quasiment à 20 000 exemplaires et cest donc un très grand succès, mais ce nest rien encore comparé aux 300 000 exemplaires atteints par certains titres de Chair de Poule. Donc même en interne, la règle du jeu est difficile, parce quon est plus petit, on donne moins dargent, on soutient moins. Donc oui, oui, tout le temps le système est là, les gros sont gros, ils nécessitent beaucoup dargent pour être encore plus gros et puis les petits sont petits et ils aimeraient bien avoir un petit peu dargent pour être un petit peu plus gros Débat avec la salle Question Je voudrais revenir deux secondes sur les chiffres que vous donniez tout à lheure. Donc grosso modo 50 % qui achètent des séries qui permettent de financer 50 autres pour cent qui ne seront pas des séries, qui seront des livres Charlotte Ruffault Cest très grosso modo, cest un tiers, un tiers, un tiers Question Daccord. Un mauvais esprit pourrait faire le raisonnement suivant : au fond, 50 % de " mauvais lecteurs " vont financer une production élitiste. Charlotte Ruffault Élitaire, oui. Question Bon ou élitaire. Alors il ne reste plus quà espérer queffectivement il y aura un retour dau moins 2 ou 3 % de cette production Charlotte Ruffault à lenvoyeur Question Un retour dascenseur. Charlotte Ruffault Vous ne croyez pas que cest comme ça dans la vie ? Malheureusement Question Non, cétait juste quun mauvais esprit pouvait faire ce style de raisonnement. Charlotte Ruffault Tout à fait, cest un peu le problème. Question Moi jai trouvé votre exposé extrêmement honnête, mais je me demande sil nest pas emprunt dune grande naïveté : les gros qui vont finir par aider les petits !? Nest-ce pas exactement le contraire de ce qui se passe à lheure actuelle ? Charlotte Ruffault Cette théorie est valable à lintérieur dune maison dédition, en loccurrence Bayard, mais effectivement elle ne fonctionne pas ou plus beaucoup entre les éditeurs. Question Et y compris le rapprochement Gallimard-Bayard ; je sais bien que vous ne détenez pas les clés de cette histoire, mais quand on lit le livre de Schiffrin, LÉdition sans éditeur, on voit bien à peu près vers quoi on risque daller. Le problème est là, essentiellement. Charlotte Ruffault Je vous ai dit que chez Bayard, je suis fondamentalement optimiste, sinon je crois que Schiffrin a raison. Les monopoles culturels deviennent tentaculaires. Ceci dit, il y a toujours eu et il y aura toujours lexpression de luvre. On ne peut pas museler luvre à ce point-là. Donc, luvre arrivera toujours à rencontrer son public par des moyens X ou Y. Il y a un type aux états-Unis qui a inventé un système assez étonnant, cest un éditeur qui a créé sur le web une sorte daccès à luvre en mille-feuilles. Il offre le sommaire et une sorte de digest gratuitement. Si on est curieux, on sachète dix pages de luvre et puis si on veut continuer on sachète un petit peu plus de luvre, etc. Cest un éditeur universitaire, très pointu, de sciences humaines. Je vous donne cet exemple non pas parce que cest un idéal, pas du tout, mais parce que cela montre quil y aura toujours des idées pour diffuser une uvre. Je suis sidérée également du travail des éditeurs en région, de la grande activité régionale de la culture. Il y a des endroits, vous en êtes un exemple, où la culture arrive à sexprimer, il ny a jamais eu autant de salons sur la lecture quen France ces années-ci. Alors bien sûr, ça tiraille, largent nest pas toujours là il faut toujours se battre auprès du ministère de la Culture pour être présent mais il nempêche quil y a toujours résurgence, cest-à-dire que ces 5 % tiennent et ils tiendront toujours. Il y a une soif très importante de culture chez des gens qui y ont eu accès. Cest valable pour le livre, mais aussi pour la musique, la danse, le cinéma : ce sont exactement les mêmes débats, les mêmes combats. Tout ceci est menacé économiquement, on va vers du mastodonte et du 50 % très maîtrisé pour un large public, cest vrai, et ces 50 % peuvent même être plus importants, mais je suis très optimiste sur les 5 % qui resteront toujours. Thierry Guichard Si je peux me permettre, il y a quand même quelque chose dun peu affolant dans ce que vous dites, cest que vous avez encore une fois une réponse économique et tout à fait juste, mais si vous prenez lexemple de ce papperview qui publie à la demande, cela enlève une dimension essentielle de la culture. Il me semble quun éditeur fait un livre parce quil laime, parce quil a confiance, parce quil trouve que ce texte est formidable et quil a envie de le faire lire à dautres, et comme ce nest pas évident, il faut quil communique, quil se batte, quil parle, quil convainque, il faut quil rencontre les gens pour faire passer sa passion. Avec votre exemple on revient un peu à lévocation des pantoufles : ce nest pas la peine que je fasse des pantoufles pour essayer de les vendre, je les ferai à chaque fois quon men demandera une ; on risque de perdre une dimension très forte de contact ! Charlotte Ruffault Non, pour ces 5 %, le métier restera le même. léditeur prend des risques très importants il met de largent dans laffaire. Donc il faut quil y croie vraiment et il fera limpossible pour que ça marche. Il y aura toujours des gens pour défendre et pour diffuser ces uvres. Simplement ça restera, à mon avis, limité. Ce rêve quon a eu tous, militants, en particulier les gens proches du parti communiste, de laccès de tous à la culture, qui ont donné beaucoup de leur âme, de leur temps, de leur présence, de leurs convictions, sont parfois déçus, parfois troublés, parce queffectivement, curieusement, cest difficile de faire passer une uvre difficile et que cest difficile dêtre face à des gens qui vous disent : " moi, je suis fatigué, jai pas envie ". Question Que dire des actionnaires ? Un directeur commercial, par exemple, qui vous dit un jour : " moi, mes actionnaires, ils veulent une progression à deux chiffres " Charlotte Ruffault Cest vrai chez Havas. Question Or, moi qui suis libraire, je nai jamais une progression de cet ordre-là ! Charlotte Ruffault Sûrement pas. Question On a donc envie de leur rétorquer : " donnez-nous des bons livres, on arrivera à les vendre ". Charlotte Ruffault Oui, enfin vous êtes aussi dans la même logique que nous, vous avez fait un choix culturel. Certains libraires ont fait un vrai choix de diffusion culturelle et ceux-là souffrent plus que ceux qui ont fait le choix de la diffusion de marché. Mais chez Bayard, les actionnaires sont des gens dÉglise, ils ne demandent pas de résultats de chiffres, ce quils souhaitent cest quil y ait tout de même du résultat pour réinvestir. Mais ils ont un souhait qui est très idéologique, cest la diffusion du message chrétien. Cest un autre choix. Chez Gallimard, il y a un actionnaire qui est la famille Gallimard, qui est tout de même présente. Ils ont moins dexigences de chiffres, ils sont très réalistes car ils ont fait un choix culturel, ils essaient de défendre une uvre qui date de la génération davant. Il y a toujours un choix de la part des actionnaires. Question Cest grave que ce soient les actionnaires qui puissent influencer la culture. Charlotte Ruffault Mais il sagit de maisons qui ne sont pas subventionnées ! Je ne parlais jamais dargent quand jétais fonctionnaire, ça ne me préoccupait pas du tout. Mais là, soudain, je passe mon temps à parler dargent. Évidemment, cet argent, il faut quil vienne de quelque part ! Quand lactionnaire met de largent, il ne voit pas pourquoi il en perdrait. Alors parfois il a envie den gagner, ça, ce sont les Américains et les fonds de pension, ou alors ils demandent quelque chose en échange, comme le message pour Bayard. Question Sachant que cest toujours le premier qui tire qui gagne, on se souvient des Livres dont vous êtes le héros qui ont été imités, mais sans le succès espéré. Nous retrouvons aujourdhui, le même schéma : les Chair de Poule qui créent un raz de marée et toutes les imitations qui marchent moyennement : quelles explications trouver à cela ? Charlotte Ruffault Si, on le sait après coup, mais on ne peut pas prévoir Les Livres dont vous êtes le héros cela a donné des vocations, je ne sais pas si ce sera la même chose pour Chair de Poule, mais on ne peut donner que ça comme explication : cest la rencontre, à un moment donné, dune génération avec son désir, le désir cest fricoter avec la peur, fricoter avec lirréel et le réel et se propulser dans un monde Question Pourquoi les autres collections ne marchent pas ? Charlotte Ruffault Parce que vous lavez dit, la première remporte la mise. Cest effrayant, mais cest vrai. Cest la loi du genre, la première remporte la mise. Question Parce quon est bien placé pour savoir quen matière de désir il peut sappliquer sur plusieurs personnes. Charlotte Ruffault Oui, mais pas toujours en même temps. Effectivement, le désir est volatil. Mais il ne se partage pas toujours. Par contre il peut se renouveler ailleurs et, effectivement, Chair de Poule est toujours aussi fort sur la nouveauté mais ça se tasse quand même : 50 000 enfants viennent acheter tous les mois Chair de Poule. Avant cétait beaucoup plus important. La terreur quon a tous, cest que ces enfants qui sont venus se promener sur Chair de Poule senfuient sur le jeu vidéo et quon ne les revoie plus. Cest notre terreur à tous. Alors je ne vous fais pas peur exprès pour vous dire " gna, gna, gna, contre les jeux vidéo ", ça ne sert à rien, on ne va pas sénerver sur ce coup, on sest énervé contre la télé, on ne va pas tout casser Thierry Guichard Vous allez peut-être faire du jeu vidéo avec Gallimard Jeunesse ? Charlotte Ruffault Non, mais alors il y a une tendance qui vient des États-Unis et qui est, après la novélisation des sitcoms, la novélisation des jeux vidéo et en ce moment, ce concept marchand marche très fort et à des prix très élevés : cest Poquémon le dernier jeu de Game Boy sorti chez Nintendo. Il est sorti aux États-Unis cest un succès plus important que Chair de Poule, (un petit peu moins que Harry Potter qui restera lexception internationale dune uvre qui touche les adultes et les enfants et qui a dépassé tous les scores de tous les livres publiés dans les cinq dernières années, qui a donc dépassé Chair de Poule) ; Ça va arriver en France. On ne sait pas si ce sera chez Gallimard, Bayard, Havas ou Hachette, ce sont les 4 qui sont probablement en jeu sur laffaire. Cela se passe sur le plan international et les ambitions de vente vont être très élevées. Ce qui minquiète, cest quun groupe veut toujours retrouver la mise et pour la retrouver, il va y avoir une pression très importante sur les consommateurs Chez Bayard et Gallimard, on dit " nous ne devrions pas jouer à ce jeu-là ". Mais si nous ny jouons pas, les deux autres y joueront, cest-à-dire Havas et Hachette, ils rafleront laffaire et à ce moment-là il faudra se défendre sur dautres territoires auxquels on ne renonce pas et on aura déjà perdu un bout du territoire. Jusquà maintenant Bayard avait ce territoire, quil sest fait un peu grignoter par-ci, par-là, il sagira de le défendre, parce quavoir un territoire, cest aussi avoir de largent pour faire autre chose On aura beaucoup parlé dargent, jespère que vous vous souviendrez que jai tout même dit quil y avait une rencontre amoureuse ! Thierry Guichard Peut-être pour conclure, vous pouvez nous donner juste un titre de livre jeunesse que vous voudriez nous faire lire. Charlotte Ruffault Chez nous, bien sûr Thierry Guichard Je vous laisse le choix ! Charlotte Ruffault Je vous envoie tous en librairie parce que ça arrivera début novembre, Les Ombres de Ghadamès de Joëlle Stolz ; ça a été lune des plus belles rencontres de lannée 1999 pour tous les lecteurs. Cest lun des plus beaux textes que jai lu depuis très longtemps, très littéraire, très exigeant mais magnifique. Magnifique de culture, despoir et de poésie. Thierry Guichard Eh bien, merci ! |
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